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un gouvernement régi par les lois , ce n'est pas le prince qui dispose du peuple, mais la loi. Lorsque le peuple ne dépend que de la loi , le prince ne peut donc pas dire mon peuple, car il dirait une absurdité.
Il semble que les antichambres de Napoléon ne se ressouvenaient pas qu'il y avait eu une révolution pour détruire précisément ce qu'ils rétablissaient. Comme les courtisans de tous les temps , ils ne pensaient qu'à eux , et croyaient représenter la France.
Mais si le peuple était blessé dans son amourprôpre , il ne l'était pas dans ses intérêts ; il ne fit que rire des qualifications qu'on lui donnait. Il crut entendre le roi d'Angleterre se dire roi de France, et le roi de Sardaigne s'appeler roi de Jérusalem. Toutefois c'était jeter des semences qui devaient produire leurs germes.
Napoléon n'avait pas d'égaux comme consul , il n'en avait pas non plus comme empereur, tant qu'il commanda à un peuple de citoyens. La liberté Élit les hommes, l'égalité les grandit. Ici toutes les voies sont ouvertes , le génie prend un essor rapide, l'enthousiasme donne des forces aux plus faibles, le peuple est un peuple de héros. Là où le peuple est primé par des titres , des distinctions , des privilèges , là où le peuple est en-
18 vfkvotiov ST i'ecrope.
fermé dans un cercle étroit qu'il ne peut franchir , il se rapetisse tous les jours, et ne peut faire que des choses proportionnées à sa taille. La grandeur d*un prince n'est pas dans le nombre des hommes quil gouverne, mais dans leur position sociale. Les Romains n'étaient pas grands , parceqù'ils étaient Romains, mais parcequ'ils étaient libres ; et César n'eût pas été César , s'il fût né dans les forets de la Germanie.
Napoléon , empereur des Français , des Fran-' çais libres et égaux, était le premier prince du monde , parcequ'il régnait sur le premier peuple ; s'il ne voulait pas jouir seul de tant de gloire, s'il voulait avoir des égaux , il fallait qu'il élevât les ^ autres rois à sa hauteur , en brisant les liens qui retenaient les peuples; mais il descendit à leur niveau. Il modela sa monarchie sur les autres monarchies et se chargea de tout l'attirail des vieilles cours , il créa une noblesse.
La France vit avec peine cette innovation; mais elle était tellement éblouie par les victoires de ses armées, qu'elle n'aperçut pas d'abord tout ce qu'elle avait de dangereux dans ses suites.
Nul doute que ces guerriers qui ont porté si loin l'honneur du nom français ne pouvaient être trop magnifiquement récompensés; mais étaitK^e atteindre le but que de les parer d'un vain
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titre? était-ce surtout remplir Tattente de la nation française, qui avait tout sacrifié pour proscrire les disti notions ? Ces guerriers eux«mémes ne sortaient-ils pas du peuple, et n'avaient*ils paa combattu contre ce que Ton rétablissait.
Si l'on voulait perpétuer le souvenir des grandes actions , il suffisfiit de donner le nom des lieux où ces actions s'étaient passées. Masséna de Rivoli , Lannes de Montebello , Ney de la Moskowa eussent assez frappé l'esprit. Ces surnoms n'acquerront pas plus d'illustration , parcequ'on les fera précéder du titre de duc ou de prince. Scipion n'était ni prince ni duc, mais simplement Scipion l'Africain ; Ânnibal n'eut ni titre ni surnom : qui vivra plus qu'eux dans l'histoire ? On n'usurpe pas le nom qui rappelle un trait d'héroïsme, tandis que les distinctions nobiliaires sont souvent la proie de la médio« crité. '
Si les titres n'étaient que personnels et réser* vés aux services seulement, ils auraient une signification; car, lorsqu'on entendrait dire: M. le comte, M. le baron , M. le duc, on se figu*^ rerait à l'instant, ou un général, ou un homme d'état, ou un savant , un homme utile enfin ; et certes, sans savoir le genre de services qu'il a rendus , on l'environnerait de respect. Mais si
aO NAPOLÉON ET. L EUROPE.
ces "dénominations ne présentent rien à l'esprit, si elles ne vous donnent pas l'idée d'un grand service, elles sont inutiles : Pierre, Jean ou Jacques produisent alors le même effet que baron , comte ou duc. Votre opinion sur l'individA ne se formera que lorsque vous le connaîtrez, et vous le traiterez selon son mérite. Le titre ne sera donc rien , c'est l'homme qui sera tout.
Mais l'hérédité des titres a de plus grands inconvénients, et contribue, plus qu'on ne pense , à la décadence des empires. Pour que l'état soit bien gouverné et bien servi , il faut que les emplois Isoient confiés aux plus capables , et comme le génie ne se donné pas par lettres patentes , mais par la nature, il se trouve dans toutes les classes de la société. Il faudrait donc donner les emplois indistinctement au peuple et à la classe titrée, ce qui serait impossible sans commettre des injustices ou exciter des jalousies. L^empepereur conféra des titres à* ses généraux, à ses ministres, à ses conseillers; la plupart.de ces hommes avaient gagné leurs éperons : mais quand ils paient le tribut à la nature, leurs enfants héritent de leurs titres , sans hériter de leurs talents. Ces enfants - là ne seront ni généraux ni ministres , cependant il faut des hommes de guerre et des hommes d'état Ceux que leurs services et
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leurs connaissances appelleront à ces fonctions auront droit aux mêmes faveurs que ceux qui les ont' précédés. Si vous ne les récompensez pas, vous serez injuste, vous ferez des jaloux, et vous n'aurez plus que de mauvais serviteurs. Si vous les récompensez, vous doublez votre noblesse; par la même raison yous serez obligé de la tripler, quadrupler, etc. , en sorte que vous n'aurez plus que des nobles.
Pour éviter ce désordre, il faut tomber dans un désordre plus grand encore , c'est de réserver toutes les places, tous les emplois à la noblesse. On a vu, sous le règne de l'égalité en France, ) des hommes célèbres surgir en foule, c'est pour- j quoi la France a vaincu l'Europe , et fait' tant de / grandes choses en si peu de temps '.
'Ceci ne doit s'appliquer qu'au gouvernement impe'rial, qui, d'après l'esprit de son institution^ ne devait pas détruire la démocratie. Il ne devait y avoir d'hérédité que dans la famille impériale. Ce gouvernement était donc mixte ; il participait de la monarchie , en ce que le ti^ne était héréditaire , et de la république en ce qu'il ne reconnaissait ni titres , ni distinctions.
,11 ne faut donc pas comparer l'empire avec un gouverne» ment monarchique qui depuis des siècles est entouré d'une noblesse , car cette noblesse est dans son esprit comme la démocratie était dans l'esprit du gouvernement impérial. Celuici ûedoit pas institue», l'autre ne doit pas détruire.
à2 NAPOLiOlf ET l' EUROPE.
Si des institutions antipopulaires ne soulèvent pas le peuple, elles produisent au moins cet effet de le rendre indifférent à la prospérité du gouvernement. Malgré les fautes et les excès des ré» Yolutiounairesy la nation marcha avec eux , parcequ'au fond il s'agissait de sa cause. L'élan de gâ accompagna le gouvernement impérial jusqu'au moment où les intérêts parurent se séparer. SI cet élan n'eût pas été comprimé, les désastres de Moscou n'eussent pas amené tant de changements.
Dans cette grande crise qui accumula sur la France toutes les forces réunies de l'Europe, le peuple resta passif, et c'est cette force d'inertie qui porta la première atteinte au trône impérial. , Ce n'est pas là néanmoins la seule cause du refroidissement du peuple , il y en avait une plus immédiate , la'guerre.
La guerre durait depuis vingt'^deux ans; elle avait lassé tout le monde, parceque la vérité est que l'on n'en connaissait pas les motifs : il n'y avait pas alors, il n'y a peut-être pas encore aujourd'hui, un Français sur mille qui ne croie bien fermement que Napoléon était l'excitateur de toutes les guerres ; on disait qu'un gouvernement établi à la suite d'une révolution ne pouvait se soutenir que par k force des armes, que Tempe-
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reur voulait distraire Tattention de la nation en l'environnant sans cesse de dangers, que c'était lui qui cherchait querelle aux puissances étrangères, qui, toujours battues, ne respiraient que pour la paix. Plus tard, on accusa son ambition; c'était pour dominer sur l'Europe qu'il faisait la guerre. Ainsi c'était lui qui avait provoqué la Russie , l'Autriche, la Prusse, l'Angleterre, tandis qu'il ne fit réellement que se défendre.
Il n'en faut pas douter , si la nation française eût été éclairée, si la vérité se fût montrée dans tout son jour , l'enthousiasme national ne se serait pas ralenti; car le peuple ne se lasse jamais quand c'est pour lui qu'il combat.
Mais on méprisa l'opinion publique, et c'est là la grande faute des gouvernements. A l'approche d'une guerre on se contentait d'en exposer brièvement les motifs dans les journaux ; mais les journaux n'étaient pas libres, on ne put pas, on ne dut pas les croire. La vérité la plus pure ne pénétre pas, quand elle sort d'une bouche suspecte. On ne trouva d'autres motifs à la guerre que la volonté de l'empereur. Cela ne finira pas, disaiton. La guerre! toujours la guerre I il est insatiable! Pourquoi ne reste-t-il pas tranquille; n'a-t«il pas assez de pays? n'a-t-il pas assez de gloire? que veut-il ? et de Ik la lassitude, le décourage*
a4 WAPOLiéoir et l'eubope.
ment et l'apathie des peuples, la mort des gou- Ternements.
Si la presse eût été libre , le peuple n'aurait pas eu de raisons de suspecter la bonne foi des feuilles périodiques, et des écrits publiés à l'occasion des guerres. Il n'eût pas repoussé la vérité, parcequ'elle serait partie d'une bonne source.
Ge n'est pas assez pourtant de se reposer sur les publications quotidiennes, le gouvernement a d'autres devoirs à remplir vis-à-vis de la nation. Il doit entrer avec elle dans les plus petits détails, et lui rendre un compte complet, surtout lorsqu'il s'agit d'une guerre dans laquelle elle doit verser son, sang et ses richesses.
Toutefois le peuple français ne refusa rien : il donna tout ce qu'on demanda , mais il ne fit rien de plus; il accompagna l'armée de ses yœux^ mais il ne marcha pas à son secours. Dans la dernière lutte, la Bourgogne , la Champagne, etc., coururent aux armes, mais pour défendre leurs foyers , et les autres provinces ne secondèrent pas leurs efforts.
Quant à l'armée , son dévouement fut sublime : elle défendit pied à pied le territoire sacré de la patrie ; elle succomba , mais couverte de gloire ; elle succomba, mais sous la trahison plutôt que sous les coups de l'ennemi.