CHAPITRE IL
La révolution française mit en présence des intérêts bien opposés : d'un côté les peuples, les droits naturels; de l'autre côté l'aristocratie et les privilèges.
Napoléon survint. Son génie et les vœux des \^ Français le placèrent à leur tête. Élevé par le ^ peuple, il devait être Thomme du peuple : c'était là la ligne qu'il devait suivre sans déviation , car * en dehors de cette ligne tout était précipice.
Deux ennemis l'observaient de près , l'aristo- '^ cratie en Europe , la démocratie en France '. L'aristocratie , qui voulait se replacer ; la démocratie , qui voulait se venger d'avoir été sitôt dé- . trouée , et qui cherchait à ressaisir le pouvoir , dont elle avait si cruellement abusé.
La portion de la nation qui n'avait pas adopté ^ ces partis extrêmes formait la force de Napoléon : ' il s'appuyait ainsi siu* les dix-neuf vingtièmes de 7
«Toutes le» fois que j'ai parle de la de'mocratie , j'ai en- / tendu la démocratie de 1793.
l4 KAPOL]ftOJr> ET L'ftTROPE.
la France ; mais les opposants , ne pouvant agir par la force, devaient s'adresser à l'opinion , et chercher à l'égarer. C'était un ver rongeur qu'il fallait détruire; le seul moyen était de ne rien faire qui pût blesser la susceptibilité publique.
ïïapoléon marcha franchement sous le consulat; s'il avait déjà porté ses vues sur le trône , le peuple n'était point dans le secret , et ne pouviiit craindre ce qu'il ne prévoyait pas. Cependant deux actes du consulat, le rétablissement du culte et l'institution de la Légion d'honneur servirent de prétexte aux mécontents pour s'agiter; mais leurs soins furent perdus. La Légion d'hon* neur était pour tous, le peuple le savait, et dans ces teraps-Ià il ne craignait pas le fanatisme des prêtres ni la domination romaine.
Lorsque Napoléon se fit empereur , les partisans d'un autre régime ressentirent une secrète joie, parcequ'ils croyaient que la nation se soulèverait à l'idée d'avoir un maître, après tous les sacrifices qu'elle avait faits pour n'en avoir pas. Il ^ xfen fut rien néanmoins : le peuple au contraire fut bien aise de voir le gouvernement prendre de la fixité; l'hérédité plut, parcequ'elle calmait les ambitions. La personne de Napoléon était d'autant plus chère , qu'elle était en butte aux
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coups des ennemis : et les conspirations n'étaient pas feintes.
L'empire d'ailleurs, lors de sa création, ne changeait rien à 1 état de liberté et d'égalité des Français : il fallait en rester là ; Napoléon sur le trône eût été le plus grand prince du monde.
Mais les courtisans! Fontanes employa le premier le mot de sujet S faisant ainsi revivre l'ancien régime et les dénominations féodales.
Dans un gouvernement absolu, où le prince est tout, puisqu'il est au-dessus de la loi, qu'il fait et défait à son gré, l'état du peuple est nécessairement la sujétioni
Dans un pays où la loi n'est pas l'œuvre du prince , mais de la nation seule, ou de la nation conjointement avec le prince^ la loi commandée tous, même au prince. Le peuple est sujet, mais à la loi.
' Autrefois on nommait sujets tous Us membres d'au tf tat , par opposition au souverain, soit que Tautoritë souveraine ait éié défe'rëe à un seul homme , comme dans une monarchie , ou à une multitude d'hommes rifunîs , comme dans une république : ainsi le premier magistrat, dans une république même , est sujet de Tétat. ( Dictionnaire des Sciences,)
Sujets signifie celui qui est soumis à une autorité qui gouverne , soit qu'il s'agisse d'un roi, d'une république, ou de quelque a«tre soaverainr { PicUonnain de l'Âemdimk» ) '
l6 WA-POLiON ET l'eURO-PE.
Lorsque le peuple obéit au prince, il obéit à • la loi , parceque le prince ne peut rien ordonner que ce que veut la loi.
Si le peuple doit du respect au prince, c'est qu'il doit respecter tout ce qui émane de la loi; de même que le prince doit respecter la loi , parceque sans elle il ne serait plus prince.
Les gens aux gages du prince même ne sont pas ses sujets , quoiqu'ils soient absolument sous sa dépendance : ils sont seulement en état de soumission.
Le peuple n'est pas soumis au prince , parcequ'il n'est pas à son service personnel : le peuple ne sert que l'état.
Les obligations du peuple et du prince sont ^ mutuelles : le prince pourvoit à l'exécution des
lois, à la sûreté de l'état; le peuple pourvoit aux besoins du prince; le plus pauvre y contribue comme le plus riche , et le malheureux dont le denier paie sa portion d'un festin somptueux expire quelquefois de besoin sur le seuil du palais.
Quand on se fut dit sujets de l'empereur, lempereur dit, Mes sujets, mon peuple. Ces termes sont aussi impropres l'un que l'autre. Le peuple n'appartient pas au prince. Dans un gouvernement absolu, le prince peut dire mon peuple , parcequ'il dispose du peuple à son gré. Dans