‹ Napoléon et l'Europe; TilsitChapitre 131 sur 185 · CHAPITRE VIII ERFURT · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII ERFURT

l' EUROPE AL MOMENT DE BAIL EN

Dans le temps où se jouait la tragi-comédie de Bayonne, la Russie attendait la réponse de Napoléon au Mémoire de Roumiantzoff sur le démembrement turc. Alexandre était prêt à l'entrevue pour parachever le grand œuvre. Il avait ouvert le compas sur la carte pour y déterminer le lieu dune rencontre, et il avait déjà parlé d'Erfurt. Plus tard, il irait à Paris, lorsque tout serait consommé et que les deux Empereurs n'auraient plus qu'à jouir de leur triomphe commun et à fraterniser sur le trône du monde partagé.

Cependant il était distrait par les affaires de Finlande. Caulaincourt s'y intéressait beaucoLip, donnait des conseils, rédigeait des Mémoires sur les moyens d'assurer la défense des positions conquises, l'offensive sur la Suède même. Alexandre se montrait satisfait de ce zèle, s'attachait ainsi davantage à l'alliance, et l'ambassadeur était fier de ces résultats. « Sa Majesté, lui écrivit Champagny le 23 mai, m'a chargé de vous faire connaître que les vues de sa politique lui font mettre un prix médiocre à cette invasion de la Suède. Que gagnerait la France à l'occupation de Stockholm par les Russes? L'état actuel des choses satisfait l'Empereur en ce que l'attention des Anglais et une partie de leurs forces disponibles ont été attirées dans le nord , où aucun succès ne les atlend. » Et l'Empereur lui-même écrivit dans le

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même lemps à Caulaincourt pour lui reprocher, comme jadis à M. du Ponthon, de trop s'intéresser aux succès de la Russie: « Souvenez-vous, lui disait-il cruellement, de rester Français ! » L'ambassadeur fut piqué au vif; il répliqua hardiment : « J'ose croire que \otre Majesté a l'opinion de moi que j'ai fait mes preuves. Si Elle avait daigné penser que sa plume est le burin de l'histoire, peut être n'aurait-elle pas abreuvé d'une telle amertume un serviteur dont elle a éprouvé la fidélité et le dévouement \ «Napoléon, qui n'avait voulu que l'avertir, le consola en lui conférant le titre de « duc de licence », et par l'intermédiaire du tsar Alexandre, qui en fut lui même très heureux.

L'Empereur put enfinjeterun coup d'œil sur le plan Roumiantzoff ; naturellement il fit beaucoup de réserves. Mais il se montra disposé à étudier la question; il demanda un rapport à Champagny. Puis le 3i mai, les choses d'Espagne étant en bonne voie, il fit écrire à Caulaincourt pour proposer au tsar une entre vue, mais « sans conditions », c'est-àdire sans engagement préalable sur le partage ottoman. Justement Caulaincourt venait de l'obtenir quelques jours plus tôt. Décidément Alexandre était prêt à partir ; il eût voulu auparavant « poser quelques bases » ; l'ambassadeur lui démontra que, comme à Tilsit, un entretien entre les deux empereurs ferait plus que trente courriers, et il fut convenu qu'on se verrait bientôt.

Les affaires d'Espagne et celles de Suède s'étant trouvées plus absorbantes qu'on ne L'avait pensé d'abord, il fallut encore tarder un peu; tant que durait la belle saison, la flotte anglaise de la Baltique pouvait paraître tout à coup devant Cronstadt ; il valait mieux attendre les tempêtes del'équinoxe qui l'obligeraient à rentrer pour quelques mois dans ses ports.

i. AIT. Etr., Corr. de Russie, vol. 146, f° 164. — Vandal, I, 33 1 .

Mais l'enthousiasme est un phénomène éphémère et fragile ; il faut peu de temps pour le refroidir et le changer en déception amère. Peu à peu l'effet de la lettre impériale du 2 février 1808 se dissipait. A la réflexion Alexandre croyait deviner et devinait le jeu de Napoléon, le voyait beaucoup plus occupé de se servir de l'alliance que de servir l'allié, — politique très humaine, et même très impériale, non étrangère à Alexandre lui-même. — En tout cas, au dur contact des réalités, il calmait, et Roumiantzoff aussi, sa fièvre orientale. La correspondance de Tolstoï était toujours pleine d'avertissements clairvoyants qui commençaient à faire leur effet. Les dispositions de la société russe redevenaient mauvaises, comme les nouvelles de la guerre suédoise. Le tsar en venait à se demander même s'il avait intérêt à parler du partage turc; s'il ne risquait pas de favoriser les ambitions de Napoléon, s'il n'était pas très imprudent de l'attirer en Orient ou de l'y suivre. A mesure que ses yeux se dessillaient, il croyait s'apercevoir qu'il n'avait peut-être pas été le bon marchand du marché de Tilsit. On glisse vite sur la pente de la désillusion, et on ne tarde pas à arriver aux pires défiances.

En attendant, il prêtait l'oreille aux ennemis de la France, à Pozzo di Borgo qui lui démontrait qu'en se fiant à Napoléon il courait aux abîmes, que l'offre du partage, même en la supposant sincère, était un piège, qu'il était l'instrument et le jouet d'une ambition sans scrupules; à Czartoryski, qui établissait dans une « note très confidentielle » que les rapports actuels de la Russie avec la France finiraient pour la première de la manière la plus funeste1. Le tsar laissa partir Czartoryski pour \ienne, en une mission encore mal définie.

Les armements de l'Autriche n'avaient pas cessé depuis Tilsit; ils s'étaient au contraire multipliés. Le 17 avril on

1. Voir le résumé de ce rapport dans Sorel, VII, 3o6-3o7. — Albert Vandal, I, 327.

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fêta avec éclat à Vienne la fête de la Délivrance, en souvenir de la levée en masse du 17 avril 1797 contre la France. « Elle pourrait s'appeler à plus juste titre, écrit Andréossy à Champagny, la fête de la Reconnaissance, la maison d'Autriche ne devant jamais oublier ce qu'elle doit à Sa Majesté l . » Ce n'était pas du tout cela.

En vérité l' Autriche était plus décidée que jamais contre la France. Stadion avait rompu avec l'Angleterre, mais pour la forme. Autour de lui, la haute société autrichienne s'acharnait à refaire la coalition, correspondait assidûment et cordialement avec celle de Saint-Pétersbourg. On a tout dit sur cette permanente coalition des cours et des salons, qui pouvait être désarmée, qui pouvait surtout n'être pas provoquée, mais qui s'autorisait et se renouvelait dans la proportion des empiétements ou des embarras de Napoléon.

On juge de l'effet qu'y durent produire les nouvelles de Bayonne. On y vit le commencement d'une entreprise dirigée contre tous les rois. On répétait ce mot de l'Empereur : « Dans dix ans ma dynastie sera la plus vieille de l'Europe. » On eut sincèrement la crainte qu'après les Bourbons, ce ne fût le tour des Habsbourg. La politique autrichienne en devint toute fiévreuse, prête aux imprudences, et comme à des coups de désespoir.

Le 12 mai, le gouvernement de Vienne avait ordonné des exercices pour tous les hommes valides. Le 9 juin, il institua la landwehr, c'est-à-dire le service militaire de tous les hommes de dix-huit à vingt-cinq ans, une sorte de levée en masse. L'Autriche fut comme un grand camp militaire.

Ces mesures produisirent dans tout l'empire une formidable exaltation patriotique. On en retrouve le signe dans la correspondance d'Andréossy. « Jamais l'Autriche, écrit-il le 10 août 1808, n'avait eu un aspect militaire comme celui

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