I. Cf. noire Politique orientale de Napoléon, p. 387 ^* s
que les Etats du continent ne soient plus garantis par les moyens de force et de résistance qui peuvent résulter d'un grand système de confédération, et qu'enfin les Russes ne suivent la trace des Wisigoths leurs ancêtres, qui, après être sortis des Palus-Mœotides, passèrent le Danube, et, après avoir obtenu des empereurs de Constantinople de s'établir dans la Thrace, exterminèrent d'abord l'empereur Valens et son armée, ensuite sous la conduite d'Alaric désolèrent l'Illyrie, passèrent de là en Italie, pillèrent Rome, s'établirent dans la Gaule et finirent par conquérir l'Espagne et une partie de l'Afrique. La progression des conquêtes de la Russie se projette exactement aujourdhui sur la même ligne géographique ' . »
Et l'empereur lui-même, dans un message au Sénat, le 29 janvier 1807 : « Qui pourrait calculer la durée des guerres, le nombre des campagnes qu'il faudrait faire un jour pour réparer les malheurs qui résulteraient de la perte de l'empire de Constantinople, si l'amour d'un lâche repos et les délices de la grande ville l'emportaient sur les conseils d'une sage prévoyance? Nous laisserions à nos neveux un long héritage de guerres et de malheurs. La tiare grecque relevée et triomphante depuis la Baltique jusqu'à la Méditerranée, on verrait, de nos jours, nos provinces attaquées par une nuée de fanatiques et de barbares. Et si, dans cette lutte trop tardive, l'Europe civilisée venait à périr, cette coupable indiflférence exciterait justement les plaintes de la postérité et serait un titre d'opprobre dans 1 histoire^. »
Quoiqu'on ait voulu faire de Napoléon le fondateur de l'alliance franco-russe, il est indéniable que la Russie n'eut pas de plus redoutable adversaire, qu'il en fut, pour ainsi dire, l'ennemi historique.
1. Aff. Etr., Turquie, Mém. et Doc, i8oo-i8i3 : Mémoire demandé par 1 Empereur au comte d'Hauterive et envoyé à Sa Majesté à Erfurt, oct. 1808, P» 275-300.
2. Correspondance de Napoléon, XIV, 253. — Moniteur du i8fév. 1807. Driailt. — Tilsit. 2
l8 L EUROPE ORIENTALE ET NAPOLEON
Faut-il aller plus loin, essayer d'analyser les raisons de cette conception?
Napoléon était l'agent très conscient et très résolu de l'expansion des principes révolutionnaires; nous ne soutiendrons pas pour le moment le paradoxe qu'il ait été un agent de liberté ; mais personne ne contestera qu'il ait été l'apôtre le plus vigoureux de l'égalité sociale, qui est la doctrine essentielle de la Révolution française. Il n'est pas injuste qu'il ait un moment donné son nom au Code civil, qui est par ses origines et ses caractères fondamentaux le code de la Révolution; car c'est lui qui l'enseigna et qui l'imposa à la plus grande partie de l'Europe. Il sentit peut-être dans la Russie autocratique et encore asiatique l'obstacle principal à ce progrès décisif de la civilisation. Qui sait, en effet, si le développement de la puissance russe à ce moment, si l'entrée des tsars à Constantinople n'aurait pas changé la face de l'Europe, arrêté ou du moins retardé pour des siècles son évolution politique et sociale? Le fait est que la première conséquence de la victoire des Russes en 1 812 a été la Sainte- Alliance.
A grands coups de son épée victorieuse, Napoléon bâtissait un empire dont il n'admettait pas le partage. Il avait vaincu l'Autriche à Austerlitz et renversé le Saint-Empire. Il considérait la Prusse comme une quantité négligeable et ses armements comme une folie ; elle n'avait pas une part d'Empire alors. Il ne restait devant lui que la Russie occupée à bâtir un Empire d'Orient qui, s'il eût été achevé, eût été extrêmement redoutable à l'Empire Napoléonien quel qu'il fût. L'Empire est une conception d'unité territoriale et politique.
Les Empereurs des temps modernes et du moyen âge ne l'avaient pas autrement conçu. Héritier du Saint-Empire Romain Germanique qui avait longtemps contenu et converti les Slaves et qui ne suffisait plus à la tâche, héritier de Charlemagne qui avait imposé aux barbares de l'Empire
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d'Occident Tunité chrétienne, Napoléon retrouvait surtout dans le sang latin, dont il fut un des plus remarquables représentants, l'héritage des Empereurs romains, dont il avait dès lors le masque. Il rajeunit, dans le retour à cette première forme fondamentale de l'unité d'autorité, la notion d'Empire; il la ramena à son berceau historique, la Gaule et l'Italie, autour de Rome ; il en reconstitua le cadre méditerranéen; il en reprit la fonction, la défense de la civilisation méditerranéenne contre les barbares. Constantin avait fondé Constantinople pour les arrêter; Napoléon ne livrera pas Constantinople.
L'Orient devint ainsi à partir de 1806 le but de sa carrière, la formule de son ambition et de son rôle historique. Dira-t-on que nous nous égarons en des fantaisies d'imagination? Qui serait capable d'égaler les rêves de l'imagination napoléonienne, si supérieurs à la réalité de ses plus extraordinaires conquêtes? Mais il ne s'agit ici que de tâcher d'exprimer quelque chose de cette pensée d'incomparable audace : aussi bien s' exprime- t-elle assez clairement, si peu qu'on en reconstitue les actes.
Dès la jeunesse, l'imagination du futur empereur avait été occupée de l'Orient, le lieu des merveilleuses conquêtes et des empires formidables. Il semblait qu il n'y eût rien à faire alors en Occident quand au contraire le partage et la reconstitution de l'Empire d'Orient s'annonçait, et le lieutenant Bonaparte avait eu l'idée de demander du service en Turquie. « Depuis dix ans, écrivait-il en 1806, je suis les affaires de Pologne ' . »
Sa première campagne d'Italie le porta aux bords de la mer Adriatique, à \enise, et il eut sa première vision de l'Orient; il y conçut le dessein d'abattre l'Angleterre parla conquête de la Méditerranée, de Gibraltar, de Malte, de