‹ Napoléon et l'EuropeChapitre 224 sur 235 · I. A£f. Étr., Corr. de Russie, vol. 149. P i · texte numérisé non relu

I. A£f. Étr., Corr. de Russie, vol. 149. P i

naissance. Aussi bien ne faut-il pas trop chercher de la reconnaissance en politique.

Le fait essentiel, fondamental, où nous arrivons, c'est que Napoléon ne voulut point laisser à la Russie la domination de rOrient, à quoi il tenait plus qu'à toute autre partie de l'ancien empire romain. Il n'avait pas cessé de la tenir en respect par l'ambassade Sébastiani, même après Tilsit par la Pologne, par la menace de garder la Silésie, par l'Autriche maintenant qu'il eût jetée sur elle, si elle avait voulu ou pu marcher sur Constantinople. Il eût plutôt traité avec l'Angleterre que de laisser la Russie descendre à la Méditerranée.

En attendant qu'il la refoulât sur l'Asie, il se satisfaisait qu'elle fût contenue par les Turcs. Au lendemain de Wagram, la cour de Saint-Pétersbourg eut peut-être encore quelque velléité d'action ; elle envoya un ultimatum au sultan par le colonel Paskiévitch. Il n'eut aucun succès et la guerre reprit. Les Russes subirent un échec sanglant devant Braïla. Après la mort du général Prosorowsky, Bagration échoua à son tour devant Silistrie ; le grand-vizir Youssouf-pacha montrait une réelle activité, se maintenait fermement sur la rive gauche du Danube, menaçait de reconquérir les Principautés.

Les Russes s'en prenaient à Napoléon, qui n'y était pour rien, mais qui s'en réjouissait en son cœur. Ils avaient dans le traité de Vienne d'autres raisons de plaintes directes.

Napoléon annonça lui-même au tsar la conclusion de la paix de Vienne : « Votre Majesté y verra, écrivait-il, que conformément à ses désirs, la plus grande partie de la Galicic ne change point de maître, et que j'ai ménagé ses intérêts comme elle eût pu le faire elle-même, en conciliant le tout avec ce que l'honneur exige de moi. . . J'ai donné à l'Autriche la paix la plus avantageuse qu'elle pût espérer. Elle ne cède que Salzbourg et peu de chose du côté de llnn ; elle

Driam.i. — Tilsit. 3l

48a CONCLUSION

ne cède rien en Bohême ; elle ne cède du côté de l'Italie que ce qui m'est indispensable pour ma communication avec la Dalmatie. La monarchie autrichienne reste donc entière. C'est un second essai que j'ai voulu faire ; j'ai usé envers elle d'une modération qu'elle n'était pas en droit d'attendre. J'espère avoir fait en cela une chose agréable à Votre Majesté \ »

Champagny en écrivit dans le même sens au comte de RoumiantzofF, expliquant en outre qu'on avait été obligé de donner plus au grand-duché de Varsovie qu'à la Russie, mais déclarant qu'en compensation on était disposé à assurer au gouvernement de Saint-Pétersbourg toutes les garanties désirables contre le rétablissement de la Pologne. Quelles garanties? Ce point demeurait vague.

La Russie ne fut pas contente. A ce moment-là même la Gazette de Hambourg annonçait le prochain mariage de Joseph Poniatowski avec une princesse de Saxe et laissait entendre qu'il y aurait dans la corbeille la couronne de Pologne.

Caulaincourt fut chargé de communiquer à l'empereur Alexandre le texte complet du traité : « Sa Majesté, dit-il, lut le traité avec attention sans proférer un seul mot, mais non sans laisser échapper des signes de mécontentement ; après avoir fini la lecture, elle garda encore assez longtemps le silence et le rompit enfin en me disant qu'elle était mal récompensée d'avoir remis ses intérêts dans les mains de l'Empereur et de l'avoir secondé dans la négociation comme elle Pavait fait ». Caulaincourt voulut donner des explications, mais l'Empereur aussitôt parla d'autre chose.

La conversation fut presque aussi brève avec Roumiantzofi. Le chancelier déclara que l'Empereur avait été aussi blessé de la forme que du fond de ce traité ; car il y semblait « qu'on

I. Corr. de Napoléon, XIX, 563. -- AflF. Étr., Corr. de Russie, vol. 149. f^' 247.

eût pris à tâche de faire justement le contraire de ce qu'il avait demandé ». Le 3 novembre, le gouvernement russe adressa une note officielle au gouvernement français. On y lit ces formules : « Sa Majesté l'Empereur des Français dispose au gré unique de ses intérêts de la partie des Etats d'Autriche qu'ont conquise et qu'occupent les troupes de Sa Majesté. 400.000 sujets sont ajoutés à son empire, et près de deux millions vont développer la puissance du duché de Varsovie, augmenter sa force, et nourrir la pensée de ses habitants, que partage l'opinion du monde, qu'il est destiné à redevenir royaume de Pologne. Sa Majesté le dit sans hésiter : elle était en droit de s'attendre à un autre dénouement. »

La Russie demandait donc une convention formelle de garantie contre le rétablissement de la Pologne, exprimant l'espoir que « l'Empereur Napoléon n'avait pas l'intention de conserver dans la paix qu'il venait de conclure le germe d'une guerre nouvelle * » .

La question de Pologne était posée : c'est elle qui donne toute leur unité et leur signification aux relations de la France et de la Russie depuis Tilsit.

Il y a dans ces événements, a-t-on dit, la fin de Tilsit ; il y a seulement la fin de ce que Tilsit avait l'air d'être, la fin de « l'air de Tilsit ». Au fond, c'est bien plutôt la suite de Tilsit : car Tilsit avait chassé les Russes de la Méditerranée et dressé la Pologne. Le traité de Vienne dressait plus haut la barrière de Pologne, établissait une autre barrière en Illyrie, vers le Danube inférieur.

Napoléon était le maître sur la Vistule et sur la Save, à Varsovie et aux portes de Belgrade.

Il reprenait contre les Russes les anciennes traditions de la politique française, et aussi, comme il l'avait dit tant de fois,

Page 1