NAPOLÉON ET LA RUSSIE CONTRE LAUTRICHE
manière positive les intentions de la cour de Vienne. Il veut qu'on obtienne d'elle une réponse catégorique, et, au cas qu'elle ne soit pas satisfaisante, que nos missions aient l'ordre de quitter Vienne. Pour moi, je pense qu'il est sans contredit essentiel de connaître les vraies intentions de l'Autriche, mais, puisque le but auquel on veut atteindre est le maintien de la paix, je trouve qu'il est essentiel que la conduite que nous allons tenir réponde à ce but. Une note, la mieux faite, la plus forte en raisonnements, la plus rassurante pour l'Autriche, si elle finissait par une menace de retirer les missions, gâterait par cette finale tout ce qu'on aurait de bon à attendre de l'effet de son contenu. Il est certain qu'un amour-propre blessé entre pour beaucoup dans la conduite que tient l'Autriche. Est-ce en la blessant encore qu'on peut espérer d'empêcher ces gens de faire ce qui nous est essentiel d'éviter ? Mon opinion serait, donc que la note fût sage, forte en raisonnements, mais surtout riche en assurances tranquillisantes pour la cour de Vienne... Il est de tout notre intérêt d'empêcher, du moins d'éloigner autant que possible la rupture entre la France et l'Autriche, car il faut convenir que nous nous trouverons dans une position assez embarrassante. Si l'Autriche attaque, nous sommes tenus par nos engagements à tirer l'épée. Si c'est la France, nos engagements n'ont rien alors d'obligatoire pour nous, mais notre position reste à peu près aussi embarrassante, et l'écroulement de l'Autriche sera un malheur réel dont nous ne pouvons pas ne pas nous ressentir1 .»
Napoléon considéra naturellement ce projet dénote comme anodin, et d'une inefficacité certaine. Il l'accepta pourtant, en principe, par condescendance pour la Russie, et aussi pour garder un contact étroit avec elle. Mais il demanda que la note conjointe fût conçue en des termes positifs qui appel-
1. A. Vandal, II, 39-40, d'après les Archives de Saint-Pétersbourg;.
leraient forcément, par oui ou par non, une réponse nette : à cette condition, il renoncerait à son premier dessein d'un rappel simultané des ambassadeurs.
Donc il arrêta la a grande démarche » à des formules d'une absolue précision : — L'Autriche devait être invitée à désarmer; moyennant quoi, la France et la Russie lui garantiraient l'intégrité de son territoire. « Je me flatte encore, écrivait Napoléon au roi de Saxe, que, lorsque l'Autriche verra les armées françaises et russes prêtes à envahir son territoire, elle acceptera la garantie que l'empereur de Russie et moi lui offrons de l'intégrité de son territoire ; qu'elle désarmera, se replacera dans une situation tranquille, et, par là, rendra le repos à l'Europe *. »
Napoléon estima que l'initiative de cette démarche devait être prise par la Russie, en apparence pour lui donner satisfaction puisque c'était elle qui avait proposé une intervention purement pacifique; d'ailleurs l'initiative de la Russie aurait évidemment à l'égard de l'Autriche un caractère plus amical, constituerait une pression moins blessante, car ce n'était pas contre la Russie qu'étaient dirigés ses armements.
Mais Roumiantzoff ne voulait faire à l'Autriche nulle peine, même légère ; il ne voulait pas que la Russie lui infligeât l'humiliation de désarmer sous la menace, si discrète qu'elle fût. Et puis, il craignait un piège, delà part de Napoléon, et il n'avait peut-être pas tort; il craignait que Napoléon ne voulût lier étroitement la Russie à sa politique : car si la Russie portait la parole à Vienne au nom des alliés, et que la réponse de l'Autriche fût négative, comme on pouvait s'en douter, c'est à la Russie que ce refus serait adressé, et alors la Russie ne risquait-elle pas d'être entraînée la première à la guerre ; c'est ce que le gouvernement de Saint-Pétersbourg ne voulait pas; et il ne pouvait pas l'avouer à Napoléon.
i. Corresp. de Napoléon, XVIII, 282 : en date du 21 février 1809.
NAPOLÉON ET LA RUSSIE CONTRE l' AUTRICHE 4<>I
Comme la situation devenait particulièrement délicate, Roumiantzoff annonça tout à coup son départ. On s'en étonna, il n'avait pas laissé entendre qu'il fût si prêt de quitter Paris. Il donna divers prétextes, que son souverain le rappelait, qu'il n'y avait plus rien à espérer de la négociation annoncée avec l'Angleterre, que le plus urgent était d'assurer la paix du continent, et qu'il serait mieux placé à Saint-Pétersbourg pour agir sur l'Autriche d'accord avec l'empereur Alexandre. Et il hâta ses préparatifs de voyage. C'était comme une fuite.
Le jour où il allait partir, ses chevaux attelés. Champagny courut chez lui, put le voir un moment, lui annonça qu'un traité venait d'être conclu entre l'Angleterre et la Turquie, que l'ambassadeur d'Autriche à Constantinople y avait activement contribué, qu'il y avait donc connivence déclarée entre l'Autriche et l'Angleterre, et que ce ne pouvait être en Orient qu'au détriment des intérêts russes. Roumiantzoff apprit ainsi la paix des Dardanelles; il n'en fut pas ému. Désormais il redoutait moins sur le chemin de Byzance les entreprises de l'Autriche que celles de la France. Il se mit en route le i4 février.
Au même moment, 1 2 février, le prince de Schw arzenberg arrivait à Saint-Pétersbourg, chargé d'une mission extraordinaire du gouvernement autrichien. L'empereur Alexandre essaya de retenir l'Autriche, évidemment prête à entrer en campagne; il insista sur la double garantie territoriale que la France et la Russie étaient prêtes à lui offrir. Il était « trop tard». Schwarzenberg donna quelques assurances vagues, de pure courtoisie, de quoi entretenir les sympathies de la cour russe pour la cause autrichienne. Il n'était venu que pour obtenir le concours, au moins moral, de la Russie, pour voir jusqu'où elle pousserait l'observation de ses engagements avec la France. Il ne semble pas qu'a cet égard il ait été mécontent de son voyage.
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Cependant le printemps venait. Dès le début de mars, les armements autrichiens redoublèrent, de nombreuses troupes furent mises en mouvement et concentrées sur la frontière de la Bohême; il y eut dans toute la haute société de Vienne une agitation extraordinaire, la fièvre des combats : l'instant était venu des grands événements. Les hostilités étaient évidemment sur le point de commencer. Décidément l'Autriche allait attaquer.
En ce cas, les traités signés par la Russie avec la France r obligeaient à lui donner tout le concours de ses forces. Napoléon écrivait alors au roi de Wurtemberg : « Mon histoire avec la maison d'Autriche est celle du Loup et de P Agneau, et Votre Majesté trouvera qu'il serait par trop plaisant qu'on voulût, dans tout ceci, nous faire jouer le rôle de l'agneau. » Assurément, Napoléon n'avait aucunes dispositions pour tenir ce personnage. Il lui convenait beaucoup mieux de montrer les dents.
Le 2 mars, Champagny eut avec Metternich un entretien assez vif. « Est-ce que vous voulez nous faire la guerre, Monsieur l'ambassadeur ? — Si nous avions voulu vous faire la guerre, dit Metternich, nous n'aurions pas attendu ce moment ; avant le mois de janvier, nos troupes auraient été sur le Rhin. — Cela n'eût pas été si facile, Monsieur de Metternich. Les moyens que nous avons à vous opposer en ce moment existaient au mois de janvier. — Mais l'Empereur était en Espagne. — Oui, mais en i8o5, vous étiez à Ulm qu il était encore à Boulogne, et il n'est pas arrivé trop tard. » Et sur ce ton, fort longuement, les deux hommes échangèrent des propos pleins d'amertume : non pas qu'une telle conversation pût aboutir à quoi que ce soit ; elle ne portait sur aucun fait précis, elle n'était que de reproches envoyés d'un camp dans l'autre ; elle annonçait la rupture l.
i. Cf. Corr. de Napoléon, XVIII, 3o3-3o7. — A. Lefebvre, IV, ioo-io5.