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de la patrie ; les Polonais avaient été refoulés sur Smolensk.
La vengeance de la Russie fut lente à venir, mais elle fut complète. Catherine II pensa profiter de l'anarchie qui régnait en Pologne — Polonia confusione regnatur — pour la dominer tout entière directement ou indirectement : cela eût été conforme à la loi des nationalités ; c'eût été l'achèvement de lunité slave parla Russie.
C'est dans cette intention qu'elle fit proclamer roi de Pologne son ami Stanislas Poniatowski. Mais dès lors il oublia ce qu'il devait à l'impératrice et se consacra avec zèle à ses devoirs nouveaux, tenta de sauver la Pologne. Et surtout le roi de Prusse Frédéric II ne voulut pas que l'influence russe à travers la Pologne s'avançât si loin vers l'ouest, jusqu'aux portes de Berlin, jusqu'au cœur de l'Europe.
Frédéric II, Catherine II, ce sont les héros de la génération antérieure à celle de Napoléon ; l'Europe fut habituée par eux aux grandes entreprises, aux ambitions sans scrupules, ^ aux gigantesques bouleversements territoriaux. Napoléon n'eut qu'à continuer.
On sait cette histoire. Stanislas Poniatowski voulut introduire dans la constitution polonaise les réformes nécessaires au salut de la République : dans le même temps les Polonais commirent la faute d'inquiéter les orthodoxes et les protestants par quelques mesures vexatoires. Catherine II, Frédéric II, et derrière eux Marie-Thérèse, celle-ci avec des remords, intervinrent au nom des anciennes libertés, des libertés fondamentales, et au nom de la liberté de conscience ; les philosophes applaudirent : les philosophes ne sont pas toujours de grands clercs en politique. La Pologne subit un premier partage.
Elle essaya de se sauver en se donnant une meilleure constitution, celle de 1 791 ; la Prusse et la Russie intervinrent contre « les Jacobins de Pologne » . Les philosophes n'applau-
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dance de la Crimée, destinée par là à tomber sous rinfluence russe; il assurait à la Grèce et aux deux Roumanies, c'està-dire à la Moldavie et à la Yalachie, la liberté de leur culte chrétien. Il garantissait, d'une manière générale, à la Russie, le libre commerce dans les ports turcs, le libre développement de la religion orthodoxe dans les Lieux Saints, et une sorte de protection sur les chrétiens de tout l'empire ottoman. Un tel acte semblait réserver à la Russie la domination de la péninsule des Balkans * .
Catherine II en tira en effet d'abord quelque profit, elle enveloppa l'empereur Joseph II de ses intrigues et de ses tentations ; en ce temps-là les ambitions russes et autrichiennes se pouvaient peut-être accorder : cela ne devait pas durer. Le « projet grec » dressa déjà le plan du partage turc, et Catherine II en 1788 commença de procéder à l'exécution; Souvarow se couvrit de gloire à la conquête des places du Danube.
Mais la mort de Joseph II et la Révolution française interrompirent l'opération. Le traité de Yassy en 1792 ne valut à la Russie que la Grimée et une petite partie des rivages de la mer Noire. Résultats imparfaits : dès lors l'attention et l'inquiétude des grandes puissances, surtout de la France et de l'Autriche, étaient éveillées sur les entreprises de la Russie.
Et pourtant l'expansion vers le sud était devenue pour elle une nécessité absolue : non seulement une nécessité religieuse; il fallait enfin délivrer les chrétiens de Turquie; il fallait profiter de l'unité de foi qui les rapprochait dans l'orthodoxie et qui cachait encore la diversité des races qui s'est révélée depuis; — une nécessité politique aussi ; désormais engagée dans la politique européenne, admise dans le concert des
I. Cf. A. Sorel, La question d'Orient au XVIIL- siècle, ch. xx. — Ed. Driault. La politique orientale de Napoléon, p. 28-29.
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puissances, il fallait à la Russie une indépendance d'activité qui ne pouvait lui être assurée que par la conquête de la mer libre ; ne pourrait-on pas dire que, tant que la Russie est enfermée au fond de la mer Noire et de la mer Baltique, elle n'a pas toute la liberté d'action qui convient à une grande puissance européenne ? Cela, même aujourd'hui, nous parait évident ; — une nécessité économique enfin; à ce moment, sous la vigoureuse impulsion de Potemkine, « l'empereur de Tauride », la colonisation russe accomplissait déjà, dans la vallée inférieure du Dnieper et du Don, de véritables prodiges ; villages et villes naissaient dans l'immensité de la Terre-Noire, prête à devenir un merveilleux grenier; mais à ces richesses de la Nouvelle Russie, il fallait, il faut des débouchés vers le Sud. Catherine II le savait, parcourait triomphalement ces pays neufs où levaient des moissons, passait sous des arcs de triomphe où on lisait « Chemin de Byzance », bâtissait Sébastopol, Odessa, donnait à ses petitsfils les noms d'Alexandre, de Constantin, de Nicolas, proclamait hautement la volonté de replanter la croix grecque sur la coupole de Sainte-Sophie.
Cependant l'empire ottoman se démembrait de lui-même par l'action des forces internes de dissolution qui le travaillaient. En Asie comme en Europe, l'autorité du sultan s'effritait. Les pachas de Bagdad étaient à peu près indépendants et faisaient la guerre pour leur compte aux schahs de Perse; ils envoyaient de temps en temps à la Porte un tribut de quelques « bourses ». Ahmed Djezzar, pacha de Saint- Jean-d'Acre, régnait véritablement sur la Syrie et la Palestine, son prestige grandi par l'échec de Bonaparte. Méhémet- Ali s'installait en Egypte. Les Wahabites, depuis un demisiècle maîtres de toute l'Arabie, s'emparaient alors des villes saintes, La Mecque et Médine, enlevaient ainsi au sultan de Constantinople la protection d'Allah et du Prophète.
En Europe les hospodars de Moldavie et de Valachie,
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appuyés par la Russie, étaient peu dociles aux ordres du divan . Pasvan-Oglou était maître de toute la Bulgarie, et, quand les choses ne se passaient pas à son gré dans l'entourage du sultan, il marchait sur Andrinople, et l'on cédait à toutes ses exigences. On sait la turbulence et les prétentions d'Ali- Tébéléni, pacha de Janina. La Serbie se révoltait sous la conduite de Kara-Georges.
Même à Constantinople laulorité du sultan était-elle établie? Elle était à la merci, non seulement des pachas rebelles, mais des Janissaires, plus habiles aux révolutions du sérail qu'à la guerre sainte contre la croisade chrétienne.
L'opinion était unanime, au commencement du xl\® siècle, que la fin de la Turquie était proche ; son démembrement paraissait aussi inévitable que celui de la Pologne. L'Europe y était préparée; elle attendait l'entrée des Russes à Constantinople-Tsarigrad, la délivrance des chrétiens après quatre siècles d'esclavage. Tous les signes 1 annonçaient.
La France étant puissante en Orient, et la Russie voulant y régner, le conflit était inévitable et direct, tant que la France n'aurait pas renoncé à la politique traditionnelle de la Barrière de lEst. Ce n'est pas ici le lieu de disserter sur la meilleure politique à suivre, de rechercher les conditions d'une alliance franco-russe, les avantages qu'elle peut offrir dans des circonstances nouvelles, les renonciations auxquelles elle peut nous entraîner. Il ne s'agit ici que de faire de l'histoire. A ce point de vue purement scientifique, il est constant qu'en s' opposant au progrès des Russes — ce qui fut un des caractères essentiels de sa politique — , Napoléon défendit les inté-
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rets les plus anciens et les plus évidents de la politique nationale de la France.
Ce n'est pas qu'un autre système politique ne se soit offert à son esprit. Ce fut l'objet, en particulier, du célèbre Mémoire que Talleyrand lui adressait de Strasbourg, le 17 octobre i8o5, au commencement de la campagne d'Austerlitz, et qui se; résume ainsi : après avoir chassé l'Autriche de l'Allemagne et de l'Italie, s'allier avec elle en lui donnant de larges compensations en Orient, Moldavie, Valachie, Bessarabie, une partie de la Bulgarie, des côtes sur la mer Noire ; elle y trouverait une carrière nouvelle ; rivale de la Russie, elle la rejetterait sur l'Asie; la Russie, écartée du Danube et du Bosphore, retournerait vers les confins de 1 Inde, selon la voie des Mongols, et en chasserait les Anglais. Ainsi, à la France l'Europe occidentale et la Méditerranée ; à 1 Autriche (Ost-Reich) l Europe orientale et les Balkans ; à la Russie l'Asie \
Talleyrand regrettait l'alliance autrichienne ; il était en cela l'héritier de presque tous les grands ministres français du xmf siècle, de Fleury et de Bernis, de Choiseul et de Vergennes ; il estimait avec eux que la vieille rivalité de la France et de la maison d'Autriche n'avait plus sa raison d'être, que leurs intérêts ne s'opposaient plus : opinion contestable ; en dehors de l'autorité encore considérable représentée par le Saint-Empire, tant que l'Autriche avait les Pays Bas et une grande partie de l'Italie, elle était l'ennemie naturelle de la France. Il est vrai qu'elle ne les avait plus en 180 5, lorsque Talleyrand voulait la rejeter selon le sens du Danube, renverser sous son poids l'ancienne barrière de l'Est ; mais l'Autriche eût-elle renoncé tout aussitôt à son ancienne prépondérance en Allemagne et en Italie qu'elle eut soin de reprendre
I. Cf. Pierre Bertrand, M. de Talleyrand, l'Autriche et la question d Orient en 1805, dans la Revue historique, janv. 1889. — A. Sorei, VI, 489-490. — Ed. Driault. La politique orientale de Napoléon, p. 56.
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en i8i 5, dès qu'elle le put ? Eût-elle, au premier signe, consenti à s'orienter .vers les Balkans, où elle ne voyait pas encore ses intérêts, où elle n'incline décidément que depuis SadoAva, faute de mieux, en sorte qu'il convient ici de voir en M. de Talleyrand un précurseur du prince de Bismarck? Napoléon n'avait pas adopté les conclusions du Mémoire de Strasbourg. Il avait été plus respectueux des plus anciennes traditions de la France en accablant l'Autriche, en lui reprenant à Presbourg, la Vénétie. l'Istrie et la Dalmatie, en préparant le relèvement de la vieille barrière orientale de la politique française. Il ne la relevait pourtant pas dans l'intérêt de 1 équilibre, mais comme un instrument de conquête impériale, barrière consolidée par son génie où il appuierait les fondements de son empire et d'où il repousserait les barbares.
Du moins l'un et l'autre, Talleyrand et Napoléon, étaient au même degré opposés à l'expansion russe : Talleyrand n'avait pas encore marié son neveu à Dorothée de Courlande ; il avait pour la sauvage Russie le mépris de la diplomatie élégante du xvm'' siècle; l'Empereur prenait à l'égard des Russes la position des empereurs romains d'autrefois à l'égard des Germains ; il se donnait la mission de sauver la civilisation européenne de la barbarie asiatique.
Ce sentiment était commun dans l'entourage de 1 Empereur, à la cour et dans le gouvernement, parmi ceux qui approchaient le plus près de sa pensée. On en multiplierait aisément les témoignages ' . En pleine alliance franco-russe, M. d'Hauterive, le chef de la diAision politique, écrivait : « Si les circonstances de temps et de lieu la favorisent, la Russie, maîtresse de l'Empire d'Orient et de celui du Nord, ne sera plus aux portes de l'Europe, mais dans son sein, et alors il est possible qu'un jour la France s'affaiblisse,