‹ Napoléon et l'EuropeChapitre 209 sur 235 · I. Ed. Driaulf. Napoléon en Italie, 55o · texte numérisé non relu

I. Ed. Driaulf. Napoléon en Italie, 55o

dinand, maître de la région de Varsovie et de Thorn. Déjà le roi de Saxe, grand-duc de Varsovie, n'avait plus ni Varsovie ni son royaume.

Que serait-il arrivé si la Prusse s'était déclarée, si elle s'était faite résolument le foyer de toutes ces velléités nationales ? Il est difficile de le dire ; mais il est impossible aussi d'affirmer qu'elle n'aurait pas soulevé dès lors la plus grande partie de l'Allemagne contre l'Empereur.

Aussi y était-elle encouragée de tous côtés ; elle avait manqué l'occasion de i8o5 à la veille d'Austerlitz : les circonstances étaient, après Essling, autrement favorables. Au lendemain de la bataille, le comte de Finckenstein, ministre de Frédéric-Guillaume à Vienne, fit connaître à son gouvernement les pertes considérables subies par l'armée française et lui déclara que le moment était venu de se prononcer.

Le parti de la guerre s'agita autour du roi comme en 1806. Les officiers de l'armée le supplièrent de faire le geste libérateur, de les laisser se jeter sur l'ennemi détesté pour reprendre les provinces perdues, Scharnhost lui écrivit ; « Je ne veux point descendre déshonoré dans la tombe, et je le serais si je ne conseillais à Votre Majesté de profiter du moment actuel pour faire la guerre à la France. Voulez- vous que l'Autriche victorieuse vous rende vos Etats comme une aumône ou que Napoléon victorieux désarme vos soldats comme la milice d'une municipalité ? » La princesse Radziwill, sœur du prince Louis de Prusse, tué en 1806 à la bataille de Saalfeld, parcourait les camps et les salons pour y prêcher la vengeance. On savait la reine douloureusement émue des malheurs de son pays ; on disait qu'elle ne survivrait pas longtemps aux épreuves qu'elle avait subies ; on alimentait à ce deuil profond la haine du nom français.

La cour était toujours à Kœnigsberg. Maintes fois déjà on avait annoncé son retour à Berlin ; mais les événements la retenaient loin de la capitale, elle était plus en sûreté aux

424 LE ÏR.UTÉ DE VIENNE, 1809

frontières de la Russie, plus libre aussi dans ses résolutions : le ministre des affaires étrangères, le comte de Golz, était à Berlin, et toute son attention était à détourner les soupçons et la rigoureuse surveillance de Saint-Marsan ; il eut beaucoup de mal à se dégager de toute responsabilité dans l'équipée du major Schill, et il y connut des moments embarrassants.

L'Autriche pensa décider le roi à l'action par une mission directe, qui a quelque ressemblance avec Tentrevue de Potsdam de i8o5. Le colonel Steigentesch, après être passé à Berlin, vint à Kœnigsberg du i5 au i8 juin; il affecta de garder son uniforme autrichien, et, comme le roi s'en effrayait un peu et le priait de ne pas le porter devant lui et dans la ville, il refusa, disant : « J en suis bien trop fier depuis Aspern ! » Il n'était pas fâché d'ailleurs de compromettre la Prusse en donnant à sa mission un caractère quasi officiel. Il eut de longs entretiens avec le roi et la reine ; il leur expliqua qu'en somme TAutriclie faisait la guerre pour rendre aux princes allemands et notamment à la Prusse les possessions qu'ils avaient perdues dans les désastres des années précédentes, et qu'il fallait donc que le roi de Prusse y travaillât aussi. Frédéric-Guillaume affirmait sa bonne volonté, mais disait aussi la faiblesse de ses ressources militaires, les risques qu il courait à se prononcer prématurément : « Encore une victoire de l'Autriche, s'écria-t-il enfin, et je viens ! J'espère même ne pas venir seul ! » Et la reine ajoutait discrètement : « Bientôt ! » Sans doute ils faisaient allusion aux dispositions de la Russie \

En attendant, le gouvernement prussien estima qu'il était imprudent de ne faire que de la politique de sentiment ; car il n'y avait pas que des intérêts communs entre la Prusse et

I. Aflf. Etr., Corr. de Prusse, vol. 243, f*^^ 343-362, 373 : c'est le récit de la mission de Steigentesch par lui-même au baron de Linden, le Mninistre de Westphalie à Berlin. — A. Sorel, \ II, 358.

l'Autriche. M. de Nagel, premier chef de bureau des affaires étrangères de Prusse, demanda à M. de Steigentesch quelle serait la récompense de sa cour après la victoire que Ton escomptait, et il parla déjà de quelques annexions éventuelles, du pays polonais, d'Anspach et de Baireuth jusqu'au Main, dune paitie de la Saxe, en dehors des anciennes possessions prussiennes. Steigentesch répondit qu'il n'avait pas de pouvoirs pour une telle discussion, que l'objet de sa mission se bornait à se concerter sur les mesures militaires, qu'il croyait les moments trop précieux pour les perdre à délibérer sur des provinces qu'on n'avait pas encore, et qu'une prompte détermination de la Prusse aurait aux yeux de son souverain un prix qu'elle n'aurait peut-être plus après une nouvelle victoire de rAutriche.

A Berlin, M. de Goltz avait une conversation analogue avec le ministre d'Autriche, M. de Wessenberg. Il demanda l'assurance que la cour de Vienne ne dévierait pas des intentions qu'elle annonçait, quelle ne ferait pas avec la France une paix qui abandonnerait « la thèse générale de l'Europe » ; il estima qu il convenait de « s'expliquer sur les intentions mutuelles », de « s entendre sur les vues futures », — « Des explications simples et franches, dit-il, et une activité accélérée basée uniquement sur de telles explications, voilà la seule mesure qui saurait faire atteindre le but que les deux cours peuvent se proposer dans la circonstance actuelle. »

M. de Wessenberg fut autorisé à déclarer que l'Autriche se tenait à ses déclarations d'avant la guerre, et à ajouter que « du moment où la cour de Berlin se serait prononcée et aurait commencé des opérations militaires contre la France, la cour de Vienne regarderait les intérêts de FAutriche et de la Prusse, tant en guerre qu'en paix, comme intimement liés et comme les mêmes, et ne consentirait à aucune pacification sans en communiquer avec le cabinet prussien. »

La Prusse voulait des précisions ; Goltz posa cette question

évidemment indiscrète : « Comment la cour de \ienneenvisage-t-elle l'organisation future de l'Allemagne ?» A quoi Stadion fit repondre qu'il regardait cette question comme fort prématurée : « Si je pouvais mettre des doutes dans la sincérité des intentions de ce ministre, cette question, qui ne pourrait servir qu'à retarder une conclusion finale, m'en fournirait le sujet. Nous nous sommes expliqués avant la guerre sur la généralité de notre point de vue à cet égard. Notre système est un système de restitutions, et ce système s appliquerait préférablement à la Prusse. . . Mais toute discussion de détails serait déplacée quand la capitale autrichienne est aux mains de l'ennemi... L'organisation de l'Allemagne est une hypothèse incertaine ; la mettre en délibération ce serait se jeter dans un labyrinthe de problèmes de droit public ^ . »

Décidément l'accord n'était pas parfait entre les « alliés » ; il y eut toujours entre eux des malentendus de cette sorte, jusqu'à la chute de Napoléon, et au delà. En somme la Prusse aimait mieux se maintenir en contact avec la Russie qu'avec l'Autriche : rapprochement naturel ; les cours de Saint-Pétersbourg et de Berlin se préparaient à ébaucher un plan de reconstitution territoriale et politique de l'Europe qui ne pouvait pas convenir à la cour de Vienne.

Pour l'instant, la Russie engageait la Prusse à se tenir sur la réserve, comme elle même, à attendre le résultat des prochains combats : méthode extrêmement prudente à laquelle le gouvernement prussien s'attacha ; les agents autrichiens n'obtinrent rien de plus.

Pourtant l'opinion publique était à Berlin singulièrement excitée ; elle exigeait que le roi se prononçât tout de suite contre Napoléon, jetât l'armée prussienne sur les derrières

I. Aff. Etr., Corr. de Prusse, vol. •î44, f'^^ 343-362, 373 : sous cette dernière cote, copie d'une lettre de Stadion à Wessenberg, transmise dans une dépêche de Saint-Marsan.

de Tarmée française. Le comte de Finckenstein envoyait de Vienne les lettres les plus pressantes. Les généraux s'agitaient. Bliicher disait : « S'il ne se fait rien, si nous n'arrivons pas à prendre un parti, je m'en vais, cherchant l'emploi de mes forces d'une manière utile à la patrie allemande. Porte des chaînes qui voudra ! Moi, jamais ! » — « Le sort du continent européen, écrivait le général de Bulow, sera bientôt fixé, et le nôtre avant celui d'autres puissances. Si nous voulons assister impassibles à ce combat à mort, nous ne mériterons même pas, en tombant, d'être regrettés. Une participation prompte à la guerre est indispensable, et tout doit être tenté pour l'amener. » On aurait même, en certains milieux, émis l'idée d'une révolution de palais, d'une conspiration qui aurait obligé le roi à abdiquer, en faveur de son frère, le prince Guillaume, à qui on aurait imposé une autre conduite.

On n'alla pas jusque-là. Comme il lui était arrivé souvent dans ces temps révolutionnaires, la Prusse, toujours en état de velléité, resta à mi-chemin de l'action, amorça un avenir de résolutions. Elle prit quelques dispositions militaires, pour faire croire qu'elle préparait quelque chose. Des officiers furent mis en congé, et reçurent ou prirent la permission d'aller servir l'Autriche ; c'était les plus ardents ; les milieux militaires se trouvèrent apaisés par leur départ. Le prince d'Orange, beau-frère du roi, qui avait beaucoup à reprendre puisqu'il avait tout perdu, faisait la navette entre la cour de Kœnigsberg et le quartier général autrichien : tête chaude qui eût volontiers compromis la cour de Prusse par quelque démarche ou parole imprudente et qu'il fallut plusieurs fois désavouer.

On le laissait dire néanmoins ; car, en cas de victoire de l'Autriche, cela pourrait servir à prouver les excellentes dispositions de la Prusse; que si c'était le contraire, la Prusse n'était pas engagée par les propos d'un énergumène : car l'es-

pèce des fous peut être utile aux gens sages ; il y a la manière de s'en servir.

On établit même quelques relations plus officielles avec l'état-major autrichien. Le capitaine Valentini fut envoyé de Berlin auprès de l'archiduc Charles, et il fut autorisé à concerter avec lui quelques dispositions militaires : il fut question de constituer un armement du côté de la Silésie, de le lier avec le duc de Bruns wick-OEls établi en Saxe, avec l'archiduc Ferdinand, maître de \arsovie, de porter ainsi un vigoureux effort sur Berlin, de s'en emparer ; dès lors on pourrait tendre la main aux Anglais qui sans doute débarqueraient aussitôt sur un point quelconque des côtes de la Baltique *.

jS'ul doute qu'à la première nouvelle d'une bataille comme celle d'Aspern-Essling, toute FAllemagne ne fût d'un seul coup en feu ; et apparemment la Russie ne ferait rien pour éteindre l'incendie.

Car la conduite de la Russie était toujours double ; ou, si elle paraissait se prononcer, c'était dans un sens anti-français, puisqu'elle était résolument contraire aux Varsoviens, les seuls véritables alliés de Napoléon.

A la nouvelle de l'affaire d'Essling, malgré les cris de triomphe qui éclatèrent dans les salons de Saint-Pétersbourg, le tsar eut la tenue la plus correcte et même la plus courtoise. Le bruit avait couru que l'armée française avait subi un véritable désastre ; Alexandre, de bonne heure renseigné sur la portée exacte de la bataille, qui, en somme, n'avait rien de décisif, mit de l'empressement à rassurer Caulaincourt, ajoutant d'ailleurs que, quoi qu'il arrivât, sa fidélité était « à répreuve des événements ». Et il écrivit à l'Empereur : « Les Autrichiens viennent de répandre des bruits sur quelques avantages qu'ils auraient obtenus. Accoutumé à compter

I. A. Lefebvre. Histoire des cabinets de l'Europe, IV, 2^3-226.

ESSLING 4i9

sur le génie supérieur de Votre Majesté, j'y ajoute peu de foi. » Quand il eut des détails sur les circonstances de la bataille, sur l'héroïque retraite des troupes de Masséna, sur la terrible blessure de Lannes qu'il ne sut pas d'abord mortelle, il exprima une admiration sincère : «Je vous jure, dit-il à Caulaincourt, que j'ai donné à la situation du maréchal Lannes autant de regrets que s'il était un des miens. Je vous prie, général, de l'exprimer à l'Empereur ; j'y ai pensé toute la nuit. C'est un grand exemple pour tous nos généraux qu'un maréchal, déjà couvert de vingt-cinq blessures, qui se fait mutiler au champ d'honneur. Si vous avez occasion d'exprimer au duc de Montebello toute la part que je prends à son glorieux malheur, vous me ferez plaisir \ » Ou encore: <( Tous ces hommes ont de l'âme, de l 'amour-propre, de l'honneur ; j'aime cela ! »

Ce fut tout d'ailleurs ; comme dit joliment M. Sorel, « des guirlandes de lauriers et de cyprès mêlés ; mais de Cosaques, point - ! » Un allié véritable devait courir au secours de l'allié menacé, annoncer l'arrivée imminente de renforts décisifs. Et peut-être en effet Alexandre eût-il pu changer les dispositions de Napoléon, en démontrant par un fait capital dans cette crise la valeur de son alliance : il n'en fut point question.

Napoléon acheva là de connaître la politique de la Russie. Le 4 juin, il se promenait à cheval aux environs de Schœnbriinn, ayant à côté de lui le général Savary ; il n'aimait pas d'ordinaire à mettre ses officiers, même les plus proches, dans la confidence de ses secrètes pensées ; mais Savary avait été plusieurs mois à Saint-Pétersbourg, et l'Empereur se laissa aller à lui dire ce qu'il pensait de la mauvaise foi de la Russie : « Ce n'est pas une alliance que j'ai là », et, dans la

Page 1