‹ Napoléon et l'EuropeChapitre 51 sur 235 · I. Corr. de Nap., XIV · texte numérisé non relu

I. Corr. de Nap., XIV

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seulement rétablisse le Roi dans la pleine possession de tous ses Etats, mais qui, en afifranchissant TAllemagne du joug des Français, les repousserait au delà du Rhin ^ ».

Le tsar, mis au courant de la mission Bertrand, le fut aussi des résolutions prises par le gouvernement prussien, auxquelles d'ailleurs il n'avait pas manqué de contribuer. Il y répondit, de Saint-Pétersbourg, le 4 niars, par une lettre très secrète : que Bonaparte, par ses dernières démarches, avouait en effet la position critique où il se trouvait ; que le torrent auquel rien ne paraissait devoir résister, était donc arrêté ; qu'ainsi le moment n'était pas venu d'entendre à ses propositions pacifiques ; qu'au contraire il fallait profiter de l'avantage acquis ; que la Russie allait reprendre la guerre avec des forces plus imposantes, ruiner la puissance militaire de Bonaparte et poser les bases d une paix véritable. « Je conviens avec vous, Sire, que pour consolider le grand ouvrage d'une paix générale, il faut que non seulement Votre Majesté soit rétablie dans la pleine possession de ses Etats, mais que l'Allemagne soit affranchie du joug des Français et qu'ils soient repoussés au delà du Rhin. »

Il n'était pas question encore de savoir ce que l'on ferait de l'Allemagne affranchie, où il était possible que l'on ne s'accordât point. Le premier point était de refouler Bonaparte au delà du Rhin ; le reste s'arrangerait. L'enthousiasme qui restait aux alliés des résultats de la bataille d'Eylau, leur faisait croire prochaine la victoire qu'ils attendaient depuis si longtemps. Et déjà ils vendaient la peau de l'ours : il leur fallut plus de temps pour l'abattre.

Alexandre P"" vint à Memel le 2 avril, et la conversation continua. C'est ce que M. Sorel appelle joliment « les propos de 1807 ». Ce ne sont pas tout à fait propos en l'air. Il y est question d'une entente des quatre puissances pour refaire

I. Ranke, Mémoires de Hardenberg, V, 432. — Sorel, VU, 144-145.

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l'Europe ; on suppose cette entente établie, mais on ne dit pas comment ; on suppose la France incapable de rien empêcher, mais on ne dit pas non plus comment on la réduira à un tel état de faiblesse. On suppose la France vaincue comme elle devait l'être en i8i4 et i8i5, et cela posé, il n'est pas étonnant qu'on ait rencontré, comme déjà en i8o5, quelques-unes des idées qui devaient se retrouver en i8i5.

Rien de plus naturel, par exemple, après la défaite de la France, que de lui enlever la domination de l'Allemagne et d'y organiser un régime capable de contenir la puissance française. « La constitution germanique, écrivait Hardenberg, ne peut être rétablie telle qu'elle fût ; ce serait la plus importante des mesures et une nouveDe source de malheurs. Il faut une fédération forte et capable de résister en première ligne à la France. Que l'Autriche et la Prusse en soient les cheis..., que la fédération soit mise sous la garantie de l'Angleterre et de la Russie. » Et tout cela ne devait pas être déjà si facile à arranger.

On le sentait, et on répétait : « Guerre avec la France : but général. La France derrière le Rhin, obligée à ne plus se mêler des affaires de l'Allemagne. » Assurément, puisque l'établissement de la suprématie française en Allemagne avait rompu l'équiUbre du continent et compromis l'indépendance de tous les autres Etats, Et comment les « quatre >> auraientils « causé » d'autre manière, partant de la supposition de la France vaincue ?

Ces « propos » tout de même appelaient une rédaction, à laquelle on aboutit à Bartenstein, au quartier général de Bennigsen, en avant de Friedland, entre Eylau et Friedland. Bennigsen fut enchanté des excellentes dispositions que manifestaient les gouvernements alliés. Il avait contenu « le torrent », il allait le faire refluer; il voyait, après Eylau, non pas Friedland, mais Leipzig. Dans le temps même où Hardènberg rêvait de mettre toute l'Allemagne sous le sceptre de

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son roi — avant d'avoir consulté l'Autriche — , et de transférer le roi de Saxe en Pologne \ Bennigsen voulait, tout de suite, à Bartenstein, proclamer Alexandre roi de Pologne. On eut de la peine à le retenir, à lui faire comprendre qu'il ne fallait pas crier cela si haut, qu'il ne fallait pas aller si vite, qu'il y avait des ménagements à garder avec la Prusse, avec l'Autriche, et l'on n'écrivit point cela dans la Convention de Bartenstein.

La Convention de Bartenstein ne fut signée que le 26 avril. Il avait fallu beaucoup de temps pour trouver les termes où les deux gouvernements de Prusse et de Russie pussent s'accorder tout à fait, et encore la rédaction ne put-elle pas être d'une grande précision '.

Nous en donnons un résumé scrupuleusement exact, article par article. Par les articles i, 2 et 3, les deux gouvernements manifestent l'intention louable de mettre enfin des bornes aux agrandissements toujours croissants de la France, d'assurer l'indépendance des autres Etats par un meilleur système de frontières et d'équilibre, de dédommager ceux qui ont essuyé des pertes. Et cela déjà révèle des intentions généreuses. — Par larticle 4> il est entendu que la monarchie prussienne sera rétablie dans son ancienne puissance, qu'elle aura des équivalents pour ce qui ne lui serait pas rendu et une meilleure frontière militaire. — Il n'y a pas dans ces formules toute la précision désirable ; il n'y est même pas question de l'unité de l'Allemagne sous l'hégémonie de la Prusse.

Il nous faut citer textuellement l'article 5 : « Une des bases les plus essentielles de l'indépendance de l'Europe étant l'indépendance de l'Allemagne, il est de la plus haute importance de la bien assurer et d'aviser d'autant plus soi-

1, Ranke, IV, 72. — Handelsman, Napoléon et la Pologne, 92, 93.

2. Cf. Martens, VI. — Garden, X, 407. — A. Lefeb^Te, III, 67-69.

gneusement aux moyens d'y parvenir qu'ils sont infiniment difficiles depuis que la France est maîtresse du Rhin et des points offensifs sur ce fleuve. L'on ne peut laisser subsister la ligne du Rhin sous l'influence ou plutôt sous la souveraineté de la France, ni permettre que des troupes françaises continuent d'occuper l'Allemagne. ^ ouloir rétablir l'ancienne constitution germanique serait une erreur dangereuse, parce que cette constitution, toujours trop faible pour résister au moindre choc, y succomberait de nouveau. Les hautes parties contribueront donc, pour tout ce qui dépendra d'elles, à créer en Allemagne une fédération constitutionnelle, et à l'assurer au moyen d'une bonne frontière militaire et d'une ligne de défense parallèle au Rhin ^ « — Ce sont à peu près les formules du plan Hardenberg ; elles laissent encore de la place à l'imagination.

Par l'article 6, comme dans la convention de Saint-Pétersbourg du II diw'û i8o5% de grands avantages, en cas de guerre heureuse, seraient assurés aux puissances adhérentes, par exemple, à l'Autriche, le Tyrol, la frontière du Mincio avec Mantoue. — Il fallait bien en effet former la coalition de l'Europe ; si ce n'était pas le but principal, c'était le but premier, et l'on se rendait compte que ce but premier n'était pas encore près d'être réalisé. Observons même ici qu'on n'était pas trop généreux pour l'Autriche : le Tyrol était à elle autrefois : on ne lui rendait ni la Relgique, ni la Lombardie, et on ne parlait pas de son ancienne suprématie impériale sur l'Allemagne. Assurément la Convention de Bartenstein laissait à désirer sur ce point capital .

De même par Tarticle 7, on comptait sur les subsides de l'Angleterre ; moyennant quoi, elle aurait un agrandissement

I. Garilen, X, Notes et documents, p. 4o5-4i8. a. Ed. Driault. Napoléon et l'Europe, II, 199.

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en Allemagne. — Et on ne disait pas quel agrandissement, on ne prononçait même pas le nom du Hanovre.

L'article 8 promet des avantages à la Suède, qui seront réglés avec elle. — Car en tout cela il est beaucoup question de choses futures.

L'article 9 comporte un accord particulier pour forcer le Danemark à adhérer.

L'article 10 promet une indemnité au prince d'Orange pour ses pertes en Mlemagnc et en Hollande.

Par l'article 1 1 il est entendu, en termes généraux — car on a le temps de préciser — qu'on consultera l'Autriche au sujet de la nouvelle condition de 1 Italie, qu'on s'intéressera aux rois de Sardaigne et de Naples, qu'en tout cas on séparera les deux couronnes de France et d'Italie.

L'article 1 1 garantit — aussi en gros — l'indépendance et l'intégrité de la Porte ottomane.

L'article i3 enfin — qui n'est pas un aveu d'impuissance

— déclare que tous arrangements décisifs seront pris au moment de la paix générale : car aucun des alliés ne fera, pendant la présente guerre, de conquête pour son propre compte.

— Et il convient peut-être de prendre au sérieux cette affirmation de pur désintéressement ; il ne s'agit peut-être en effet que de délivrer l'Europe.

M. Sorel, soutenant sa thèse que l'Europe n'a pas cessé d'être alliée contre la Révolution française, unie par la volonté de ramener la France à ses anciennes frontières, voit dans la Convention de Bartenstein une preuve nouvelle de cette hostilité acharnée et un programme des modifications territoriales qui ont été réalisées sept ans après. Quoi d'étonnant que les « alliés », supposant la France écrasée comme elle ne devait l'être qu'en i8i4, aient eu les mêmes idées qu'en 1 8 1 4 ? Quel autre programme auraient-ils donc pu dresser ?

En vérité, la Convention de Bartenstein ne vaut pas qu'on lui attribue une telle importance. Elle ne fut, selon

les expressions de M. Sorel lui-même, qu'une déclaration utopique, une feuille volante. Certes, on y trouve, comme dans les conventions de i8o5,des mesures préparées tant bien que mal contre la prépondérance française ; il ne pouvait pas en être autrement ; les puissances vaincues ne se résignaient pas à leur défaite, escomptaient une revanche.

Mais ce qui y frappe davantage, c'est, comme dans les actes de i8o5, l'impossibilité de s'entendre sur des réalités, la même répétition fastidieuse de formules vagues, révélatrice de cette impuissance de coalition vraie. Il n'y a pa^ un mot de la Pologne, dans un moment où la Pologne était le champ de bataille des belligérants, où la guerre était devenue comme une guerre de Pologne, ce qui pourrait à beaucoup d'égards se soutenir.

Il n'y a pas dans la Convention de Bartenstein une formule de coalition. L'Europe ne trouvera pas cette formule avant 181 3, et même avec quelles réserves! Alors il n'y avait pas d'Europe. Y a-t-il une « Europe » aujourd'hui?

D'ailleurs la convention du 26 avril ne fut conclue qu'entre la Prusse et la Russie. Elle n'a même pas les caractères d'une alliance entre elles, elle n'est qu'une tentative à peu près vaine pour rédiger des revendications qui se puissent accorder.

Même au seul point de vue des relations entre les deux puissances, l'entrevue de Memel a plus de sens. L'empereur Alexandre s'y rencontra avec le roi et la reine de Prusse, y resserra les liens qui s'étaient noués un an plutôt à Potsdam, fonda par sa bonne grâce et une sincère sympathie une intimité qui ne se démentit plus dès lors et qui s'exprima d'abord par l'espoir d'un avenir meilleur et de communes victoires. Qu'on lise ici les lettres adressées par la reine au tsar au lendemain de cette entrevue :

« Pardonnez, bon, cher, incomparable cousin...; surtout, surtout, soyez bien indulgent... Quelle divine lettre vous

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venez de m'écrire ! Il faut vous connaître pour croire à la perfection... Tout ce que je vous prie est de ne pas brûler cette lettre, elle vous marque si bien comment je vous aime ! Aussi longtemps que je serai bonne moi-même, que j'aimerai la vertu, je vous serai aussi attachée par tous les sentiments qui m'attachent à la Providence même * ! »

Il faut donc ramener les propos de 1807 et la convention de Bartenstein aux termes d'une amitié personnelle entre les cours de Russie et de Prusse ; ce qui avait d'ailleurs de l'importance, une importance qui devait se manifester jusqu'en 181 5, mais qu'il ne faut pas étendre dans les cadres d'une coalition de 1 Europe. On en jugera d'une façon décisive par l'accueil qu'elle reçut des autres puissances.

Le 21 avril enfin, le roi de Prusse répondit à la lettre de TS'apoléon que le colonel de Kleist lui avait rapportée le 26 février :

« Monsieur mon frère, si j'ai différé jusqu'ici ma réponse à la lettre que \'otre Majesté m'a adressée par mon aide de camp, le colonel de Kleist, c'est qu'il m'était indispensable d'attendre le résultat du concert dans lequel j'ai cru devoir entrer sur les ouvertures qu'elle contient et celles qui les avaient précédées, avec mon auguste ami l'empereur Alexandre, et, par son entremise, avec la cour britannique. L'arrivée de ce monarque à son armée m'a offert les moyens de la discuter encore ultérieurement, et, en vous répondant aujourd'hui. Sire, je me rends l'organe de la Russie, de la Prusse et de l'Angleterre réunies.

« Il ne m'est que plus agréable d'avoir l'assurance positive à vous donner que ces Puissances ne désirent pas moins vivement que moi-même de mettre un terme aux malheurs des peuples et de rentrer dans leurs anciens rapports avec la France. Mais la paix qui rétablira ceux-ci doit sans doute

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