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LES ANGLAIS DEVANT CONSTANTINOPLE

Le 06, ramir.il Duckworth se fâcha, annonça les intentions les plus redoutables ; mais aussi, comme il voyait d'un jour à l'autre les murailles se hérisser de batteries d'artillerie, il diminua ses prétentions; il demanda seulement le renvoi de Sébastiani et le renouvellement du traité de 1798.

Enfin, ce même jour, le reis-efifendi répondit, au nom de la Porte, que décidément il n'y avait pas un lieu, pas un pouce de terre dans tout l'empire ottoman où un Anglais pût descendre sans être exposé à la fureur du peuple, que jusqu'au ^ein du sérail le sultan lui-même ne serait pas assez puissant pour défendre un Anglais contre l'indignation des Musulmans ; que d ailleurs le Divan avait pris la résolution de ne point traiter avant que Tescadre anglaise n'eût quitté la station devant Constantinople et repassé les Dardanelles : — « Réponse sublime, lit on à ce propos dans le Moniteur, comparable à celle du Sénat romain à Pyrrhus ! »

Cependant Sébastiani employait fort bien le temps que les Anglais avaient la complaisance de lui laisser. Il était aidé de ses officiers et de ses secrétaires d'ambassade, MM. de La Blanche et de La Tour-Maubourg, des capitaines de Lascours, Boutin et Le Clerc, récemment arrivés de l'armée de Dalmatie, du sénateur comte de Pontécoulant, de passage à Constantinople. L'ambassadeur d'Espagne, marquis d'Almenara, se mit aussi avec un grand zèle à sa disposition, avec toute sa légation et une compagnie de canonniers espagnols ^

Les ministres du sultan furent entraînés tous par la contagion de cette belle ardeur ; ils étaient sans cesse chez Sébastiani pour lui demander les mesures à prendre. Sultan Sélim s'intéressait à tout, prenait part à tout de sa personne.

Les Janissaires furent surexcités aussi par cet enthousiasme

I. Voir aux Aff. Etr., Turquie, Suppl. n*^ 24, les rapports des capitaines Boutin et Le Clerc sur les travaux de fortifications alors exécutés à Constantinople et aux Dardanelles. — Voir aussi dans la Correspondance de Turquie le Mémoire de Sébastiani, à la date du 27 février 1807.

Driaclt. — Tilsit. q

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qui paraît vraiment avoir « élecfrisé » toutes les classes de la population; ils quittèrent leurs bâtons pour prendre fusils et yatagans. Musulmans et chrétiens se jetèrent ensemble avec une sorte de fièvre, aux travaux des muiailles, les uns aux pièces, les autres aux charrois, parmi les encouragements du patriarche et des ulémas V

Partout il y eut, pendant ces quelques jours, comme un fourmillement d'ouvriers ; des batteries sortirent de terre, « comme par la baguette des fées ». Le sultan lui même s y montra sans cesse, en compagnie de Sébasliani, distribuant des récompenses, félicitant chacun de son dévouement à la défense de la patrie, donnant à tous la confiance.

Mais Sébasliani était le véritable auteur de cette sorte de révolution qui changea pour un moment du tout au tout la physionomie de la capitale turque. Ruffin, le secrétaire de l'ambassade, en écrivait à Talleyrand : « Le général ambassadeur est partout, anime tout, organise tout. Sa Hautesse et tous ses ministres, à l'exemple de son Excellence, déploient une activité étonnante. La nation turque redevient ce qu'elle était sous les Mahomet II et les Soliman, et cette régénération date du jour de son aUiance avec Napoléon le Grand'. »

Dès le premier jour, loo pièces avaient été armées, prêtes à répondre aux canons ennemis; au bout de cinq jours, il y avait sur les murailles, notamment à la poiu'e du sérail, 620 canons et i 10 mortiers. En même temps les fortifications des Dardanelles étaient vivement poussées pour fermer la route aux Anglais et les prendre comme en une souricière.

Le 2^ et le 28 février, pendant les deux jours qui avaient

1. Juchereau rie Saint Di>nis, Histoire de l empire olloman de 1792 à 18'iU. II, i. — AH". Eir., Corr. de Turquie, 10 mars 807, Sébasliani à Tatlejraiid.

2. Air. Elr., Corr. de Turquie, tô février 1807 : Ruffin à Talleyrand.

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suivi la vigoureuse réplique de la Porte, les Anglais n'avaient pas bougé, n'avaient manifesté en aucune manière leurs intentions, et ce calme, et ce silence étaient fort impressionnants. Le i*"" mars, ils lèvent leurs voiles, tirent les ancres. Est-ce la bataille? le bombardement? le châtiment réservé aux Turcs pour s'être laissé mener par l'ambassadeur de France?

Les vaisseaux s'approchent du port, comme pour offrir le combat, s éloignent un peu, reviennent plus près, mais non pas tout à fait à portée des batteries, restent là des heures, menaçants. Le soir venu, ils retournent vers le sud, à leur mouillage, ou au delà. Reviendront-ils le lendemain, ayant ainsi longuement tout inspecté, et probablement relevé les points où ils jetteront leurs boulets?

Le 2 mars au matin, toute la population de Constantinople est sur les remparts, curieuse et inquiète. Il n y a plus de vaisseaux en vue, au plus lointain de Ihorizon. Les Anglais sont partis. Ils ont eu peur, s'ils attaquaient, de recevoir une terrible riposte. Ils ont fui, en voyant les innombrables canons braqués aux murailles de la ville.

Le sultan, Sébasliani viennent ensemble contempler leur victoire, une grande victoire franco-turque. La foule, les soldats, les janissaires, les acclament frénéliquement.

L enthousiasme fut tel que, malgré Sébastiani, qui craignait quelque revirement de la fortune, quelque piège des ennemis, il fallut laisser les navires turcs sortir du port à la poursuite des Anglais.

Cependant l'amiral Duckworth, le soir du 2 mars, avait jeté ses ancres dans la baie de Nagara, à l'entrée septentrionale des Dardanelles. Le 3 au matin, il s'engagea dans le détroit ; il fut salué au passage par une vigoureuse canonnade des batteries turques; pendant plus d une heure, il resta sous le feu des forts, heureusement pour lui médiocrement dirigé ; un de ses bâtiments, le Windsor Caslle, fut assez

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sérieusement maltraité ; il eut iS^ hommes tués, 412 blessés.

Le 4 mars enfin il arrivait à Tenedos : « Dieu merci ! écrivait de là un de ses officiers, nous voilà sortis de cet infernal détroit; mais nous lavons échappé belle! »

L'opinion publique en Angleterre fut très sévère pour Arbuthnot et Duckworth et pour la misérable aventure 011 ils avaient compromis son crédit, et, selon la coutume, elle leur donna de loin des conseils sm- ce qu'ils auraient dû faire pour mieux faire ; il aurait fallu emmener un plus grand nombre de navires, occuper dabord fortement les Dardanelles, ne pas se laisser prendre aux négociations dilatoires des Turcs, jeter aussitôt sur Constantinople une pluie de boulets qui eût répandu la terreur dans le sérail et obligé tout de suite le sultan à capituler. L'opinion publique avait raison, et aussi lorsqu'elle était unanime à reconnaître le grand succès obtenu par Sébastiani. Le Morning Chronicle écrivait à ce sujet : « Il a valu une flotte entière pour son maître. » Il avait même valu mieux que toute la flotte anglaise.

Sébastiani fut récompensé tout aussitôt par la grande décoration de la Légion d'honneur, que Napoléon lui envoya et qui lui fut remise solennellement par sultan Sélim.

C'était le triomphe, au moins pour un temps, de l'influence française à Constantinople : résultat capital que d'avoir arraché la Porte à l'étreinte de la Russie et de l'Angleterre, que d'en avoir réservé l'avenir aux ambitions napoléoniennes. En attendant, la victoire donna quelques fruits immédiats : le sultan prit des mesures rigoureuses contre le commerce anglais, dans le sens du blocus continental; il donna des ordres de même nature à son vassal, le dey d'Alger.

Il fut question d'un débarquement franco-turc en Crimée. Il fut question dune jonction des troupes françaises de Dalmatie et des troupes turques du Bas-Danube, de Marmont et du grand-vizir pour une action commune en

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Moldavie, pour une invasion même en Russie, vers la Vistule, dans la direction de la Grande-Armée. Il semble en tout cas qu'il n'y avait plus que peu de chose à faire pour nouer une alliance étroite entre la France et la Porte. Dans cette intention, le sultan fit partir un ambassadeur extraordinaire pour le quartier général de l'Empereur, au château de Finkenstein.

L'amiral Duckworth fut rejoint dans les eaux de Ténedos par l'amiral Siniavin, qui commandait les vaisseaux russes de l'Archipel; ils s'emparèrent ensemble de l'île, dans la pensée d'en faire la base de leurs prochaines opérations. Car Siniavin voulait recommencer Texpédition de Gonstantinople. Ces deux « alliés » ne s'entendirent pas. Duckworth ne voulut pas retourner à Constantinople.,. avec les Russes, il craignait de faire le jeu de la Russie.

Le gouvernement britannique n'avait alors que des préoccupations intéressées, et ne portait ses efforts que là où il avait chance de gagner.

C'est ainsi que pour réparer l'échec de Constantinople, il pensa s'emparer de l'Egypte. Depuis la défaite des Français en 1801 , les Mameluks étaient redevenus les maîtres du pays ; mais ils ne s'entendaient pas très bien entre eux. Le sultan essaya d'y rétablir son autorité depuis longtemps méconnue. Au nom du gouvernement de Constantinople, mais surtout pour son propre compte, le pacha que la Porte envoya au Caire en i8o5, Mehemet-Ali, disputa l'Egypte aux Mameluks. Ceux-ci, et notamment leur principal chef, El-Elfy- Bey, étaient soutenus par les Anglais dont quelques-uns étaient restés au Caire ou à Alexandrie et commençaient d'apprendre celte nouvelle route de l'Inde. Méhémet-Ali s'appuyait sur l'influence française représentée par le consul d'Alexandrie, Drovetti. A la vérité, les gouvernements de Londres et de Paris ne portaient qu'une attention distraite sur ces lointains pays, et les coups qu'ils échan-

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gèrent sur les bords du Nil furent à peine entendus de l'Europe *.

Pourtant, en ce sens, les Anglais pouvaient obtenir des résullats de grande importance. En poussant une vigoureuse action sur Conslantinople et sur Alexandrie, ils pouvaient balancer sans beaucoup de peine, et avec plus de profil certain, tous les succès de Napoléon sur le Danube et la Vistule. Un tel plan avait de la grandeur, mais ils n y consacrèrent pas des moyens proportionnés.

Le 2 2 mars, donc en revenant de Conslantinople, ils se présentèrent tout à coup devant Alexandrie ; la place n'élait pas défendue, l'attaque n'était pas attendue : ils y entrèrent sans coup férir et s y établirent.

Le 29, ils marchèrent sur Rosette et y pénétrèrent un moment ; mais ils se firent surprendre par les Turcs et presque toute leur troupe fut enlevée ; ils y laissèrent 5oo tués et 120 prisonniers. Leur prestige exigeait une revanche; ils tentèrent de la prendre le mois d après. En effet le 22 avril, ils se présentèrent devant la ville avec des forces imposantes et commencèrent à la bloquer. Mais Méhémet-Ali envoya du Caire de nombreuses troupes ; ils furent cernés, obligés à la bataille dans des conditions de terrain désavantageuses. Ils furent encore écrasés, eurent de nombreux morts, 5oo prisonniers qui, emmenés au Caire, y subirent d'affreuses tortures.

Ceux qui étaient restés à Alexandrie n'essayèrent plus den sortir; ils furent heureux que Méhémet-Ali voulût bien traiter avec eux, ils furent rembarques le i5 septembre suivant.

L'échec était grave. Il fit une impression douloureuse en

1. Sur ces faits, la correspondance du consul DroveUi est très intéressante; elle est aux Aff. Elr., dans les cartons du Consulat d'Alexandrie, oij il venait de succéder à Mattiieu de Lesseps. C'est une source que nous avons exploitée pour notre histoire de la Politique orientale de Napoléon.

LES PLANS DE FmKENSTEIN iSj

Angleterre où on appela cette malheureuse aventure « la parodie de la campagne de Bonaparte ». C'était tout à fait l'expression qui convenait.

Le Levant retomba dans le silence, loin du champ de bataille retentissant de la conquête napoléonienne, quoiqu'il demeurât toujours, sans doute, au fond des rêves de 1 Empereur.

Les Anglais demeurèrent quand même les maîtres de la Méditerranée, d où ils ne devaient plus sortir, conscients dès lors du besoin qu'ils en avaient. Ils avaient leur quartier général en Sicile : de là ils étaient partis pour Constantinople et Le Caire, de là ils assiégeaient Naples et la Calabre et les côtes de l'Adriatique, surveillant et traversant toutes les entreprises de Napoléon.

Ils eurent soin de se tenir d'accord avec Méhémet-Ali, dont ils appréciaient la force; ils ne poussèrent pas plus loin la ruplure avec la Porte ; ils ne recommencèrent pas la visite de février qui avait été plus dramatique qu'ils ne l'avaient souhaité ; ils ménagèrent ces puissances musulmanes qui ne pouvaient pas nuire et qui pouvaient servir.

Cette situation générale ne devait pas changer jusqu'à la fin de 1 Empire : les Russes en Moldavie et Valachie, les Anglais en Sicile et sur tous les rivages de la Méditerranée, les Français au fond de la mer Adriatique et dans la Dalmatie, cherchant le chemin de Constantinople : toutes les convoitises déjà tendues, et pour longtemps, sur Constantinople.

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