‹ Napoléon et l'Europe; TilsitChapitre 138 sur 185 · VII · texte numérisé non relu

VII

1. Voir là-dessus Les origines diplomatiques de la guerre de 1870. passim.

D ailleurs tout en faisant de lidéologie, il calculait. Il s'avisa qu'une politique « européenne » pouvait être plus utile à la Russie que l'alliance française qui n'avait rien donné, qu'il aurait en outre l'apparence honorable du plus pur désintéressement et même du dévouement le plus éclairé aux grands intérêts du continent : et ces considérations n'étaient point pour déplaire à son caractère chevaleresque dans une certaine mesure, c est-à-dire dans la mesure de son intérêt. Au reste, cette politique dont le prince de Bénévent lui soufflait les formules, lui était dictée par les circonstances : l'alliance française n'ayant pas réalisé ses espérances, il cherchait autre chose.

Donc il fut facile à Talleyrand de constater que l'Autriche et la Russie étaient assez disposées à s'entendre, qu'elles sentaient le besoin qu'elles avaient 1 une de l'autre. Il entra dans 1 accord en tiers.

Il se vantait d avoir « de l'avenir dans l'esprit », c'est-àdire qu'il escompta la ruine de l'Empire napoléonien et se mit de bonne heure de l'autre côté ; quand il vit les Anglais fixés à Lisbonne et le sourd frémissement dont l'Europe s'agitait après Baylen, il connut la fissure qui déjà traversait le grand édifice impérial ; il ne voulut pas être enseveli sous les ruines ; il n'avait pas cette sorte d'héroïsme, il n'avait aucune sorte d'héroïsme ; il était de l'espèce des gens extrêmement prudents qui s'en vont longtemps avant qu'il n'y ait du danger : n'était-il pas politique de mettre sa fortune à l'abri.' « Il décida, écrit Sorel, de solliciter à sa façon la force des choses qui tôt ou tard devait renverser le colosse, tâchant que la France n'en fût pas trop disloquée, ni lui-même trop écrasé. L'Europe triompherait, et, pour que ce triomphe n'emportât poiut celte double ruine, il ferait la France européenne et lui minisire européen de la France en Europe, de 1 Europe en France1. » Nous demandons à

i. Sorel, VII, 3o2.

modifier ces formules, en les réduisant de moitié, en ce sens que Talleyrand eut le souci de n'être pas écrasé du tout et qu'il se fit pour cela le ministre de l'Europe en France, contre Napoléon, donc contre la France.

Au commencement des conférences d'Erfurt, l'Empereur eut des dépêches de son ambassadeur à Vienne, le général Andréossy : malgré son insistance, le gouvernement autrichien refusait de reconnaître Joseph-Napoléon comme roi d'Espagne tant qu'il ne serait pas installé effectivement sur le trône de Madrid : refus insultant ; trois mois après l'abdication des rois Charles IV et Ferdinand VII, était-il admissible que l'Autriche refusât de reconnaître le nouvel état de choses et attribuât ainsi à l'insurrection une sorte de légitimité?

Napoléon se fâcha, et il y vit une occasion d'éprouver les véritables dispositions de la Russie. Il demanda au tsar, qui avait tout de suite reconnu Joseph comme roi d'Espagne, de faire pression sur l'empereur d'Autriche pour qu'il en fit autant, et, s'il en était besoin, de le menacer d'une intervention militaire. C'est le point culminant de la négociation d'Erfurt, résumée par le gouvernement français dans cette note décisive :

« L'Autriche est la seule puissance du continent dont les dispositions soient douteuses ; il faut que ce doute soit levé : il faut insinuer à l'Autriche, en lui faisant part des ouvertures de paix qui seront faites, que si elles sont repoussées, elle doit déclarer la guerre formellement à l'Angleterre, chasser tous les Anglais qui sont à Vienne et dans les Etats héréditaires, ne laisser subsister aucune trace d'armement, enfin suivre une marche qui ne laisse à l'Angleterre aucune espérance de la détacher de la cause du continent. Il faut surtout lui imposer l'obligation de reconnaître les changements qui ont eu lieu en Espagne ; il serait utile que la reconnaissance de cet ordre de choses faite par la Russie et par l'Autriche fût connue à Londres au moment où on y recevrait les pro-

positions relatives à la paix. Cette nouvelle, jointe à celle de la marche des troupes françaises en Espagne, qui déjà retentit à Londres, serait très propre à accélérer les négociations. L Angleterre y aurait cet intérêt de pouvoir encore comprendre le Portugal dans son uti possidetis et d'épargner à son armée la honte d être jetée dans la mer.

« Mais cet effet ne s'opérera qu'autant que l'Angleterre sera bien persuadée que, pleine de sécurité sur la situation du continent, la France peut inonder l'Espagne de ses armées et les faire marcher sans inquiétude jusqu'au détroit de Gibraltar.

« M. le baron de Vincent a été envoyé ici par l'empereur d'Autriche. Qu'il lui soit déclaré par les deux empereurs qu'ils exigent cette reconnaissance du nouvel ordre établi en Espagne ; qu'il doit l'aller chercher, que les deux souverains mettent ce prix à la continuation de leurs relations amicales avec l'Autriche ; la reconnaissance devrait être prononcée dans une note de M. de Stadion au gouvernement anglais, que le Moniteur publierait et que lWngleterre recevrait en même temps que les ouvertures pour la paix.

« Ce serait méconnaître l'état actuel des choses que de ne pas voir que, sans un système de forces bien unies et d'opérations toujours prêtes à se combiner, l'Angleterre remplira l'Europe de défiances et d'incertitudes et entraînera l'Autriche à de fausses démarches qui ne troubleront pas la paix du continent, mais qui, en Angleterre, serviront d'appui et de prétexte aux ennemis de la paix. Mais les mesures que l'on propose, exécutées avec énergie, attestant l'union des deux empereurs et la fermeté inébranlable de leurs résolutions, amèneront l'Angleterre à donner la paix à l'Europe, qu'elle n'aura plus l'espérance de bouleverser1. »

Alexandre voulut bien promettre ses bons offices, même

[. Arch. Nat. AF. IV. 1697, dans Vandal, I, 43a-433.

son concours éventuel contre l'Autriche si elle prenait l'initiative d'une rupture avec la France ; mais il se refusa, à son égard, à toute démarche qui eût le caractère d'une menace, ou seulement d'une pression ; il prétendit qu'elle avait le droit, en toute indépendance, de prendre les mesures militaires qui lui paraissaient utiles, et de suivre la politique qui lui paraissait conforme à ses intérêts.

On pense si Napoléon fut irrité de cette résistance; elle lui faisait perdre la plus grande partie du bénéfice qu'il attendait de l'entrevue d'Erfurt. Il essaya de toutes manières de la réduire; il essaya des promesses, proposant d'évacuer les forteresses de l'Oder dès qu'il serait absolument rassuré du côté de l'Autriche. Il essaya de la violence : un jour, après une chaude discussion avec Alexandre, dans un mouvement d'impatience rageuse, écrit M. Yandal \ il jeta son chapeau par terre et se mit à le piétiner. « Vous êtes violent, lui dit Alexandre avec un sourire ; moi, je suis entêté ; avec moi. la colère ne gagne rien. Causons, raisonnons, ou je pars. » Napoléon dut se calmer ; la discussion reprit sur le ton qui convenait ; elle n'aboutit pas davantage. Napoléon n'obtint rien.

Il garda donc les places de l'Oder, pour tenir l'Autriche en respect, puisque la Russie ne voulait pas s'en charger, et par le décret du 1 1 octobre qui, en dissolvant la Grande- Armée, institua « l'armée du Rhin », les garnisons françaises laissées dans les places prussiennes furent très fortement liées à l'ensemble de cette organisation nouvelle : la division du général Saint-Hilaire, quartier général à Stettin, eut à fournir les régiments ou compagnies destinés à Kustrin et Glogau. Le commandant de l'armée du Rhin, Davout, fut chargé directement de la munir de l'artillerie et de toutes les ressources nécessaires. La « roule de l'armée »

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pour ces places et pour Danzig, fut tracée par Magdebourg et Wesel : un réseau militaire très serré tendu encore sur plus de la moitié de la Prusse.

Ces précautions sérieuses prouvaient que Napoléon ne comptait plus sur la Russie, que les alliés étaient dès lors en défiance vis-à-vis l'un de l'autre. L'entrevue d'Erfurt marquait le relâchement de l'alliance franco-russe et un commencement d'entente austro-russe ; non pas qu'il y eût déjà coalition, il ne faut pas employer ce mot trop défini; il n'y avait même pas coalition éventuelle; il n'y avait qu'un réseau d'intrigues lissé dans la nuit, une toile d'araignée savante et fragile, non pas à l'épreuve d'un coup d'épée.

Cependant ces réalités mélancoliques n'étaient pas connues de la foule des princes et des ministres qui se pressaient à Erfurt; elles étaient cachées sous les apparences les plus courtoises et dans d'éblouissantes fêles. Il y eut, on le sait, des excursions aux environs d'Erfurt, des chasses à Weimar, jusque sur le plateau d'Iéna ; il y eut des bals magnifiques, des représentations théâtrales exceptionnellement brillantes :

L'amitié d'un grand homme est un bienfait des Dieux.

Et Alexandre éprouva le besoin de souligner ce trait, parmi les applaudissements de l'assistance. Il ne faut pas juger par là de la solidité et de la cordialité de l'alliance franco-russe. Napoléon parla mariage, laissa échapper, exprès sans doute, des allusions à son divorce possible. Peu de temps après on annonça le prochain mariage de la grandeduchesse Catherine, sœur du tsar, avec le fils du grand-duc d'Oldenbourg : petit mariage destiné peut-être à éviter un mariage franco-russe.

Enfin l'on revint aux grandes affaires. Champagny et Roumiantzoff rédigèrent la « convention d'alliance » qui fut signée le 1 1 octobre. Il ne s'y trouve rien qui rappelle les

Entretiens de Saint-Pétersbourg, et pourtant l'entrevue n'avait été destinée qu'à leur donner une conclusion.

Des mesures étaient prévues contre l'Autriche : « Dans le cas où l'Autriche se mettrait en guerre contre la France, l'Empereur de Russie s'engage à se déclarer contre l'Autriche et à faire cause commune avec la France, ce cas étant un de ceux auxquels s'applique l'alliance qui unit les deux empires. » (Art. 10.) Il y avait là une réelle garantie pour Napoléon ; et ce fut pour lui le principal bénéfice de cette convention : il dut d'ailleurs le payer.

Essentiellement les deux puissances se mettaient d'accord pour agir sur l'Angleterre et l'obliger à la paix par une action diplomatique commune et étroitement liée. La base de la négociation devait être l uli possidetis. — « Les hautes parties contractantes s'engagent à regarder comme une condition absolue de la paix avec l'Angleterre qu'elle reconnaîtra la Finlande, la Yalachie et la Moldavie comme faisant partie de l'Empire de Russie. — Elles s'engagent à regarder comme condition absolue de la paix que l'Angleterre reconnaisse le nouvel ordre de choses établi par la France en Espagne. » (Art. 4i 5, 6.)

Napoléon eût préféré réserver la question des Principautés ; il dit à Alexandre la crainte qu'il avait que la Turquie ainsi démembrée ne s'alliât avec l'Angleterre, ce qui serait funeste aux intérêts des deux alliés. Mais Alexandre se mit aussitôt en défiance ; il eut l'idée que Napoléon lui tendait un piège. Il insista et Napoléon céda, sauf les précautions qu'il prit pour sauver autant que possible l'influence de la France à Constantinople.

« Sa Majesté l'Empereur de Russie, lit-on dans l'article 8, d'après les révolutions et changements qui agitent l'empire ottoman et qui ne laissent aucune possibilité de donner et, par conséquent, aucune espérance d'obtenir des garanties suffisantes pour les personnes et les biens des habitants de

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la Moldavie el de la Valachie, ayant déjà porté les limites de son empire jusqu'au Danube, de ce côté, et réuni la Valachie et la Moldavie à son empire, ne pouvant qu'à cette condition reconnaître l'intégrité de l'empire ottoman, Sa Majesté l'Empereur Napoléon reconnaît la dite réunion et les limites de l'empire russe de ce côté portées jusqu'au Danube. »

Mais, ajoute l'article g, « Sa Majesté l'Empereur de Russie s'engage à garder dans le plus profond secret l'article précédent, et à entamer, soit à Gonslantinople, soit partout ailleurs, une négociation, afin d'obtenir à l'amiable, si cela se peut, la cession de ces deux provinces. Les plénipotentiaires ou agents des deux puissances s'entendront sur le langage à tenir, afin de ne pas compromettre l'amitié existant entre la France et la Porte, ainsi que la sûreté des Français résidant dans les Echelles, pour empêcher la Porte de se jeter dans les bras de l'Angleterre. » En outre Alexandre donna sa parole qu'il ne prononcerait pas ses exigences et ne mettrait pas ses troupes en mouvement avant le Ier janvier 1809'.

Tout cela, avantageux pour Alexandre, n'était pas trop onéreux pour Napoléon. Il était à peu près tranquille ; la Russie, aux prises avec la Suède, avec l'Angleterre, ne pourrait pas beaucoup sur la Turquie. Il y avait du reste toujours des moyens de la retenir. Aussi bien l'article 11 de la convention d'Erfurt l'obligeait-il à respecter l'intégrité de l'empire ottoman : « Les hautes parties contractantes s'engagent d ailleurs à maintenir l'intégrité des autres possessions de l'empire ottoman, ne voulant ni faire elles-mêmes, ni souffrir qu'il soit fait aucune entreprise contre aucune partie de cet empire sans qu'elles en soient préalablement prévenues. » Et enfin « la présente convention » devait être tenue secrète, au moins pendant l'espace de dix années.

En somme Napoléon n'avait pas lieu d'être trop mécontent.

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