‹ Napoléon et l'Europe; TilsitChapitre 12 sur 185 · LA RUSSIE CONTRE LA BARRIERE DE L EST · texte numérisé non relu

LA RUSSIE CONTRE LA BARRIERE DE L EST

de la patrie ; les Polonais avaient été refoulés sur Smolensk. La vengeance de la Russie fut lente à venir, mais elle fut complète. Catherine II pensa profiter de l'anarchie qui régnait en Pologne — Polonia confusione regnaLur — pour la dominer tout entière directement ou indirectement : cela eût été conforme à la loi des nationalités ; c'eût été l'achèvement de l'unité slave par la Russie.

C'est dans cette intention qu'elle fit proclamer roi de Pologne son ami Stanislas Poniatowski. Mais dès lors il oublia ce qu'il devait à l'impératrice et se consacra avec zèle à ses devoirs nouveaux, tenta de sauver la Pologne. Et surtout le roi de Prusse Frédéric II ne voulut pas que l'influence russe à travers la Pologne s'avançât si loin vers l'ouest, jusqu'aux portes de Berlin, jusqu'au cœur de l'Europe.

Frédéric II, Catherine II, ce sont les héros de la génération antérieure à celle de Napoléon ; l'Europe fut habituée par eux aux grandes entreprises, aux ambitions sans scrupules, aux gigantesques bouleversements territoriaux. Napoléon n'eut qu'à continuer.

On sait cette histoire. Stanislas Poniatowski voulut introduire dans la constitution polonaise les réformes nécessaires au salut de la République ; dans le même temps les Polonais commirent la faute d'inquiéter les orthodoxes et les protestants par quelques mesures vexatoires. Catherine II, Frédéric II, et derrière eux Marie-Thérèse, celle-ci avec des remords, intervinrent au nom des anciennes libertés, des libertés fondamentales, et au nom de la liberté de conscience ; les philosophes applaudirent : les philosophes ne sont pas toujours de grands clercs en politique. La Pologne subit un premier partage.

Elle essaya de se sauver en se donnant une meilleure constitution, celle de 1 791 ; la Prusse et la Russie intervinrent contre « les Jacobins de Pologne ». Les philosophes napplau-

dirent point ; ils étaient morts. La pauvre diète de Grodno enregistra par son silence les volontés des envahisseurs, assista muette à l'horrible mutilation de la patrie (1793). Deux ans après, il n'y avait plus de Pologne : finis Polonise ; l'Autriche avait pris Lemberg et Cracovie ; la Russie Smolensk et Vilna ; la Prusse Varsovie. Pour accomplir leur mauvais coup, les puissances partageantes avaient profité de « l'éclipsé de la France1 ». Elles avaient bien fait de se hâter, car léclipse ne devait pas être longue.

Ce fut le grand scandale politique de la fin du xvni' siècle. L'opinion publique en demeura frappée de stupeur, inconsciemment désireuse dune prochaine réparation. En attendant, le crime commis ruinait le droit des gens ; il enlevait d'avance à ses auteurs tout argument pour protester contre les violences napoléoniennes : justice immanente contre les abus de la force.

Protectrice de la liberté de conscience en Pologne, Catherine II reprit la croisade chrétienne contre les Turcs : elle n'avait souci d introduire dans sa politique des apparences contradictoires, occupée seulement de prendre de toutes mains.

Or la Turquie, avec d'autres défauts que ceux de la Pologne, paraissait réduite au même point de faiblesse. Les sultans, et tout leur gouvernement, et l'ancienne vigueur militaire des Janissaires, s'étaient abâtardis dans les mollesses du harem ; c'est une sorte de loi de l'histoire que cette ruine rapide des empires de l'Orient, qui sont des organisations de conquête, puis de jouissance, plus que de culture et de civilisation.

C'est aussi pourquoi les Turcs n'ont pas cherché à s'établir vraiment dans les pays conquis ; ils 11 y ont été que campés : sous une administration qui ne connut longtemps que

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