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bien il eût fallu la pousser vers FOrient contre la Russie, comme Talleyrand le proposait en son mémoire de Strasbourg, àla veille d'Austerlitz. Il pouvait s'allier avec la Russie en lui laissant l'Orient, comme le tsar l'avait naïvement espéré à Tilsit : il faut remarquer pourtant qu'il était difficile à Napoléon de laisser à la Russie une aussi belle part de l'empire du monde.
Mais surtout, il ne voulait pas s'enfermer dans les frontières des Alpes et du Rhin; il était empereur et voulait l'empire. Il voulait dans cet empire l'Allemagne, et l'Italie chemin de rOrient, et l'Orient.
Il pouvait s'allier avec les peuples, quoique encore inconscients, renverser les trônes, fonder de nouvelles nationalités selon l'évangile réA'olutionnaire, changer la face de l'Europe selon les formes oii elle cherche à s'établir depuis, consacrer d'abord à jamais l'unité française, dans ses frontières nationales, par l'unité italienne, par l'unité allemande, auxquelles d'ailleurs il contribua plus que personne. Œuvre peut-être prématurée, car il faut aux établissements humains beaucoup de labeur et beaucoup de temps.
Mais surtout il voulait ensemble renverser les trônes et régner sur les peuples. Ainsi sa volonté de conquête impériale préparait peu à peu contre lui la coalition, non seulement des sociétés aristocratiques de l'Europe, des salons, où elle était toujours latente et comme en puissance d'éclosion, mais des gouvernements solidaires de l'équilibre, et des peuples solidaires de la liberté. Déjà en 1 808-1 809, on venait de voir une velléité d'alliance entre les peuples, les gouvernements et les salons. Il faudra quelques années déplus pour réaliser cette entente des rois et des peuples, la coalition universelle de l'Europe, pour faire un moment « l'Europe » .
A^^agram donna à Napoléon encore un peu de temps pour entreprendre de grandes choses et préparer la définition de son « Empire ».
Car la victoire de Wagram et le traité de Vienne ouvraient devant lui de nouveaux horizons.
Le chemin parcouru depuis i8o4 était déjà long. A Presbourg, l'Autriche avait été écartée de l'Italie et de FAllemagne. A Tilsil, la Prusse avait été politiquement ruinée; la Russie avait été écartée de la Méditerranée, et même du Danube ; une nouvelle Pologne avait été restaurée, pierre d'attente de l'édifice à construire dans l'Europe orientale.
Baylen avait marqué un temps d'arrêt, avait imposé à la conquête napoléonienne un relard d'abord inquiétant, avait obligé l'Empereur à compter avec la Russie, à lui faire à Erfurt des concessions regrettables.
Mais la réparation avait été immédiate. Après Wagram, l'Autriche était presque aussi resserrée, aussi impuissante que la Prusse; par deux bras l'enveloppant au nord et au sud, par la Pologne et par l'Illyrie, l'empire napoléonien menaçait de l'étoufifer, ou de l'emporter avec lui vers le Danube inférieur.
Dès lors la conquête impériale pouvait recevoir une vigoureuse et décisive poussée vers l'est. Il n'était plus question que iVapoléon donnât à l'Autriche une part des Balkans, en admettant qu'il y ait jamais sérieusement songé ; ce moyen diplomatique était maintenant inutile : c'était l'empire napoléonien lui-même qui s'y portait de tout son poids.
Au début de cette prestigieuse carrière, comme pour en indiquer aussitôt le sens, Bonaparte avait voulu une part de la succession de Venise, avait occupé les Iles Ioniennes, avait été déjà jusqu'au fond de l'Orient, en Egypte : jalons plantés avant l'action. De nouveau, dix ans plus tard, après Friedland et Wagram, il occupait Corfou et en faisait une grande place de guerre ; il avait des visées sur l'Egypte, et nous le verrons en 1 8 1 2 y lancer d importantes missions ; il donnait de temps en temps à Decrès des instructions pour
48o CONCLUSION
un grand armement naval ; il n'avait pas renoncé à toute entreprise sur la Perse et sur l'Inde.
Sur la voie de ces pays aux gloires immortelles, il avait relevé la barrière de l'Est, La paix se négociait enfin avec la Suède, grâce à son nouveau roi, et Caulaincourt demandait à ce propos s'il ne convenait pas aux intérêts de la France que la Suède fût aidée à refaire ses forces, à redevenir une grande puissance, comme au temps de Gustave-Adolph<? et de Richelieu ^ La Pologne était en armes, à moitié ressuscitée, en passion de résurrection totale, jusqu'à Yilna, jusqu'à Smolensk, jusqu'à la mer TSoire. La Turquie était en guerre avec la Russie et défendait la frontière du Danube.
Cela était conforme aux plus lointaines traditions de la France, à la politique de l'ancienne monarchie, de Richelieu et de Chauvelin, de Choiseul et de Vergennes. Mais ces traditions étaient maintenant devenues des instruments de l'ambition de Napoléon. D'une politique d'équiUbre, il menaçait de tirer la ruine définitive de l'équilibre, pour l'achèvement de l'Empire.
C'est ainsi qu'en ce moment d'histoire que nous essayons de définir, la poussée française vers lest se heurtait à la poussée russe, de sens contraire. Elles se rencontraient en Orient. Il n'était plus question de partager le monde, ni seulement l'Europe orientale, entre la France et la Russie ; Alexandre et Roumiantzoff avaient pu un instant l'espérer, depuis Tilsit jusqu'au printemps de 1808, jusqu'aux « Entretiens de Saint-Pétersbourg ». Dès l'été de cette même année, ils n'y comptaient plus, et n'en voulaient plus; ils n'en parlèrent point à Erfurt ; ils n'eurent alors d'autre souci que de profiter le plus possible des embarras passagers de Napoléon en Occident ; en sorte que, pour les quelques services qu'il leur demanda et qu'il leur paya, il se dispensa de toute recon-