I. Corr. de Napoléon, XVII, note, p. 5j
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seils perfides des hommes qui vous environnent ont placé l'Espagne dans une situation critique ; elle ne peut plus être sauvée que par rEmpereur... J'ai trouvé protection et refuge au milieu de ses camps. Je lui dois la vie, celle de la Reine et de mon premier ministre... Mon cœur s'est ouvert tout entier à l'Empereur ; il connaît tous les outrages que j'ai reçus et les violences qu'on m'a faites. Il m'a déclaré qu'il ne vous reconnaîtrait jamais pour roi, et que l'ennemi de son père ne pouvait inspirer de la confiance aux éti-angers . . . D'ailleurs il m'a montré des lettres de vous qui font foi de votre haine pour la France. En m'arrachant ma couronne, c'est la vôtre que vous avez brisée ; vous lui avez ôté ce qu'elle avait d'auguste, ce qui la rendait sacrée à tous les hommes. Votre conduite envers moi, vos lettres interceptées ont mis une barrière d'airain entre vous et le trône d'Espagne. Il n est de votre intérêt ni de celui des Espagnes que vous y prétendiez. Gardez-vous d'allumer un feu dont votre ruine totale et le malheur de l'Espagne seraient le seul et inévitable effet. »
Napoléon écrivait quelques jours auparavant à Talleyrand : « Je continue mes dispositions militaires en Espagne. Cette tragédie, si je ne me trompe, est au cinquième acte ; le dénouement va paraître. »
Tragédie à l'antique : sur la scène de Bayonne, quatre ou cinq personnages dont un seul a les allures d'un héros classique ; parmi les épisodes, le chœur de la nation espagnole qui parfois s'agite terriblement et se mêle à l'action autrement que par des strophes ; fond sanglant et épique d'une pièce qui sans cela ne serait qu'une comédie de basse bourgeoisie,
A Madrid, en l'absence de Ferdinand, le gouvernement était représenté par quelques fonctionnaires sous la présidence nominale de son oncle, l'infant don Antonio. Murât affectait de les ignorer ; il pensait gagner Madrid par des
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grâces ; il donnait des bais, des courses de taureaux ; mais ce n'était pas le moment de rire. Les scènes de Bayonne, quoique mal connues, ou parce qu'elles étaient mal connues, entretenaient dans toute la population un état d'effervescence de plus en plus redoutable ; on sentait que le roi, c'est-à-dire Ferdinand, était prisonnier de l'Empereur, et dès lors les Français, les « Franchutes » ne pouvaient plus être qu'odieux aux Espagnols.
Le dimanche l'^'mai, les paysans des environs de Madrid vinrent en grand nombre à la ville. La nouvelle se répandit, exacte d'ailleurs, que le grand-duc de Berg avait ordonné le départ pour Bayonne de la reine d'Etrurie et du dernier infant don Francisco, un enfant de quatorze ans, la dernière garantie de l'indépendance de l'Espagne. L'émeute éclata formidable ; elle partit des faubourgs ; en un moment i5o Français furent massacrés. Murât proclama l'état de siège ; la bataille dura dans les rues tout le 2 mai ; la place resta aux troupes françaises. Le soir même une commission militaire jugea sommairement les prisonniers qui furent passés par les armes le lendemain matin ; il y eut 2 ou 3oo morts du côté des Espagnols. Napoléon ne fut pas ému par ces nouvelles ; c'était « la bonne leçon » qu'il eût souhaitée jadis pour Naples, une « rougeole » qui ne pouvait qu'être favorable à la santé et surtout à la bonne tenue des vaincus. Mais aussi les Espagnols n'ont pas cessé de célébrer l'anniversaire du Dos-de-Mayo, et de cultiver la mémoire des victimes, martyrs de l'indépendance nationale.
Le 3 mai, parmi la fusillade des pelotons d'exécution, l'infant don Francisco avait été mis en voiture et dirigé sur Bayonne. Le 4 mai, Charles IV nomma Murât lieutenantgénéral du royaume ; le lendemain, il renonça définitivement à la couronne d'Espagne et à l'empire des Indes. C'est alors que l'on connut l'émeute de Madrid ; le roi et la reine accablèrent Ferdinand de leurs reproches les plus indignés, car
évidemment il était capable de tout : le roi leva sur lui sa canne; la reine l'aurait appelé « bâtard », mais sans doute il ne le faut pas croire ; elle déclara qu'il fallait le conduire à Téchafaud. Napoléon menaça de le traiter comme un rebelle s'il ne se soumettait pas aux ordres de son père et roi.
Le 6 mai, Ferdinand se soumit, il renonça à ses droits sur la couronne d'Espagne ; dès lors il fut traité avec honneur, en Altesse Royale ; le lo, on fit signer aux autres infants une semblable renonciation. Le 12 mai, Charles l\ , la reine et Godoy partirent pour le château de Compiègne, désormais affecté à leur résidence. Ferdinand fut envoyé au château de Valençay et confié aux bons soins de M. de Talleyrand : « Si vous avez un théâtre à \alençay et que vous fassiez venir quelques comédiens, il n'y aura pas de mal. \ous pourriez y faire venir M""* de Talleyrand avec quatre ou cinq femmes. Si le prince des Asturies s'attachait à quelque jolie femme, et qu'on en fût sm, cela n'aurait aucun inconvénient puisqu'on aurait un moyen de plus de le surveiller. J'ai le plus grand intérêt à ce que le prince des Asturies ne fasse aucune fausse démarche ; je désire donc qu'il soit amusé et occupé * ! »
La pièce était jouée, mais l'Espagne était en feu. Ce n'était pas un « dénouement », ce n'était qu'un prologue. Le 6 juin, « 1" auguste Junte » de Séville, au nom de Ferdinand YII, roi des Espagnes et des Indes, déclarait solennellement la guerre et par terre et par mer à l'empereur Napoléon et à la France, . . , jurait de ne déposer les armes que lorsqu'elle aurait forcé l'empereur Napoléon à rendre à l'Espagne son roi et le reste de la famille royale, à respecter les droits les plus sacrés, la liberté, l'intégrité et l'indépendance de la nation espagnole. »
L'émotion en fut très vive en Europe ; on peut dire que la
I. Lecestre, Lettres inédites de Napoléon, I. 192. — ^ oir la réponse de Talleyrand dans G. de Grandmaison. L'Espagne et Napoléon, p. 21 3, et appendice XI.
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plupart des souverains du moment, et d'abord les Habsbourg, craignirent d'avoir le sort des Bourbons, L'ambassadeur de Russie à Paris, Tolstoï, toujours intraitable, disait chez des amis : « J'ai expédié dans ces derniers temps quatre courriers à Saint-Pétersbourg : le premier annonçait l'annexion de la Toscane, le second 1 invasion du Portugal, le troisième celle de Rome, le quatrième celle de l'Espagne. Qu'annoncera le cinquième ? »
C'est pourquoi Napoléon éprouva le besoin de donner des explications à TEurope. Une première circulaire de Champagny, en date du 20 mai, n'avait argumenté que sur la nécessité oiî avait été l'Empereur d'assurer la paix de l'Espagne, d'arracher ce malheureux pays aux dissensions qui le déchiraient depuis si longtemps, et d'y faire respecter la dignité de la couronne royale si malheureusement compromise par la révolution d Aranjuez : « L'autorité royale et paternelle est sacrée. Le respect pour les rois est la première sauvegarde de la tranquillité des peuples... L'Espagne avaitelle à prendre exemple de la Turquie pour déposer ses monarques ? Devait-elle imiter la Révolution française ? Quelle garantie resterait-il aux souverains s'il suffisait que dans leur famille on fût las de leur règne pour avoir le droit de les remplacer ' ? »
Puis l'Empereur craignit que ce raisonnement ne fût pas convaincant. Et Champagny eut à rédiger une autre grande circulaire qui fut expédiée le 19 juin. Elle est toute fondée sur une argumentation que l'on connaît de reste, c'est que, dans l'intérêt du continent, il fallait chasser linfluence anglaise de l'Espagne comme du Portugal, et que la faible cour de Madrid n'en était pas capable : « Les vues de l'Empereur tendaient à accroître la force du continent contre ses ennemis, à servir la grande cause du continent. » Il ne fal-
I. Aff. Etr., Corr. d'Espœjne, \ol. 674, f" 358. — Id., Corr. de Russie, vol. 147, f*^ 47.
Driault. — Tilsit. a!
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lait pas permettre que l'Espagne, comme le Portugal, désertât la cause du continent, et la circulaire rappelait les dispositions suspectes du gouvernement espagnol au moment de la formation de la dernière coalition, toujours soudoyée par TAnglcterre. « C'est donc à la défense de la cause continentale que les principales forces de l'Espagne vont être appliquées. Toutes les puissances sont intéressées au rétablissement de sa marine, afin d'avoir un auxiliaire de plus contre l'ennemi des nations maritimes... L'Espagne bénira le souverain généreux autant que puissant qui. sans chercher aucun avantage personnel, aura concilié l'intérêt de ce royaume avec l'intérêt de la France et du continent... Bientôt l'Angleterre et l'Europe connaîtront de quel poids sera dans la balance des intérêts maritimes l'Espagne régénérée * . »
On peut admettre que ce fut là une des principales raisons qui décidèrent Napoléon à mettre la main sur l'Espagne. Nous ne savons quelle impression les arguments de Champagny firent sur les diverses puissances ; mais on peut le deviner. On peut observer d'ailleurs que « la cause du continent » n'en fut pas fortifiée.
Il restait à organiser le nouveau gouvernement de l'Espagne, celui qui allait la « régénérer ».
Murât, quand il sut que l'Empereur réservait la couronne d'Espagne à Joseph, tomba malade, surtout d'avoir tant travaillé pour le roi de Naples. Il eut quelques jours de forte fièvre et, à la fin de juin, il quitta Madrid dans une litière. Savary fut chargé du gouvernement de la ville en attendant Joseph .
Il semble que Napoléon ait résolu de bonne heure de donner à l'Espagne une constitution et vin régime libéral au
1. Cette pièce a été intégralement publiée par M. Pierre Conard, La Constitulion de Bayonne (1808), en appendice, p. 157-167. Elle vient des Archives desAff. Etr., Corr. d'Espagne, vol. 675, f'^s i32-i4i.