‹ Napoléon et l'EuropeChapitre 50 sur 235 · I. Corr. de Napoléon, XIV, U97 (note · texte numérisé non relu

I. Corr. de Napoléon, XIV, U97 (note

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Rien ne prouve mieux les inquiétudes, le désarroi véritable où fut réduit un moment Napoléon, que l'effort nouveau qu'il fit aussitôt pour désarmer la Prusse. La lettre écrite quelques jours auparavant par Talleyrand à Zastrow avait engagé la conversation ; elle était restée sans réponse ; sous prétexte de la confirmer, l'Empereur envoya au roi Frédéric- Guillaume, le i3 février, la lettre suivante, du camp impérial dEylau : « Monsieur mon frère, j'envoie près de Votre Majesté le général Bertrand, mon aide de camp, qui a toute ma confiance. Il lui dira des choses qui, j'espère, lui seront agréables. Qu'elle croie que ce moment est le plus beau de ma vie ; je me flatte qu'il sera l'époque d'une amitié durable entre nous. »

Voici les choses agréables que le général Bertrand avait à dire — le ton avait changé depuis novembre — : Que M. de Zastrow n'avait qu'à venir avec des pleins pouvoirs, lui ou tout homme inspirant la même confiance que lui, et la paix, rendant les Etats du roi jusqu'à lElbe, serait signée; qu'il ne fallait pas parler d'un congrès, comme M. de Zastrow en avait eu l'idée ; qu'un congrès où serait appelée l'Angleterre ne finirait pas dans deux ans, et que les peuples de Prusse ne pouvaient plus rester longtemps dans cet état de désorganisation et de désordre ; que la Prusse pouvait se conduire comme elle voudrait envers la Russie ; que Sa Majesté l'empereur Napoléon n'exigeait aucun mystère, mais qu'elle voulait seule avoir la gloire de réorganiser, d'une manière ou d'autre, la nation prussienne, dont la puissance, plus ou moins forte, était nécessaire à toute l'Europe ; que, quant à la Pologne, depuis que l'Empereur la connaissait, il n'y attachait plus aucun prix.

Il ne restait plus qu'un peu d'amertume au fond de ces douces paroles : « Que dans la nécessité où l'Empereur croit être de rétablir une barrière entre la France et la Russie, il faut que le trône de Prusse soit occupé par la maison de

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Brandebourg, ou par toute autre ; mais qu'elle sache que c'est l'Empereur seul qui, de son plein gré, l'a remise sur le trône. »

Et même il n'en restait plus du tout dans le discours que le général Bertrand devait adresser au Boi de Prusse, mais sans le lui laisser par écrit : « Sire, l'empereur Napoléon m'envoie près de Votre Majesté pour lui offrir de la remettre en possession de ses Etats. Il veut avoir la gloire de faire finir les malheurs qui pèsent sur huit millions d hommes. Il veut que les enfants de Votre Majesté et son peuple reconnaissent qu'il s est porté à cette démarche par esprit de véritable gloire, par souvenir de 1 amitié que Votre Majesté lui a montrée en d'autres circonstances, et enfin il attache du prix à ce que son rétablissement sur son trône soit l'effet de sa politique et de son amitié. Il croit ces sentiments propres à effacer dans l'esprit de votre Maison et dans celui de vos peuples le souvenir des événements qui viennent de se passer, et à cimenter entre les deux nations une éternelle amitié, que veulent leur situation et les circonstances territoriales où elles se trouvent ^ . »

Combien il est dommage que la bataille d'Eylau ait précédé de cinq jours ce généreux langage ! Il ne pourrait paraître intéressé.

Bertrand, reçu à Memel le i6 février, n'eut qu'une réponse banale, que la Prusse était liée avec la Bussie et qu'elle ne pouvait rien décider avant d'avoir consulté le gouvernement de Saint-Pétersbourg. Le lendemain, le Boi envoya au quartier général français le colonel de Kleist, porteur d'une lettre conçue dans le même sens.

Kleist fut reçu par Napoléon le 24 à Osterode. Nous ne connaissons cette audience que par le rapport de l'officier

I. Instructions pour le général Bertrand. Corr. de JS'ap., XIV, 3oi- 3o3.

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prussien; il en faudrait avoir la contre-partie. Quoi qu'il en soit, il paraît que l'Empereur le garda plus de deux heures et parla presque tout le temps,- en une espèce de monologue, en un « bavardage » assez incohérent, insistant sur la paix, la demandant dans l'intérêt de l'humanité, ou l'exigeant par menaces et « jactances », jurant, si la Prusse ne traitait pas, d'écraser la Russie dans une irrésistible attaque et de décider ensuite du sort de l'Europe : « Je suis décidé à faire encore pendant dix ans la guerre... Je n'ai que trente-sept ans... J'ai vieilli sous les armes et dans les affaires, etc., etc. » En un mot, il donna à Kleist « l'impression d'un homme dont l'esprit était furieusement inquiété^ ».

On a le droit de tenir compte, au moins jusqu'à un certain point, de cette impression individuelle. Quant au fond des choses, il est plus sûr de s'en rapporter à la lettre que Napoléon écrivit au roi de Prusse et que le colonel de Kleist emporta le 26 février ; elle marque, de la part de l'Empereur, un nouvel effort en faveur de la paix ; il y accepte en effet, mais sans grande confiance, le principe d'un congrès général ; mais il convient de citer quelques phrases, pour saisir exactement sa pensée : « Je désire mettre un terme aux malheurs de votre maison et de vos peuples, et réorganiser promptement la monarchie prussienne, dont la puissance intermédiaire est nécessaire à la tranquillité de toute l'Europe. Je désire la paix avec la Russie, et, si ce gouvernement n'a aucun projet sur la Turquie, il me semble qu'il serait possible de s'entendre. La paix avec l'Angleterre n'est pas moins nécessaire à tous les peuples, et je n'aurais aucune difficulté à envoyer à Memel un plénipotentiaire pour assister à un congrès tenu entre la France, l'Angleterre, la Russie, la Prusse et la Porte. Mais Votre Majesté comprendra,

I. P. Baillen, Preussen and Frankreich von î79o bis 1807, II, i86. — Sorcl, YII, 146.

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comme rexpérience des temps passés l'a prouvé, qu'il serait possible qu'un tel congrès restât plusieurs années en séance; celui de Westphalie a duré, je crois, dix-huit ans. Cependant la situation de la Prusse ne permet pas cet état précaire et incertain pendant tout le temps qu'il faudrait pour discuter, commenter et concilier de pareils intérêts. Je pense donc que Votre Majesté me fera bientôt connaître qu'elle a adopté le parti le plus simple, le plus expéditif, celui qui est vraiment conforme au bien de ses peuples. » Et il affirmait de nouveau les dispositions les plus favorables au rétablissement des anciens rapports entre la France et la Prusse \

Assurément Napoléon n'avait pas le même intérêt que la Prusse à la réunion d'un congrès.

Le Roi ne répondit point à la lettre du 26 février. Elle confirma à la cour de Memel l'impression rapportée par Kleist que l'Empereur devait être furieusement inquiet pour tant désirer la paix, pour se rallier même à une proposition de congrès. C'était sans doute qu'il avait subi à Eylau plus de pertes encore qu'il ne l'avouait et qu'il avait senti passer le vent du désastre.

Hardenberg, toujours le conseiller le plus écouté, soutenait donc plus fermement que jamais le parti de la guerre à outrance : — Une paix séparée avec la France serait très onéreuse ou ne serait qu'une trêve de courte durée. Elle détacherait irrévocablement la Prusse de la Russie, et détruirait toutes les espérances que l'on pouvait fonder sur le concours de l'Angleterre, avec laquelle justement on venait de traiter... Il ne fallait pas perdre de vue « le grand but », qui devait être exclusivement et constamment de ruiner les forces de Napoléon, l'obliger à la retraite par le refus de traiter et par des diversions sur ses derrières, et dès lors lui dicter « une paix solide et équitable »... « une paix qui non

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