‹ Napoléon et l'EuropeChapitre 94 sur 235 · Tatistcheff · texte numérisé non relu

Tatistcheff

2. Cf. Sorel, VII. i8i-i83. — Vandal, i, 95-97. — Lelebvre, III, I03-I06. — J. H. Rose, II, i32-i33.

aimable, promit d'y songer. Heureuse, elle retourna à Pictupoenen, disant son espoir à son entourage.

Napoléon écrivit à Joséphine : « La reine de Prusse est réellement charmante ; elle est pleine de coquetterie pour moi ; mais n'en sois point jalouse : je suis une toile cirée sur laquelle tout cela ne fait que glisser. Il m'en coûterait trop cher pour faire le galant ^ »

Le matin du 7, les conditions de la paix furent connues, et données pour irrévocables ; terribles pour la Prusse, elles jetèrent la reine dans le désespoir. Elle vint pourtant encore le soir au dîner de lEmpereur, Elle dompta sa peine ; elle n'obtint rien. Au départ : « Est-il possible, dit-elle à Napoléon, qu'ayant eu le bonheur de voir de si près l'homme du siècle et de 1 histoire, il ne me laisse pas la liberté et la satisfaction de pouvoir l'assurer qu'il m'a attachée pour la vie ? — Madame, lui répondit gravement l'Empereur, je suis à plaindre ; c'est un effet de ma mauvaise étoile. »

Par le souvenir de ces scènes émouvantes, comme par celui des allusions blessantes dont elle avait été l'objet dans les Bulletins d'Iéna et de Berhn, la reine Louise demeura dans l'opinion une victime : image touchante de la Prusse elle-même.

Les traités du 7 juillet 1807 comprennent : un traité patent, des articles séparés et secrets, un traité d alliance \ Il faut analyser leur texte, où sont les seuls engagements que Napoléon ait jamais voulu connaître ; il faut se garder de leur

1. Correspondance de Napoléon, XV, SgS. — La date proposée ne nous paraît pas la bonne.

2. On en trouvera le texte dans Vandal, I, appendice I, p. 499^07, ou dans Scliilder, L'ambassade de Tolstoï, p. 5 1-62.

faire dire ce qu'ils ne disent pas, de les solliciter vers quelque thèse que ce soit.

Ainsi on verra qu'il y est peu question de l'Orient, beaucoup moins que dans les conversations préliminaires ; nous devons nous écarter nous-mêmes, en cette analyse, du mirage de l'Orient. Essentiellement ces traités ont eu pour résultat de consolider et de consacrer la puissance de Napoléon dans l'Europe occidentale, et notamment en Allemagne ; quelques mesures seulement, d'ailleurs habilement calculées, ont été prises par lui pour dégager le chemin de Byzance, en en éloignant les Russes.

Presque tous les articles du traité patent concernent la Prusse. Elle y est conservée, mais en morceaux : « Par égard pour Sa Majesté l'Empereur de toutes les Russies », Napoléon consentait à lui restituer essentiellement le Brandebourg, la Silésie, la Poméranie et la Vieille Prusse. Elle était assez grande encore ; elle n'avait pas même en cet état, comme disait Boyen, un des ministres de Frédéric-Guillaume, « le format d'un vassal de la Confédération du Rhin* ». Effondrée après léna, elle avait été en quelque manière réhabilitée par la longue durée de la guerre, par ses refus répétés de traiter avec le vainqueur, par sa vaillance égale à ses malheurs, et elle était déjà en train de refaire sa force morale ; elle commençait à montrer les vertus du relèvement.

Mais pour l'instant elle était pitoyablement mutilée, comme si Napoléon avait voulu se venger par jalousie de la gloire de Frédéric le Grand. Elle perdit tous ses domaines à l'ouest de l'Elbe, presque tous ses domaines polonais ; « l'aigle noir de Prusse eut les deux ailes brisées », écrit M. Vandal. Ce qui lui restait avait figure de ruines ; qu'on suive sur la carte les limites que le vainqueur lui imposait : la Poméranie y

1. Cf. J. Vidal de La Blache, La régénération de la Prusse après léna, p. 346.

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est détachée presque complètement de la Prusse, par le territoire de Danzig, proclamée ville libre sous la protection du roi de Prusse et du roi de Saxe, en réalité sous le commandement militaire de Rapp. A la hauteur de Custrin et de Francfort, la Silésie ne tient plus au Brandebourg que par un lambeau de territoire d'environ quatre-vingts kilomètres de largeur, enserré entre le grand-duché de Varsovie et le royaume de Saxe, et en outre le poi de Prusse devait laisser au roi de Saxe, grand-duc de\arsovie, à travers cette Silésie, la disposition d'une route militaire, où il convient de voir la continuation de la grande route Mayence-Francfort-Erfurt-Leipzig- Baulzen, la route de la conquête impériale, et de la retraite.

A peine plus grande que la Saxe, en y ajoutant le duché de Varsovie, la Prusse était plus vulnérable, sur toutes ses frontières, que le nouveau royaume de AVestphalie.

L'Allemagne prenait ainsi à peu près l'aspect politiqpie que Napoléon avait voulu lui donner et qui caractérise beaucoup mieux les clauses de Tilsit que les quelques articles secondaires qui sont consacrés aux affaires d'Orient. En vérité l'empereur de Russie consacre 1 existence de l'Europe napoléonienne, telle que l'avaient faite les victoires de la Grande- Armée. Il reconnaît Louis comme roi de Hollande, Joseph comme roi de Naples, s'engageant même à le reconnaître comme roi de Sicile « aussitôt que le roi Ferdinand IV aura une indemnité telle que les Iles Baléares ou l'île de Candie ou toute autre de même valeur » . Il reconnaît d'avance Jérôme comme roi de VS'^estphalie, le royaume de Westphalie étant composé des provinces cédées par la Prusse à l'ouest de l'Elbe et d'autres Etats actuellement occupés par les armées françaises. Il demeure entendu que si, lors de la paix future avec l'Angleterre, le Hanovre est définitivement réuni à la Westphalie, le roi de Prusse reprendra un territoire de trois à quatre cent mille âmes à l'ouest de l'Elbe.

« Sa Majesté l'Empereur de toutes les Russies reconnaît

pareillement la Confédération du Rhin, l'état actuel de possession de chacun des souverains qui la composent et les titres donnés à plusieurs d'entre eux, soit par l'acte de Confédération, soit par les traités d'accession subséquents. Sa dite Majesté promet de reconnaître, sur les notifications qui lui seront faites de la part de Sa Majesté l'Empereur Napoléon, les souverains qui deviendront ultérieurement membres de la Confédération, en la qualité qui leur sera donnée par les actes qui les y feraient entrer^. »

C'est la Confédération extensible, au gré de Napoléon, tentation à des entreprises toujours nouvelles : qui s'y opposerait, quand la Russie y consent ?

En attendant, déjà une zone d'Etats d'influence française s'allongeait à travers l'Allemagne, du grand-duché de Rerg au grand-duché de Varsovie. L'Allemagne était plus que jamais « une colonie de l'esprit français », extension, jusqu'à une exagération funeste appelant la réaction, de l'action que la France avait exercée dans ce pays depuis les traités de Westphalie et qu'elle reprenait plus directement depuis le Recès germanique de i8o3.

A l'extrémité de cette zone, le grand-duché de Varsovie, gouverné par le roi de Saxe, membre de la Confédération du Rhin, apparaissait bien, dès le premier moment, comme l'avant-poste de 1 Empire, comme une a marche » contre la Russie, autant que contre la Prusse ou l'Autriche, « germe de mort » de l'alliance que l'on proclamait à Tilsit, excitation, provocation à une coalition décisive des puissances partageantes.

On ne manquera pas de retrouver dans ce grand-duché de Varsovie, le souvenir de l'ancienne barrière de l'Est, relevée à la place de la nouvelle que la Russie s'offrait à être. Car il est facile de reconnaître dans la politique napoléonienne, en

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