Corr. de Napoléon, XVI
César Berthier avec son frère, et exagéraient par là l'importance immédiate de sa mission. Ils se mirent en défense. Ils dressèrent tout le long du rivage, par leur mauvaise volonté, une barrière devant les entreprises de Napoléon. Ils eurent recours aux Anglais. Ali leur demanda des canons et de l'argent ; des vaisseaux anglais parurent devant Corfou dès novembre 1807.
Allaient-ils donc dès le principe couper à Napoléon la route de l'Orient?
Ce fut l'un des objets essentiels du voyage de Venise que de sauver, de fortifier Corfou, de la mettre à l'abri d'une surprise.
On essaya d'y arriver par terre, par la Dalmatie, avec le concours de Marmont. Le chemin fut étudié ; mais il fallut compter avec l'opposition des pachas. On pensa y changer quelque chose en faisant intervenir le sultan ; Sébastiani fut invité à demander à la Porte le droit de passage pour une troupe de 4 à 5. 000 hommes, de Cattaro à Butrinto. Le ministère ottoman fît des objections ; peut-être eut-il peur que ce ne fût un prétexte pour occuper quelque nouvelle province turque, la Bosnie ou l'Albanie. Sébastiani dut insister, menacer ; il lui fallut soutenir une conférence avec les chefs des janissaires ; mais il les convainquit, il obtint leur appui chaleureux ; son succès fut complet. Le sultan en écrivit lui-même à l'Empereur ; des instructions formelles furent envoyées au pacha de Janina et aux autres pachas de la côte Adriatique. Tout fut préparé par la Porte pour un heureux passage des troupes françaises.
Mais les quatre premiers officiers français qui essayèrent de passer pour ouvrir la route, porteurs de dépêches pour les pachas de Scutari et de Janina, furent assassinés à Antivari ; un convoi de poudre disparut dans la région ; il ne fut pas perdu pour tout le monde. D'autres acci-
dents se produisirent; il fallut renoncer à cette voie K
On ne pouvait donc atteindre Corfouque par mer, et cela pressait. L'Empereur y attachait une importance extrême. Il écrivait à Joseph tous les jours pour assurer le ravitaillement de File : « Bondez-Ia de blé, de farine et autres objets... Corfou est tellement important pour moi que sa perte porterait un coup funeste à mes projets. » Et encore : « Vous devez regarder Corfou comme plus important que la Sicile. La Sicile est une question déterminée et connue, au lieu que Corfou est une question tout à fait inconnue. . . Souvenezvous de ce mot : Dans la situation actuelle de l'Europe, le plus grand malheur qui puisse m'arriver est la perte de Corfou. » Et Ton verra bientôt qu'il n'exagérait guère.
Il prépara donc un grand armement naval à Toulon, sous le commandement de Ganteaume, et il pensa en obtenir un double résultat.
Les Anglais étaient établis à Capri, devant Naples, et à Reggio qui leur permettait de garder les deux côtés du détroit de Messine et d'empêcher une attaque de la Sicile par les troupes de Joseph. Joseph reçut l'ordre de concentrer une armée devant Reggio sous le commandement de Jourdan ; la flotte de Ganteaume l'aiderait à s'en emparer et à passer en Sicile; puis elle irait délivrer et ravitailler Corfou. Et ce serait comme la maîtrise de la Méditerranée.
Cette combinaison eut quelque succès. La flotte des amiraux Ganteaume et Cosmao sortit de Toulon sans obstacle. Elle doubla la Corse et la Sardaigne ; elle fut prise, au large de la Sicile, par un coup de vent, qui la poussa vers l'est dans la mer Ionienne. Cosmao séparé de Ganteaume s'abrita dans Tarente. Il demanda au roi de Naples ce qu'il devait faire ; Joseph lui ordonna de continuer sur Corfou, qu'il était pressant de secourir. Ganteaume de son côté était arrivé
1. Cf. Ed. Driault, La politique orientale de Napoléon, p. i34, 268-271.
à Corfou le 1 1 mars ; il avait dégagé la place, où il n'y avait que peu de vaisseaux anglais, et il y avait jeté d'énormes provisions de vivres et de munitions. Cosmao l'y rejoignit ; ensemble ils rentrèrent à Toulon.
Cependant la petite armée napolitaine avait pris Reggio et Scylla, et elle attendait qu'on vînt l'aider à franchir le détroit ; elle ne vit ni Ganteaume ni Cosmao ; et elle ne put aller plus loin. Décidément Napoléon n'avait pas de chance avec ses amiraux ; il réprimanda Cosmao de n'être pas revenu de Tarente à Reggio au lieu de rejoindre inutilement Ganteaume à Corfou : cela ne lui donna point la Sicile, et même les Anglais gardèrent encore quelque temps Capri.
Du moins Corfou était désormais, et pour longtemps, à l'abri de tout accident. César Berthier en fut rappelé et laissa le gouvernement des Iles Ioniennes au général Donzelot ; c'était un vigoureux soldat qui garda Corfou autant qu'il fut nécessaire au grand dessein de Napoléon et qui en fit une place de guerre considérable. Napoléon disait plus tard, à Sainte-Hélène : « Quand les Anglais ont pris Corfou, ils ont dû y trouver des munitions pour une armée de 5o.ooo hommes. »
Par Corfou il gardait la route de l'Orient. Les Russes alors étaient restés en Valachie, soutenaient la révolte de la Serbie : ja Turquie était déjà toute enserrée, du côté de l'est et du côté de l'ouest, par les alliés de Tilsit. Il n'est pas étonnant que Ton se soit cru à la veille du partage ottoman.
Mais à cette date la France et la Russie y étaient bien plutôt rivales que partenaires. La Russie ne pouvait même garder la Moldavie et la Valachie puisque Napoléon mena-
LA RUSSIE CONTENUE ET CONTENTE i<]3
çait de garder en compensation la Silésie. Les dépêches de Tolstoï entretenaient sa défiance, et des paroles amères avaient déjà été échangées.
Elle ne voulait pas aller vers la Finlande où Napoléon la poussait sous prétexte d'amener la Suède au système continental ; elle ne voulait rien faire de décisif contre l'Angleterre ; elle ne voulait pas s'engager dans une aventure dont elle ne voyait pas le profit. Ce n'était pas sa voie.
Elle voulait aller à Constantinople ; elle laissait ses armées sur le Danube ; elle avait des agents en Serbie pour y encourager et soutenir la révolte de Kara-Georges ; elle avait le projet grec à réaliser ; elle était toute à sa passion orientale ; l'alliance française n'avait pour elle de valeur que dans la mesure où elle s'y accorderait ; c'était le sens de ses ambitions du moment, de celles qui lui venaient du glorieux règne de Catherine II, et de ses traditions les plus anciennes. Depuis la prise de Constantinople par les Turcs, depuis le mariage de Sophie Paléologue avec Ivan III, en vérité quatre cents ans d'histoire et des forces religieuses plus lointaines encore la poussaient sur le chemin de Byzance. D'aucuns, dans l'entourage de l'empereur Alexandre, lui conseillaient de brusquer les événements : que Ton franchît le Danube, que l'on marchât sur Constantinople, disaient-ils, la Turquie ne pouvait résister, et l'empereur Napoléon était trop loin encore pour s'y opposer.
Mais Napoléon était résolu à arrêter à tout prix la Russie. Il avait déjà sollicité l'Autriche en ce sens par l'intermédiaire de Metternich . Il y revint à plusieurs reprises dans le courant de janvier 1808; il lui en parla notamment le 26, lui expliquant qu'il ne fallait pas laisser les Russes s'agrandir en Turquie, qu'il était nécessaire de « les contrebalancer », qu'il n'était pas encore question du partage ottoman, mais que, s'il en était question, il fallait que l'Autriche en fût, qu'elle avait « des prétentions tout à fait justes et géographi-
Driauit. — Tilsit. 18
ques sur le cours du Danube ». Ainsi Bismarck, soixantedix ans plus tard, ayant chassé l'Autriche de l'Allemagne, la poussera devant lui dans les Balkans. Napoléon aussi voulait en faire une puissance balkanique. C'était même l'avis de Talleyrand : qu'on se rappelle son célèbre mémoire de Strasbourg d'octobre i8o5 l.
Plutôt que de laisser passer les Busses, Napoléon se fût accordé avec l'Angleterre. Il ne fallait pas que la Bussie fût jamais en mesure de lui disputer la domination de la Méditerranée ; mare nostrum, disaient les Bomains. C'eût été un désastre, où se fût perdue la gloire de ses plus éclatantes victoires.
Cependant il avait besoin de son alliance, pour vaincre l'Angleterre, pour achever l'organisation de l'Europe dans le système impérial. Il fallait donc la contenir et la contenter. Le seul moyen était de continuer l'entreprise de séduction qui avait réussi en juillet, de jouer l'air de ïilsit : c'était d'ailleurs donner une preuve de loyauté, d'attachement aux principes sur lesquels les deux empereurs s'étaient entendus si cordialement ; en un mot, il fallait entrer, en apparence du moins, dans les idées de la politique russe, flatter ses espérances, convaincre Alexandre iM qu'il ne pouvait aller à Conslantinople qu'avec le concours de la France.
Nous touchons là à un délicat problème de psychologie : quelle part de sincérité Napoléon mettait-il dans la négociation sur le partage turc à laquelle il autorisa Caulaincourt, son ambassadeur à Saint-Pétersbourg ?
Nous avons les lettres de Caulaincourt à Napoléon ; mais nous n'avons pas celles de Napoléon à Caulaincourt ; elles auraient été brûlées, sur l'ordre de l'Empereur lui-même, à la fin de la retraite de 1812, au moment où elles risquaient de tomber aux mains des Busses, et cette précaution serait
LA HUSSIE CONTENUE ET CONTENTE 27a
déjà assez significative \ Cette perte est sans doute irréparable. Nous avons heureusement d'autres moyens d'information, moins précieux, mais suffisants, en partie inédits.
La base de la discussion est dans la fameuse lettre du 1 février 1808, écrite par Napoléon à Alexandre, point de départ des Entretiens de Saint-Pétersbourg, suite des derniers articles du traité d'alliance de Tilsit. Il est nécessaire de la reproduire encore une fois, à cause de l'importance qui lui a été attribuée \
« Monsieur mon frère, le général Savary vient d'arriver. J'ai passé des heures entières avec lui pour m'entretenir de Votre Majesté. Tout ce qu'il m'a dit m'a été au cœur, et je ne veux pas perdre un moment pour la remercier de toutes les bontés qu'elle a eues pour lui et qu'elle a pour mon ambassadeur.
« Votre Majesté aura vu les derniers discours du Parlement d'Angleterre et la décision où l'on y est de pousser la guerre à outrance. Dans cet état de choses, j'écris directement à Caulaincourt. Si Votre Majesté daigne l'entretenir, il lui fera connaître mon opinion. Ce n est plus que par de grandes et vastes mesures que nous pouvons arriver à la paix et consolider notre système. Que Votre Majesté augmente et fortifie son armée. Tous les secours et assistance que je pourrai lui donner, elle les recevra franchement de moi ; aucun sentiment de jalousie ne m'anime contre la Russie, mais le désir de sa gloire, de sa prospérité, de son extension. Votre Majesté veut-elle permettre un avis à une per-
1. Cf. S. Tatistcheff, Alexandre ItiT et Napoléon, p. 3n, note.
a. A. Vandal, Napoléon et Alexandre, I, ch. vu et vm. — Corr. de Napoléon, XVI. 498-499 (en fin du volume, avec cette note de la Commission : c La Commission n'a pu avoir la preuve de l'authenticité des pièces suivantes (dont la lettre en question) que lorsque le seizième volume était entièrement composé. » Il est étonnant que la Commission ait pu un moment douter de l'authenticité d'une pièce de celte importance) .
276 l'italie et l orient après tilsit
sonne qui fait profession de lui être tendrement et vraiment dévouée ? Votre Majesté a besoin d'éloigner les Suédois de sa capitale ; qu'elle étende de ce côté ses frontières aussi loin quelle le voudra, je suis prêt à l'y aider de tous mes moyens.
« Une armée de So.ooo hommes, russe, française, peutêtre même un peu autrichienne, qui se dirigerait par Constantinople sur l'Asie, ne serait pas arrivée sur l'Euphrate qu'elle ferait trembler l'Angleterre et la mettrait aux genoux du continent. Je suis en mesure en Dalmatie ; Votre Majesté l'est sur le Danube. Un mois après que nous en serions convenus, l'armée pourrait être sur le Bosphore. Le coup en retentirait aux Indes, et l'Angleterre serait soumise. Je ne me refuse à aucune des stipulations préalables nécessaires pour arriver à un si grand but. Mais l'intérêt réciproque de nos deux Etats doit être combiné et balancé. Cela ne peut se faire que dans une entrevue avec Votre Majesté, ou bien après de sincères conférences entre Roumiantzov et Caulaincourt, et l'envoi ici d'un homme qui fût bien dans le système. M. de Tolstoï est un brave homme, mais il est rempli de préjugés et de méfiance contre la France et est bien loin de la hauteur des événements de Tilsit et de la nouvelle position où l'étroite amitié qui règne entre Votre Majesté et moi a placé l'univers. Tout peut être signé et décidé avant le i5 mars. Au ior mai, nos troupes peuvent être en Asie, et à la même époque les troupes de Votre Majesté à Stockholm. Alors les Anglais, menacés dans les Indes, chassés du Levant, seront écrasés sous le poids des événements dont l'atmosphère sera chargée : Votre Majesté et moi aurions préféré la douceur de la paix et de passer notre vie au milieu de nos vastes empires, occupés de les vivifier et de les rendre heureux par les arts et les bienfaits de l'administration : les ennemis du monde ne le veulent pas. Il faut être plus grands, malgré nous. Il est de la sagesse et de la politique de faire ce
que le destin ordonne et d'aller où la marche irrésistible des événements nous conduit. Alors cette nuée de pygmées, qui ne veulent pas voir que les événements actuels sont tels qu'il en faut chercher la comparaison dans l'histoire et non dans les gazettes du dernier siècle, fléchiront et suivront le mouvement que Votre Majesté et moi aurons ordonné, et les peuples russes seront contents de la gloire, des richesses et de la fortune qui seront le résultat de ces grands événements.
« Dans ce peu de lignes, j'exprime à votre Majesté mon âme tout entière. L'ouvrage de Tilsit réglera les destins du monde. Peut-être, de la part de Votre Majesté et de la mienne, un peu de pusillanimité nous portait à préférer un bien certain et présent à un état meilleur et plus parfait ; mais, puisqu'enfm l'Angleterre ne veut pas, reconnaissons l'époque arrivée des grands changements et des grands événements. »
Que faut-il penser de tout cela ?
La lettre est très éloquente assurément, une des plus éloquentes que nous ayons de Napoléon ; mais elle est assez décousue, et le sens n'en est pas très facile à saisir. Il y est le plus souvent question de l'Angleterre ; il semble bien que ce soit le fond de la pensée impériale, provoquée par les résolutions belliqueuses où venait de se fixer le Parlement de Londres ; il faut « mettre l'Angleterre aux genoux du continent » ; c'est contre l'Angleterre qu'il faut porter la guerre en Finlande et éloigner les Suédois de la capitale russe ; c'est pour atteindre l'Angleterre qu'il faut porter la guerre en Asie. Que si cela demande « quelques mesures préalables », Napoléon y est disposé; cela, — on ne dit pas quoi — , peut être réglé en un moment, d'ici le i5 mars; car il faudrait être le ier mai en Asie,... et à Stockholm; et les Anglais alors seront écrasés par les grands changements et les grands événements, et la France et la Russie,
U7b L ITALIE ET L ORIENT APRES TILSIT
sur les ruines de l'empire anglais, connaîtront une grandeur jusque-là inouïe.
Que faut-il garder de ces « fantasmagories colossales ? J »
Il y a bien des invraisemblances en ces grandes phrases : Eh quoi ! On serait le ier mai, dans deux mois, sur l'Euphrate, après le partage turc? Mais il n'est pas ici question de partage ; il n'y a pas une formule qui représente en ce sens le moindre engagement de la part de Napoléon ; il ne dit même pas qu'il évacuera la Prusse, la Silésie, et que la Russie gardera la Moldavie et la Valachie. Et pourquoi eût-il cédé le 2 février ce qu'il refusait à Tilsit, ce qu'il refusait quelques jours avant, ce qu'il refusa toujours, ce qu'il ne pouvait pas ne pas refuser ?
Pourtant les « mesures préalables » ne pouvaient être que le partage, ou du moins Alexandre le comprit ainsi : « Voilà des paroles de Tilsit ! » s'écria-t-il. En effet c'était des paroles de Tilsit, c'est-à-dire des paroles en l'air. Le tout était de les saisir et de les fixer en protocoles et en engagements écrits. Ce n'était pas une petite affaire.
Tout de même, pour ne pas décourager les espérances de la Russie, pour la tenir utilement dans l'alliance, au moment où Napoléon allait s'occuper des affaires d'Espagne, Caulaincourt fut autorisé à s'entretenir du partage turc avec Roumiantzoff.
Et du 2 au 12 mars la Turquie fut partagée... sur le papier -.
On envisagea trois hypothèses, pour ne rien laisser à
i. Albert Sorel, VII, 243.
2. Nous renvoyons, pour le détail de ces « Entretiens de Saint-Pétersbourg », au chapitre vin, de Vandal, tome Ier. — Ils nous sont connus par les dépèches de Caulaincourt à Napoléon ; notons à ce sujet que Napoléon avait ordonné à Caulaincourt de rédiger ses lettres de manière à ce qu'elles pussent être lues sans inconvénient par Alexandre, et de s'arranger pour qu'elles fussent lues. Ainsi ellos devaient entretenir à la cour de Russie l'impression produite par la lettre du 1 février.
l'imprévu : l'hypothèse du partage complet, de la Turquie d'Asie comme de la Turquie d'Europe — mais on ne s'y attarda point : Roumiantzoff ne tenait pas à franchir le Bosphore ; il ne tenait qu'à y arriver ; Caulaincourt pourtant l'aurait bien suivi plus loin, jusqu'aux extrémités de l'Asie — ; l'hypothèse du « partage restreint » et enfin celle du partage de toute la Turquie d'Europe.
On ne discuta pas longuement le partage restreint : il eût consisté à laisser la Moldavie- Valachie à la Russie; Roumiantzoff offrit que la France prît en compensation l'Albanie ; mais Caulaincourt observa que la Russie avait déjà les deux principautés danubiennes, qu au contraire la France aurait sans doute beaucoup de peine à occuper l'Albanie, que par conséquent la situation n'était pas égale. Il fallut donc chercher autre chose.
On déploya la carte jusqu'à Constantinople et à la Méditerranée : la Russie irait jusqu'aux Balkans et prendrait la Bulgarie; la Serbie serait à l'Autriche, ou à un archiduc marié à une grande-duchesse, ou à un grand-duc marié à une archiduchesse. La France en ce cas aurait l'Egypte, la Syrie, etc. Caulaincourt fit encore remarquer que la part réservée à la France serait la plus difficile à prendre, à cause des flottes anglaises, maîtresses de la Méditerranée. Mais cela n'arrêta point la conversation.
Et l'on en vint à Constantinople : gros morceau, on n'en approcha qu'avec une prudence extrême. D'abord il fut question de la laisser aux Turcs ; — puis d'en faire une ville libre, une sorte de port international ; — tout de même on envisagea la pensée d'en faire un Etat particulier, par exemple pour un grand-duc, par exemple pour le grand-duc Constantin, frère du tsar : son nom ne l'y destinait-il point ? on ne parla pas de le marier à une archiduchesse. — Enfin Roumiantzoff écartant tout scrupule de pudeur, demanda Constantinople pour la Russie elle-même.
Caulaincourt écoutait, fournissait seulement la réplique ; il ne cessait de répéter qu'il était « sans pouvoirs pour accorder ou pour refuser ». Sous cette réserve, qui a de l'importance, il disputait, sans rire, pied à pied, le terrain : si la Russie avait le Bosphore, il fallait que la France eût les Dardanelles. Roumiantzoff se récriait : la presqu'île des Dardanelles, une « langue de chat » sur la carte, n'avait aucune importance pour la France, et elle était, avec le Bosphore, la clef de la mer Noire; si amie qu'elle fût de la France, la Russie ne pouvait lui laisser une clef de sa maison : cela ne pouvait être que dangereux pour cette amitié même. Caulaincourt fut convaincu ; il céda, et Roumiantzoff fut fier de ce succès décisif. A peine l'ambassadeur de France demandaitil encore un partage des Dardanelles, le château d'Europe à la Russie, le château d'Asie à la France, ou réciproquement.
Mais on s'en tint là pour le moment. Et vraiment en ces dix jours on avait bien travaillé.
Pour qu'il restât quelque chose de précis de ces délibérations si cordiales, Roumiantzoff se chargea de rédiger le projet définitif auquel on avait abouti en réservant les petits détails dont la solution était restée suspendue1. Caulaincourt rappela une fois de plus qu'il n'était pas autorisé à rien conclure; il n'importe. Les Russes étaient contents d'avoir causé du partage turc, et du Bosphore, et de Constantinople ; ils s'y croyaient déjà arrivés.
L'empereur Alexandre répondit à la lettre du 2 février : il était prêt à une prochaine entrevue où s'achèverait l'entente si heureusement préparée, où se nouerait à jamais l'alliance, dès lors indestructible : il suffirait que l'empereur Napoléon acceptât les bases posées dans les conversations entre
1. Cf. Thiers, VIII, 449-456. — S. Tatistcheff. .}65-37o. — A. Vandal. I, 3o6-3o7.
RoumiantzofT et Caulaincourt ; à la première nouvelle de cette adhésion, ne fût-elle qu'une adhésion de principe, le tsar se rendrait aussitôt auprès de lui pour y mettre la dernière main.
Le 16 mars, un officier de l'ambassade française, M. de Saint-Aignan, partait pour Paris, avec tout le dossier des entretiens de Saint-Pétersbourg et les conclusions de Roumiantzoff : un courrier qui pour la Russie portait les destinées du monde.
Mais il nous faut maintenant mettre tout cela au point, nous écarter de ce mirage oriental où l'empereur Alexandre se complut un moment encore. M. Vandal lui-même observe que la mission de Caulaincourt « se bornait à pénétrer les vues delà Russie », que le partage turc était « un appât présenté à la Russie x ».
Dans le temps où il écrivait sa lettre à l'empereur Alexandre, au commencement de février, Napoléon pressait Tolstoï sur l'évacuation de la Moldavie et de la Yalachie — singulier moyen de commencer le partage! — « Que je sois le dernier des hommes si je ne remplis pas scrupuleusement ce que j'ai contracté à Tilsit, et si je n'évacue pas la Prusse et le duché de Varsovie lorsque vous aurez retiré vos troupes de la Moldavie et de la Valachie ! Comment pouvez-vous en douter ? » Et s'il parle d'atteindre l'Angleterre dans Tlnde, il ne s'ensuit pas qu'il faille au préalable partager l'empire ottoman : si l'on ne détruit pas la Turquie, on pourra se servir d'elle et emprunter pacifiquement son territoire jusqu'aux confins de la Perse ; c'est l'Euphrate qu'il faut atteindre : une fois sur l'Euphrate, rien n'empêche d'arriver aux Indes2. — Ainsi quand Napoléon disait l'Inde et l'Euphrate, Alexandre entendait Constantinople et le Bosphore.