NAPOLÉON ET LA RUSSIE CONTRE LAUTRICHE
Pendant toute la campagne d'Espagne, jour parjour, l'Empereur tut au courant des agissements de l'Autriche, et il se prépara à y répondre. Il pressa la concentration de l'armée du Rhin, ramena Davout sur la Saxe et l'Elbe : « Mon cousin, lui écrivait-il dès le a5 octobre 1808, je suis au mieux avec la Russie; je n'ai rien à craindre des Autrichiens; mais, dans tout état de cause, mon intention est de concentrer de plus en plus mes troupes. Je suppose que cette lettre vous trouvera de votre personne à Berlin... Il est nécessaire que vous correspondiez fréquemment avec le ministre de la guerre. »
Le 01 décembre, il envoyait à Clarke le décret pour la levée de la conscription de 1809. « Il est indispensable que nous nous tenions prêts au mois de mars, si l'Autriche voulait bouger, et il paraît que cette puissance est vivement intriguée par l'Angleterre. Il sera difficile, si le ministère anglais dure et que la nouvelle de la soumission de 1 Espagne n'amène pas de changement, que les Autrichiens ne fassent pas quelque sottise. »
Le lendemain i'r janvier, il précisait au ministre ses ordres généraux pour la formation des armées : tous calculs faits, il estimait pouvoir disposer en Allemagne de 160.000 hommes, sans compter 100.000 auxiliaires delà Confédération, Hollandais et Polonais, en Italie de ijo.ooo hommes, « et au total au delà de 4°° 00° hommes à diriger contre la maison d'Autriche, si celle-ci voulait bouger ».
Le 14 janvier, de Valladolid, au moment de repartir pour la France, il donnait les instructions les plus minutieuses pour la défense de la Vénétie, des places de Palmanova et Osoppo, de la ligne de la Piave et de celle du Mincio : il fal-
lait que l'Autriche comprît que « ce n'était pas une plaisanterie ».
Le 1 5 janvier, il envoyait des ordres pour la formation complète des contingents de la Confédération du Rhin : il mit toute l'Allemagne sur le pied de guerre.
Tout cela parmi des menaces qui sont aussi des moyens d'action : « Les Anglais dominent à Vienne ; l'Autriche paraît avoir perdu la tête. » A Cambacérès, en le remerciant de ses compliments à l'occasion de la nouvelle année : « J'espère que le même compliment se renouvellera encore une trentaine de fois, mais pour cela il faut être un peu sage... Vous n'êtes pas, je crois, de ceux qu'il faut convaincre que, si l'Autriche faisait la guerre, elle sonnerait sa dernière heure. » A Caulaincourt, après avoir passé en revue les moyens qui restent pour contenir l'Autriche : « Si ces moyens sont inutiles, il faut alors marcher contre elle, la désarmer, ou en séparer les trois couronnes sur la tête de trois princes de cette maison, ou la laisser entière, mais de manière qu'elle ne puisse mettre sur pied que 100.000 hommes, et, réduite à cet état, l'obliger à faire cause commune avec nous contre la Porte et contre l'Angleterre. »
« Napoléon, écrivait Metternich dans le même temps, compte que le bruit qu'il fait en Europe nous effrayera et que nous filerons doux. » En effet, il semble bien que Napoléon ait espéré ce résultat; mais Talleyrand et Metternich, et la Russie, s'arrangeaient pour que ces menaces fissent long feu.
L'Empereur expédia Joseph à Madrid où il fit sa rentrée le 22 janvier. Lui-même, il quitta Valladolid le 16 pour être à Paris le 23. Il commença de percer plus à fond, mais non pas encore de part en part, le secret de Talleyrand ; il en découvrit moins qu'il n'en devina, assez pour pouvoir faire au coupable la fameuse scène du 28 janvier. Il l'accabla d'invectives; il compta sans doute que Talleyrand se défen-
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drait, lui prouverait sa bonne foi, son loyalisme, lui démontrerait l'erreur de ses soupçons. Talleyrand ne broncha point, s'inclina avec la plus déférente et la plus impertinente soumission; deux jours après, Napoléon lui enlevait sa charge de grand chambellan ; il en fut plus à l'aise pour pousser sa trahison, dégagé de tous scrupules, en supposant qu'il lui en fût resté.
Roumiantzoff était encore à Paris ; il vit Napoléon gêné, sinon enserré, dans ce réseau d'intrigues; il en fut encouragé à garder la politique russe dans une position d'attente.
Ce fut le principal souci de Napoléon, à son retour d'Espagne, que d'entraîner la Russie à une vigoureuse pression sur l'Autriche ; il ne voulait pas d'une guerre avec l'Autriche; elle ne s'accordait pas avec ses plans du moment; c'est pourquoi d'ailleurs l'Autriche la voulait. Il ne pouvait guère compter sur le prince Kourakin, le nouvel ambassadeur russe, un personnage d'une insignifiance absolue et d'un ridicule achevé ; peut-être avait-il été choisi à dessein, dans le temps où l'on ne tenait plus que l'alliance francorusse produisît de grands résultats. Il est vrai que Roumiantzoff était encore à Paris pour quelques semaines. Napoléon eut de nombreux entretiens avec lui, presque tous les jours au commencement de février, il essaya de l'entraîner dans ses voies, de l'exciter à une action énergique, décisive, contre l'Autriche ; il mit d'abord la conversation sur un ton très élevé ! « Elle veut un soufflet, je m'en vais le lui donner sur les deux joues, et vous allez la voir m'en remercier et me demander des ordres sur ce qu'elle a à faire. » Ou encore : « Je donnerai des coups de bâton à l'Autriche ! » — A quoi Roumiantzoff répondit : « Sire, ne les lui donnez pas trop fort, car nous nous verrions obligés de compter les bleus l. » Et le Russe se refusait à l'entretien, lorsque l'Empereur lui
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parlait de briser l'Autriche, de la mettre en pièces, d'en partager les dépouilles.
Enfin, après avoir préparé à grands coups la négociation nécessaire, Napoléon fit une proposition précise : il demanda à Roumiantzoff que les deux ambassadeurs de France et de Russie fussent ensemble rappelés de Vienne, non pas pour déclarer une rupture formelle avec l'Autriche, mais pour lui donner un avertissement auquel sans doute elle ne résisterait pas. Il est certain qu'une pareille démarche eût été particulièrement significative, et peut-être efficace. Roumiantzoff répondit qu'il lui fallait en référer à son souverain.
Cependant Alexandre, sentant approcher un momentdélicat, redoublait de prévenances à l'égard de Caulaincourt, se déclarait résolu à respecter scrupuleusement, et même à observer avec zèle les conditions de l'alliance, s'y affirmait tout dévoué, disait aussi son amour pour la paix. Et si Caulaincourt prétendait que justement il fallait imposer la paix à l'Autriche, en lui parlant avec sévérité, en la mettant en présence d'une sorte d'ultimatum des deux alliés, le tsar n'était pas de cet avis ; il estimait que la brusquerie et les menaces ne pouvaient qu'exaspérer l'Autriche et la pousser aux résolutions irréparables, qu'il fallait la ménager pour ne lui donner aucun prétexte à un coup de tête.
Et, notamment, son opinion fut qu'un rappel concerté des ambassadeurs ne pourrait que déchaîner aussitôt les hostilités. Il proposait donc une démarche différente : les deux cours adresseraient ensemble à l'Autriche une note dans laquelle elles la blâmeraient de ses préparatifs belliqueux, lui en montreraient le danger, et lui rejetteraient la responsabilité des conséquences qui pourraient résulter d'une agression de sa part. C'est en ce sens qu'il écrivait à Roumiantzoff une lettre où il est permis de voir la pensée essentielle du gouvernement russe :
« L'empereur Napoléon est intéressé à connaître d'une