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les procédés simplistes de la terreur, ils ont laissé vivre et se développer les anciennes races et les communautés ortho doxes ; de même, selon une heureuse image de M. Lavisse, à Sainte-Sophie devenue une mosquée, ils n'ont pas détruit les mosaïques chrétiennes, ils se sont contentés de les couvrir d'un enduit de chaux, qui aujourd'hui ne tient plus.
La fin de la conquête turque en Europe est du xvr" siècle. La décadence date en vérité du xvif. Le dernier effort d'énergie que personnifièrent les Kœprilu fut brisé devant Vienne, en ib83 ; dès lors, les Turcs ne cessèrent de reculer, comme une marée qui se relire. Charles de Lorraine et le prince Eugène leur portèrent les premiers coups, et le traité de Carlovitz rendit définitivement la Hongrie à l'Autriche.
Pendant longtemps l'Autriche n'y fit pas d'autres progrès et demeura fixée à la frontière de la Save. Presque jusqu'à nos jours le pays d'entre Drave et Save, la Mésopotamie croate, fut appelé les Confins Militaires et eut une organisation de Marche. Marie-Thérèse eut alors assez à faire de se défendre et de reconstituer l'Etat autrichien, et la voie fut ouverte à la Russie; d'ailleurs il y avait, et il y a, entre la Russie et les peuples des Balkans, des liens de religion et de race qui [>e u vent donner des prétextes et même de fortes raisons à son action politique dans les Balkans.
Catherine II la poussa avec une fermeté qui parut être d ' isive. Dès le commencement de son règne, une flotte russe, venue de la Baltique, après avoir contourné toute 1 Europe, apparut dans la Méditerranée, souleva un moment la Grèce, brûla la flotte turque à Tchesmé, posa aussitôt la question d'Orient dans toute son étendue. Le traité de Koutchouk-Kaïnardji, du 21 juillet 1774, fut pendant longtemps la Charte des intérêts russes dans les Balkans ; il avait toute cette valeur au temps de Napoléon : il donnait à la Russie toutes les côtes de la mer d'Azov, et, par Kertch et Iénikalé, un accès à la mer \oire ; il proclamait lindépen-
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dance de la Crimée, destinée par là à tomber sous l'influence russe; il assurait à la Grèce et aux deux Roumanies, c'està-dire à la Moldavie et à la Valachie, la liberté de leur culte chrétien. Il garantissait, d'une manière générale, à la Russie, le libre commerce dans les ports turcs, le libre développement de la religion orthodoxe dans les Lieux Saints, et une sorte de protection sur les chrétiens de tout l'empire ottoman. Un tel acte semblait réserver à la Russie la domination de la péninsule des Balkans l.
Catherine II en tira en effet d'abord quelque profit, elle enveloppa l'empereur Joseph II de ses intrigues et de ses tentations ; en ce temps-là les ambitions russes et autrichiennes se pouvaient peut-être accorder : cela ne devait pas durer. Le « projet grec » dressa déjà le plan du partage turc, et Catherine lien 1788 commença de procéder à l'exécution; Souvarow se couvrit de gloire à la conquête des places du Danube.
Mais la mort de Joseph II et la Révolution française interrompirent l'opération. Le traité de Yassy en 1792 ne valut à la Russie que la Crimée et une petite partie des rivages de la mer Noire. Résultats imparfaits : dès lors l'attention et l'inquiétude des grandes puissances, surtout de la France et de l'Autriche, étaient éveillées sur les entreprises de la Russie.
Et pourtant l'expansion vers le sud était devenue pour elle une nécessité absolue : non seulement une nécessité religieuse ; il fallait enfin délivrer les chrétiens de Turquie ; il fallait profiter de l'unité de foi qui les rapprochait dans l'orthodoxie et qui cachait encore la diversité des races qui s'est révélée depuis; — une nécessité politique aussi ; désormais engagée dans la politique européenne, admise dans le concert des
1. Cf. A. Sorel, La question d'Orient au XVIIIe siècle, ch. xx. — Ed. Driault, La politique orientale de Napoléon, p. 28-29.
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puissances, il fallait à la Russie une indépendance d'activité qui ne pouvait lui être assurée que par la conquête de la mer libre ; ne pourrait-on pas dire que, tant que la Russie est enfermée au fond de la mer Noire et de la mer Baltique, elle n'a pas toute la liberté d'action qui convient à une grande puissance européenne ? Cela, même aujourd'hui, nous paraît évident ; — une nécessité économique enfin; à ce moment, sous la vigoureuse impulsion de Potemkine, « l'empereur de Tauride », la colonisation russe accomplissait déjà, dans la vallée inférieure du Dnieper et du Don, de véritables prodiges ; villages et villes naissaient dans l'immensité de la Terre-Noire, prête à devenir un merveilleux grenier; mais à ces richesses de la Nouvelle Russie, il fallait, il faut des débouchés vers le Sud. Catherine II le savait, parcourait triomphalement ces pays neufs où levaient des moissons, passait sous des arcs de triomphe où on lisait « Chemin de Byzance », bâtissait Sébastopol, Odessa, donnait à ses petitsfils les noms d'Alexandre, de Constantin, de Nicolas, proclamait hautement la volonté de replanter la croix grecque sur la coupole de Sainte-Sophie.
Cependant l'empire ottoman se démembrait de lui-même par l'action des forces internes de dissolution qui le travaillaient. En Asie comme en Europe, l'autorité du sultan s'effritait. Les pachas de Bagdad étaient à peu près indépendants et faisaient la guerre pour leur compte aux schahs de Perse; ils envoyaient de temps en temps à la Porte un tribut de quelques « bourses ». Ahmed Djezzar, pacha de Saint- Jean-d'Acre, régnait véritablement sur la Syrie et la Palestine, son prestige grandi par l'échec de Bonaparte. Méhémet- Ali s'installait en Egypte. Les Wahabites, depuis un demisiècle maîtres de toute l'Arabie, s'emparaient alors des villes saintes, La Mecque et Médine, enlevaient ainsi au sultan de Constantinople la protection d'Allah et du Prophète.
En Europe les hospodars de Moldavie et de Valachie,
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appuyés par la Russie, étaient peu dociles aux ordres du divan . Pasvan-Oglou était maître de toute la Bulgarie, et, quand les choses ne se passaient pas à son gré dans l'entourage du sultan, il marchait sur Andrinople, el l'on cédait à toutes ses exigences. On sait la turbulence et les prétentions d'A'i- Tébéléni, pacha de Janina. La Serbie se révoltait sous la conduite de Kara-Georges.
Même à Constantinople l'autorité du sultan était-elle établie? Elle était à la merci, non seulement des pachas rebelles, mais des Janissaires, plus habiles aux révolutions du sérail qu'à la guerre sainte contre la croisade chrétienne.
L'opinion était unanime, au commencement du xix" siècle, que la fin de la Turquie était proche ; son démembrement paraissait aussi inévitable que celui de la Pologne. L'Europe v .'.ait préparée; elle attendait l'entrée des Russes à Constantinople-Tsarigrad, la délivrance des chrétiens après quatre siècles d'esclavage. Tous les signes 1 annonçaient.
La France étant puissante en Orient, et la Russie voulant y régner, le conflit était inévitable et direct, tant que la France n'aurait pas renoncé à la politique traditionnelle de la Barrière de l'Est. Ce n est pas ici le lieu de disserter sur la meilleure politique à suivre, de rechercher les conditions d une alliance franco-russe, les avantages qu'elle peut offrir dans des circonstances nouvelles, les renonciations auxquelles elle peut nous entraîner. Il ne s'agit ici que de faire de l'histoire. A ce point de vue purement scientifique, il est constant qu'en s'opposant au progrès des Russes — ce qui fut un des caractères essentiels de sa politique — , Napoléon défendit les inté-
rets les plus anciens et les plus évidents de la politique nationale de la France.
Ce n'est pas qu'un autre système politique ne se soit offert à son esprit. Ce fut l'objet, en particulier, du célèbre Mémoire que Talleyrand lui adressait de Strasbourg, le 17 octobre i8o5, au commencement de la campagne d'Austerlitz, et qui se résume ainsi : après avoir chassé l'Autriche de l'Allemagne et de l'Italie, s'allier avec elle en lui donnant de larges compensations en Orient, Moldavie, Yalachie, Bessarabie, une partie de la Bulgarie, des côtes sur la mer Noire ; elle y trouverait une carrière nouvelle ; rivale de la Russie, elle la rejetterait sur l'Asie; la Russie, écartée du Danube et du Bosphore, retournerait vers les confins de llnde, selon la voie des Mongols, et en chasserait les Anglais. Ainsi, à la France l'Europe occidentale et la Méditerranée ; à l'Autriche (Ost-Reich) l'Europe orientale et les Balkans ; à la Russie L'Asie1.
Talleyrand regrettait l'alliance autrichienne ; il était en cela l'héritier de presque tous les grands ministres français du xvm'; siècle, de Fleury et de Bernis, de Choiseul et de Vergennes ; il estimait avec eux que la vieille rivalité de la France et de la maison d'Autriche n'avait plus sa raison d'être, que leurs intérêts ne s'opposaient plus : opinion contestable ; en dehors de l'autorité encore considérable représentée par le Saint-Empire, tant que l'Autriche avait les Pays Bas et une grande partie de l'Italie, elle était 1 ennemie naturelle de la France. Il est vrai qu'elle ne les avait plus en i8o5, lorsque Talleyrand voulait la rejeter selon le sens du Danube, renverser sous son poids l'ancienne barrière de l'Est ; mais l'Autriche eût-elle renoncé tout aussitôt à son ancienne prépondérance en Ulemagne et en Italie qu'elle eut soin de reprendre
1. Cf. Pierre Bertrand, M, de Talleyrand, l'Autriche et la question d'Orient en 1805, dans la Revue historique, janv. 1889. — A. Sorel, VI, 489-490. — Ed. Driault, La politique orientale de Napoléon, p. 56.
en 1 8 1 5, dès qu'elle le put ? Eût-elle, au premier signe, consenti à s'orienter vers les Balkans, où elle ne voyait pas encore ses intérêts, où elle n'incline décidément que depuis SadoAva, faute de mieux, en sorte qu'il convient ici de voir en M. de Talleyrand un précurseur du prince de Bismarck ? Napoléon n'avait pas adopté les conclusions du Mémoire de Strasbourg. Il avait été plus respectueux des plus anciennes traditions de la France en accablant l'Autriche, en lui reprenant à Presbourg, la Vénétie, l'Istrie et la Dalmatie, en préparant le relèvement de la vieille barrière orientale de la politique française. Il ne la relevait pourtant pas dans l'intérêt de l'équilibre, mais comme un instrument de conquête impériale, barrière consolidée par son génie où il appuierait les fondements de son empire et d'où il repousserait les barbares.
Du moins l'un et l'autre, Talleyrand et Napoléon, étaient au même degré opposés à l'expansion russe : Talleyrand n'avait pas encore marié son neveu à Dorothée de Courlande ; il avait pour la sauvage Russie le mépris de la diplomatie élégante du xvine siècle; l'Empereur prenait à l'égard des Russes la position des empereurs romains d'autrefois à l'égard des Germains ; il se donnait la mission de sauver la civilisation européenne de la barbarie asiatique.
Ce sentiment était commun dans l'entourage de l'Empereur, à la cour et dans le gouvernement, parmi ceux qui approchaient le plus près de sa pensée. On en multiplierait aisément les témoignages1. En pleine alliance franco-russe, M. d'Hauterive, le chef de la division politique, écrivait : « Si les circonstances de temps et de lieu la favorisent, la Russie, maîtresse de l'Empire d'Orient et de celui du Nord, ne sera plus aux portes de l'Europe, mais dans son sein, et alors il est possible qu'un jour la France s'affaiblisse,
i. Cf. notre Politique orientale de Napoléon, p. 387 et s-
que les Etats du continent ne soient plus garantis par les moyens de force et de résistance qui peuvent résulter d'un grand système de confédération, et qu'enfin les Russes ne suivent la trace des Wisigoths leurs ancêtres, qui, après être sortis des Palus-Mœotides, passèrent le Danube, et, après avoir obtenu des empereurs de Constantinople de s'établir dans la Thrace, exterminèrent d'abord 1 empereur Valens et son armée, ensuite sous la conduite d'Alaric désolèrent l'Illyrie, passèrent de là en Italie, pillèrent Rome, s'établirent dans la Gaule et finirent par conquérir l'Espagne et une partie de l'Afrique. La progression des conquêtes de la Russie se projette exactement aujourd'hui sur la même ligne géographique ' . »
Et l'empereur lui-même, dans un message au Sénat, le 29 janvier 1807 : « Qui pourrait calculer la durée des guerres, le nombre des campagnes qu'il faudrait faire un jour pour réparer les malheurs qui résulteraient de la perte de l'empire de Constantinople, si l'amour d'un lâche repos et les délices de la grande ville l'emportaient sur les conseils d'une sage prévoyance? Nous laisserions à nos neveux un long héritage de guerres et de malheurs. La tiare grecque relevée et triomphante depuis la Baltique jusqu'à la Méditerranée, on verrait, de nos jours, nos provinces attaquées par une nuée de fanatiques et de barbares. Et si, dans cette lutte trop tardive, l'Europe civilisée venait à périr, cette coupable indifférence exciterait justement les plaintes de la postérité et serait un titre d'opprobre dans l'histoire2. »
Quoiqu'on ait voulu faire de Napoléon le fondateur de l'alliance franco-russe, il est indéniable que la Russie n'eut pas de plus redoutable adversaire, qu'il en fut, pour ainsi dire, l'ennemi historique.
1. Aff. Étr., Turquie. Mém. et Doc, i8oo-i8i3 : Mémoire demandé par l'Empereur au comte d'Hauterive et envoyé à Sa Majesté à Erfurt, oct. 1808, fÛS 273-300.
a. Correspondance de Napoléon, XIV, 253. — Moniteur du i8fév. 1807. Driaiit. — Tilsil. 1
Faut-il aller plus loin, essayer d'analyser les raisons de cette conception?
Napoléon était l'agent très conscient et très résolu de l'expansion des principes révolutionnaires; nous ne soutiendrons pas pour le moment le paradoxe qu'il ait été un agent de liberté ; mais personne ne contestera qu'il ait été l'apôtre le plus vigoureux de l'égalité sociale, qui est la doctrine essentielle de la Révolution française. Il n'est pas injuste qu'il ait un moment donné son nom au Code civil, qui est par ses origines et ses caractères fondamentaux le code de la Révolulion; car c'est lui qui l'enseigna et qui l'imposa à la plus grande partie de l'Europe. Il sentit peut-être dans la Russie autocratique et encore asiatique l'obstacle principal à ce progrès décisif de la civilisation. Qui sait, en effet, si le développement de la puissance russe à ce moment, si l'entrée des tsars à Constantinople n'aurait pas changé la face de l'Europe, arrêté ou du moins retardé pour des siècles son évolution politique et sociale? Le fait est que la première conséquence de la victoire des Russes en 1812a été la Sainte-Alliance.
A grands coups de son épée victorieuse, Napoléon bâtissait un empire dont il n'admettait pas le partage. Il avait vaincu l'Autriche à Austerlitz et renversé le Saint-Empire. II considérait la Prusse comme une quantité négligeable et ses armements comme une folie; elle n'avait pas une part d'Empire alors. Il ne restait devant lui que la Russie occupée à bâtir un Empire d'Orient qui, s'il eût été achevé, eût été extrêmement redoutable à l'Empire Napoléonien quel qu'il fût, L'Empire est une conception d'unité territoriale et politique.
Les Empereurs des temps modernes et du moyen âge ne l'avaient pas autrement conçu. Héritier du Saint-Empire Romain Germanique qui avait longtemps contenu et converti les Slaves et qui ne suffisait plus à la tâche, héritier de Charlemagne qui avait imposé aux barbares de l'Empire
d'Occident l'unité chrétienne, Napoléon retrouvait surtout dans le sang latin, dont il fut un des plus remarquables représentants, l'héritage des Empereurs romains, dont il avait dès lors le masque. Il rajeunit, dans le retour à celte première forme fondamentale de l'unité d'autorité, la notion d'Empire; il la ramena à son berceau historique, la Gaule et l'Italie, autour de Rome ; il en reconstitua le cadre méditerranéen; il en reprit la fonction, la défense de la civilisation méditerranéenne contre les barbares. Constantin avait fondé Constantinople pour les arrêter; Napoléon ne livrera pas Constantinople.
L'Orient devint ainsi à partir de 1806 le but de sa carrière, la formule de son ambition et de son rôle historique. Dira-t-on que nous nous égarons en des fantaisies d'imagination? Qui serait capable d'égaler les rêves de l'imagination napoléonienne, si supérieurs à la réalité de ses plus extraordinaires conquêtes? Mais il ne s'agit ici que de tâcher d'exprimer quelque chose de cette pensée d'incomparable audace : aussi bien s'exprime- t-elle assez clairement, si peu qu'on en reconstitue les actes.
Dès la jeunesse, l'imagination du futur empereur avait été occupée de l'Orient, le lieu des merveilleuses conquêtes et des empires formidables. Il semblait qu'il n'y eût rien à faire alors en Occident quand au contraire le partage et la reconstitution de l'Empire d'Orient s'annonçait, et le lieutenant Bonaparte avait eu l'idée de demander du service en Turquie. « Depuis dix ans, écrivait-il en 1806, je suis les affaires de Pologne ' . »
Sa première campagne d'Italie le porta aux bords de la mer Adriatique, à Venise, et il eut sa première vision de l'Orient ; il y conçut le dessein d'abattre l'Angleterre par la conquête de la Méditerranée, de Gibraltar, de Malte, de