ALTENBOURG
sidérées comme trop douces en France ; mais elles étaient excusées par les dispositions de la Prusse et de la Russie... Rien de pareil aujourd'hui... Donc il est impossible que l'Empereur fasse une paix dont les avantages ne soient pas au moins l'équivalent du pays vénitien, du Tyrol et des possessions autrichiennes en Souabe. Il importe de s'attacher à prouver que l'Empereur ferait plutôt six campagnes qu'une paix qui serait moins avantageuse que celle de Presbourg. »
Champagny, dans un rapport à l'Empereur sur « les moyens de la paix », relevait particulièrement l'avantage de la réunion de la Galicie occidentale au grand-duché de Varsovie : « Elle garantit sa sécurité. Tout le cours de la Vistule lui appartient, et les deux anciennes capitales de la Pologne redeviennent polonaises. La Pologne est recréée ; le temps ramènera promptement le reste. »
Un autre document, malheureusement non signé, est encore plus suggestif : — Il faut affaiblir l'Autriche, non seulement en elle-même, mais en l'envisageant comme une espèce d'avant-garde dans le cas d'une nouvelle coalition avec la Prusse et la Russie ; il faut donc la démanteler à l'ouest. — La Croatie sera une excellente acquisition, car elle fournira de bons soldats. — L'avenir semble indiquer qu'il y aura un jour un royaume de l'Adriatique; il s'agit par conséquent d'en préparer d'avance le territoire. — Je ne parle plus d'un moyen que j'ai indiqué, de faire entrer la Hongrie dans la Confédération du Rhin. — La Dalmatie ne sera plus isolée, elle sera un noyau de réunion pour la grande famille illyrienne ; elle permettra d'avoir une influence décisive sur les Turcs, elle sera une position formidable contre la Russie elle-même. Le point le plus important, c'est qu'elle a avec la Hongrie une foule de rapports qui serviraient à prendre peu à peu sur ce pays la même influence que Catherine seconde sut se préparer avec tant de succès en Pologne, et qui finit par changer en conquête la domination
Driault. — Tilsit. 3q
qu'elle exerçait sur ce royaume. Ces jalons suffisent pour indiquer la route politique qui serait la suite d'un tel plan : un simple sentier, après quelques années, deviendrait un grand chemin1. »
Napoléon voulait donc Salzbourg, pour tenir Vienne en respect ; — la moitié de la Galicie, pour agrandir la Pologne et par là contenir la Prusse et la Russie comme l' Au triche ; — il attachait une importance particulière à l'Illyrie ; il y voyait une compensation pour la Moldavie et la Valachie qu'il avait dû laisser à la Russie, ainsi il irait aussi loin qu'elle sur le chemin de Byzance.
Il le déclarait sans ambages, et sans doute il faudra voir enfin là le fond de sa pensée : — Champagny l'établissait devant Metternich : Les provinces illyriennes sont nécessaires à la France pour assurer la communication de la Dalmatie avec l'Italie et la conservation des anciens rapports de la France avec l'empire ottoman : « Ces rapports ont toujours été chers à la France, et le premier objet de sa politique. » Et l'Empereur écrivait lui-même : « Je pense qu'il n'y a aucun inconvénient à faire comprendre à M. de Metternich que la communication de la Dalmatie avec le royaume d'Italie est le premier intérêt de la France ;... que nous n'avons aucun intérêt sur la Baltique, aucun en Pologne ; mais que nous avons l'ambition de la Méditerranée; que nous avons l'ambition de maintenir l'indépendance de la Turquie, d'empêcher qu'il ne soit rien fait là de contraire à nos intérêts, et de nous conserver en position de tenir le langage convenable; que l'assertion de l'Autriche, dans son manifeste, que nous voulions partager l'empire ottoman, est une imposture ; qu'il n'y a aucune puissance qui ait autant d intérêt que nous à le défendre-. »
i. Aff. Étr., Corr. d'Autriche, vol. 384, fos 35i, 368, 371. ■2. Corr. de Napoléon, XIX, 461 . — A1F. ÉLr., Corr. d'Autriche, vol. 384. f° 3i3. — A. Lefebvre, IV, 3*2, — Sorel, VII, 384.
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Napoléon proclamait lui-même son ambition de la Méditerranée et de l'Orient : il fallait que l'Autriche s'écartât de son chemin.
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Pourtant l'Autriche n'y consentit pas aussitôt. Metternich refusa à Altenbourg d'accepter les conditions de cet « ultimatum », déclarant que, malgré l'abandon que la France avait prétendu faire de la base de Yuti possidetis, en fait il n'y avait pas de différence sensible entre cette base et les dernières exigences.
L'empereur François tenta de s'adresser directement à Napoléon ; il lui fit porter une lettre personnelle par le général Bubna, le 20 septembre; il y demandait des conditions moins onéreuses ; il était prêt à faire des sacrifices du côté de la Galicie, mais il ne pouvait pas renoncer aux provinces illyriennes ; l'indépendance de l'Autriche ne pouvait pas être assurée sans un accès à la mer.
Napoléon reçut Bubna, et l'audience ressemble à tant d'autres où il enfonçait irrésistiblement les obstacles, les audiences de clôture ou de rupture. « Qu'apportez- vous, la paix ou la guerre ?» A Dotis, on ne veut pas négocier sérieusement, on ne cherche qu'à « jeter une pomme de discorde entre la France et la Russie ». Il se donna la peine d'expliquer longuement à son interlocuteur le besoin qu'il avait des îles Ioniennes pour s'ouvrir un chemin ininterrompu vers l'Orient, et, comme Bubna objectait que l'Autriche avait encore plus besoin d'un débouché sur F Adriatique : « En ce cas, la guerre est inévitable. Est-ce vous qui romprez l'armistice, ou dois-je m'en charger ? Mais non, je veux que vous rendiez l'univers témoin de votre démence, que vous vous
montriez à lui dénonçant l'armistice, compromettant l'existence de votre Etat. »
L'Empereur s'arrêta sur ces mots, jeta au loin son chapeau, tourna le dos à Bubna et se retira dans une embrasure de fenêtre. Un grand moment de silence. Tout à coup il revient sur l'Autrichien avec une extrême vivacité, et, face à face : « Savez-vous, dit-il, ce qui nous reste à faire? Si votre Empereur trouve mes conditions trop dures, qu'il s'en réfère à l'arbitrage de la Russie ! Nous conclurons un armistice de six mois : le Tsar enverra un représentant à Altenbourg, et je m'en rapporterai à sa décision . »
Ce fut le dernier coup. Il voulait prouver à l'Autriche l'entente absolue qui régnait entre la France et la Russie, pour faire sur elle une pression décisive. En fait il ne risquait rien : l'Autriche déjà épuisée ne pouvait consentir à une occupation de six mois par les troupes françaises : que se serait-il passé pendant ces six mois ? Vraisemblablement l'empereur Alexandre n'eût pas accepté le rôle d'arbitre, trop délicat, et qu'il avait en somme refusé d'avance en refusant de se faire représenter aux conférences d'Altenbourg. En somme, l'Autriche ne pouvait plus que perdre à prolonger les négociations : elle craignit du terrible Empereur une rupture violente aux conséquences incalculables.
Elle céda. Le général Bubna et le prince de Lichtensteln furent renvoyés à Schœnbriinn. Champagny fut rappelé d'Altenbourg pour causer avec eux ; parmi les menaces mêlées de bons soins, ils obtinrent quelques concessions de détail, par exemple en Galicie, où Lemberg resta à l'Autriche au lieu de passer à la Russie.
Le i3 octobre, on arrêta l'étudiant Staps au moment où il allait frapper Napoléon d'un coup de couteau. C'est le lendemain que la paix fut conclue. Après un dernier entretien avec les plénipotentiaires autrichiens, avant le consentement de l'empereur François, Napoléon fit annoncer la paix par des
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salves d'artillerie. Le gouvernement autrichien n'osa pas relever ce manque d'égards, ne refusa point sa ratification.
L'Autriche perdait le pays de Salzbourg et de Berchtesgaden, une partie de la Haute-Autriche avec la place de Braunau ; — le comté de Goritz, la Carniole, la Haute-Carinthie de Villach jusqu'à la ligne de la Save et à l'Adriatique en y comprenant Trieste et Fiume : — toute la Galicie occidentale, un arrondissement autour de Cracovie, et le cercle de Zamosc, formant une population d'environ 1.600.000 âmes, qui fut réunie au grand-duché de Varsovie ; en outre, le cercle deTarnopol, environ 400.000 âmes, pour la Russie. Ce n'était pas la proportion des deux tiers exigée jadis par le tsar, mais seulement d'un cinquième, selon la proportion établie d abord par Napoléon.
Par une convention secrète, l'Autriche réduisait de moitié son état militaire, abolissait la landwehr, s'engageait à n'avoir aux frontières ni fortifications ni rassemblements de troupes, payait une contribution de guerre de 85 millions.
Derrière Napoléon, repartant dès le lendemain pour Paris, ses soldats détruisaient les remparts de Vienne. Symbole des résultats obtenus.
Qu'on regarde en effet cette Autriche sur une carte : ce n'est plus un empire, ce n'est pas même une nation ; mutilée, quoique moins que la Prusse, réduite à un tronc sans membres, séparée de la mer, donc de 1 Angleterre, désarmée, tenue sous la surveillance soupçonneuse d'un vainqueur qui sera sans pitié à la première occasion, elle était dès lors incapable, autant que la Prusse, de lui barrer la route de l'Orient.
Napoléon n'avait plus devant lui que la Russie.
LE SE?fS DE VVAGRAM
Le traité de \ienne n'était pas une fin, n était pas une paix : tous les traités conclus par Napoléon ont eu un caractère provisoire, n'ont été que des trêves, des étapes de la conquête impériale. Celui-là comme les précédents consolida les résultats acquis pour en préparer d'autres.
Il consacra le passé en réduisant l'Autriche, comme la Prusse, à l'impuissance.
En s'en retournant vers la France par Munich, Napoléon, le 1 1 octobre, y donna les ordres les plus précis et les plus détaillés pour fortifier Passau. « La plus importante propriété de Passau, écrivait-il, est sa propriété offensive, puisque tout ce que l'on a à Passau peut être considéré comme étant à Vienne, pouvant s'y rendre en quatre jours par le Danube1 ». Il y eut en effet à Passau des fortifications considérables : elles s'étendaient au nord jusqu'à Eckmùhl et sur l'Isar, au sud le long de la vallée inférieure de l'Inn ; au centre, les forts Maximilien, Napoléon, Rivoli, Eugène, commandaient à la fois l'Inn et le Danube.
C'était la porte de l'Autriche, donc la porte de l'Orient.
D'ailleurs, l'Autriche parut dès lors soumise à son destin. Stadion, l'homme de la revanche, avait quitté le pouvoir, n'avait pas pris part aux négociations d'Altenbourg et deSchœnbrunn. Metternich, à sa place, représentait la politique de la résignation, ou du moins de l'attente. L'Autriche n'avait
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plus confiance dans ses seules forces : elle était réduite à compter sur les autres et sur les circonstances. Ce n'est pas à dire quelle eût mis toute confiance dans les autres puissances rivales de la France : il y avait encore bien des dissentiments secrets ou avoués contre les ennemis de Napoléon, et c'était sa plus grande force. Si ses adversaires avaient pu s'entendre, ils l'auraient peut-être vaincu dès i8o5.
Wagram et le traité de Vienne mettaient fin à toute agitation en Prusse, même autour du roi.
Le 18 octobre, Frédéric-Guillaume envoyait à Napoléon ses félicitations sur la paix ; il en profitait pour demander une interprétation aussi libérale que possible de la convention du mois de septembre 1 808 ; il espérait que la joie de la victoire inspirerait à Napoléon quelque générosité. « Sire, écrivait-il, pendant deux années et dans les circonstances les plus difficiles, j'ai tout fait pour prouver à Votre Majesté Impériale et Royale ma ferme volonté de mériter sa confiance et de conformer ma conduite à son système politique, résistant aux sollicitations étrangères et étouffant les plaintes et les mouvements qui tendaient à m'en écarter. » Et il demandait donc à l'Empereur la faveur d'un arrangement financier, « que je me permets, disait-il, de solliciter comme méritée par la constance de mon système et de mes principes l ».
Nous n'avons pas à apprécier la sincérité de cette lettre. Napoléon fut peut-être dupe; pourtant il fit comme s'il ne l'était pas ; il n'accorda rien ; il ne se prêta à aucun arrangement financier « pour le soulagement des peuples » . Il tint la Prusse asservie, liée de force à son système. C'était plus sûr que de compter sur sa fidélité et sur sa reconnaissance.
Et l'Allemagne ainsi se résigna pour une nouvelle période à la domination française. Avec plus ou moins de zèlepatrio-