Corr. de Napoléon, XIV, /jio
ETLAU. BARTENSTEIM
qu'il n'y aurait en Europe de tranquillité durable que lorsque deux des premières puissances du continent, seraient fortement unies pour en garantir le repos. L'une de ces puissances sera nécessairement la France. Quelle sera 1 autre ? Il souhaitait vivement que ce fût l'Autriche. On ne pouvait désirer à ^ ienne que ce fût la Russie. Cène pouvait être que l'une ou l'autre de ces deux puissances. Une alliance de la France, soit avec l'Autriche, soit avec la Russie, serait le résultat inévitable de ce besoin de repos qu'éprouvaient tous les peuples... Si l'Autriche hésitait à former cette alliance, si, par ses incertitudes et ses lenteurs, elle mettait la France dans la nécessité de s'entendre avec les Russes, n'en aurait-elle pas des regrets aussi amers qu ils seraient inutiles? »
Et il pressait M. de Vincent de signer sur les bases précédentes un traité éventuel. — M. de Vincent se déclara sans pouvoirs pour une telle négociation. — « Que veut donc L'Autriche? répliqua lEmpereur; que désire-t-elle? Il faut qu'elle s'explique enfin avec franchise ! » Vincent, embarrassé, et pour ne pas opposer à son interlocuteur une fin de non-recevoir, parla d'une réduction des troupes françaises en Allemagne, delà nécessité pour l'Autriche d avoir un débouché assez large sur l'Adriatique en Dalmatie, mais s'empressa d'ajouter qu il lui fallait d'abord demander les instructions de sa Cour l.
Le 18 mars, Vincent, ayant sans doute reçu un courrier de A ienne. annonça à Talleyrand que son gouvernement était disposé à négocier, mais non pas avec la France seule, aussi avec les auires belligérants : il venait d'envoyer dans cette intention M. de Merveldt à Saint-Pétersbourg. Réponse qui avait beaucoup de ressemblance avec celle de la Prusse, et paraissait donc révéler une entente avec les alliés.
L Empereur en eut un moment d émotion. Andréossy
i. AIT. Etr., Corr. de Vienne, vol. 38o, f° o,3. — A. Lefebvre. III, 70.
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donnait alors de nouveaux détails sur les armements de l'Autriche et sur les dispositions de l'opinion à Vienne : « Son éloignement pour la France est invincible ; tant qu'elle conservera quelque espoir, elle ne consentira jamais à une alliance; elle feindra peut-être de vouloir se rapprocher; mais ce sera, ou pour épier les intentions secrètes de Sa Majesté, ou pour tenir des agen's à portée de connaître la véritable situation des choses1. » Cela, à r adresse du baron de Vincent.
Napoléon cacha assez mal ses inquiétudes dans la lettre qu'il adressa à Talleyrand le 20 mars : « Vous devez répondre à M. de Vincent que vous ne pouvez pas faire une réponse officielle à une chose qui ne lui a pas été officiellement déclarée;... qu il serait possible qu'on ne fût pas éloigné d accepter la médiation de 1 Autriche; mais que le préalable dans cette circonstance, c'est que 1 Autriche n'arme pas, et que, s'il est dans l'intention de la cour de Vienne de rétablir la paix entre la France et la Russie, elle doit se présenter un bâton blanc à la main, comme un juge de paix. Il résultera décela pour lAu triche un tn'S beau rôle... Au reste, je ne ferai une réponse olïicielle que lorsque j aurai une notification officielle. Vous laisserez pressentir que cette réponse sera favorable, si je n ai aucun sujet d'inquiétude du côté de l'Autriche2. »
Mais l'Autriche aurait-elle le bâton blanc à la main, ou l'épée au poing ? Redoutable question de ces derniers jours de mars.
Pour tâcher d'entretenir encore quelque temps les hésitations de la cour de Vienne, 1 Empereur lui fit de nouvelles avances, et Talleyrand écrivit à Andréossy : « Sa Majesté est disposée à accepter la médiation de l'Autriche pour une
1. Aff Etr., Corr de Vienne, vol. 38o, f09 io5, 109, 116. 1. Corr. de Napoléon, XIV, 482.
paix dans laquelle la Turquie serait comprise; car, direzvous, l'intégrité de la Turquie et son indépendance sont pour la France xan intérêt de premier ordre, et Sa Majesté croit que 1 Autriche n'est pas moins intéressée à ne pas laisser entamer l'empire ottoman. Vous insisterez sur ce point, et vous direz qu'en parlant de l'empire ottoman, il doit être entendu que la Valachie et la Moldavie ne seront pas exceptées et ne continueront pas à dépendre des Russes. »
Peut-être en effet, sans l'avouer à la France, l'Autriche craignait-elle les progrès de la Russie dans la région du Danube inférieur ; peut-être cette considération influerait elle sur ses décisions ou la tiendrait-elle dans 1 indécision. Et lEmpereur se déclarait même prêta signer un armistice1. Il fallait à tout prix empêcher l'Autriche de se prononcer.
Napoléon ne fut fixé que le y avril, mais il en éprouva un réel soulagement. Ce jour là le baron de Vincent remit à Talleyrand une note officielle offrant la médiation de l'Autriche entre la France et les cours de Saint-Pétersbourg, Berlin et Londres, « pour une négociation en commun qui embrasserait l'ensemble de leurs intérêts réciproques, afin de conclure une paix assurée et solide qui garantisse pour l'avenir les relations politiques de l'Europe ».
Ainsi l'Autriche se présentait en juge de paix. C'était laisser du répit à Napoléon; il en eut de la satisfaction. Il s'attendait à autre chose. « Il résulte de ses lettres (d'Andréossy), écrivait-il à Talleyrand, que l'Autriche ne nous fera point la guerre, qu'elle sent sa position délicate, et qu'elle louvoie entre nous et la Russie ; il ne nous en faut pas davantage. Quant à la réponse à faire à M. Andréossy, écrivez-lui dans ce sens; dites-lui que j'ai été satisfait de la note de l'Autriche et que je me dispose à y répondre favorablement. »
i. Aff. Etr., Coït, de Vienne, vol. 38o, f° 119.
Le 1 9 avril, en effet, Talleyrand, au nom delà France, accepte officiellement la médiation de l'Autriche ; il faut lire tout entière cette note dont tous les termes ont été pesés avec le plus grand soin.
« Le soussigné, Minisire des relations extérieures, a mis sous les yeux de Sa Majesté 1 Empereur et Roi la note qui lui a été remise par M. le baron de Vincent.
« L'Empereur accepte, pour lui et ses alliés, l'intervention amicale de l'empereur François II pour le rétablissement de la paix, si nécessaire à tous les peuples. Il n'a qu'une crainte, c'est que la puissance qui jusqu'ici paraît s'être fait un système d'asseoir sa grandeur et sa puissance sur les divisions du continent, ne cherche à faire sortir de ce congrès de nouveaux sujets d aigreur et de nouveaux prétextes de dissension Cependant toute voie qui peut faire espérer la cessation de l'effusion du sang et porter enfin des consolations parmi tant de familles ne doit pas être négligée par la France, qui, au su de toute l'Europe, a été entraînée malgré elle dans la présente guerre.
« L'Empereur Napoléon trouve d'ailleurs, dans cette circonstance, une occasion naturelle et éclatante de témoigner au souverain de l'Autriche la confiance qu'il lui inspire, et le désir qu'il a de voir se resserrer entre les deux peuples, les liens qui ont fait, en d'autres temps, leur prospérité commune, et qui peuvent aujourd hui, plus que toute autre chose, consolider leur tranquillité et leur bien être1. »
A ce moment l'Autriche recevait communication des articles de Barlenstein : par ce qu'ils disaient, par ce qu'ils sous-enlendaient, par le fait qu ils étaient le résultat d'une entente entre la Prusse et la Russie et qu'une telle entente pouvait n être pas profitable aux intérêts de la cour de Vienne,
i. Aff. Etr., Corr. de Vienne, vol. 38o, f° i38. — Corr. de Nap., XV, 69,81.
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ils n'étaient pas pour lui plaire, pas plus qu'à l'Angleterre. Elle s'en tint donc à sa médiation, et poursuivit là-dessus, avec une certaine activité, une négociation forcément longue, de Londres à Saint-Pétersbourg. Elle fut heureuse de n'avoir pas à se prononcer, d avoir au moins du temps devant elle.
Un détail nous paraît très expressif de ses rapports avec la Russie. L'impératrice mourut le i3 avril 1807, et il fut presque aussitôt question de remarier François II avec la grande-duchesse Catherine, sœur du tsar. Le chancelier de Russie, M. de Budberg, écrivit de Bartenstein le 18 mai à son souverain une lettre où il lui donnait le ferme conseil de ne pas donner son consentement à ce mariage; entre autres raisons, il faisait valoir la situation précaire de l'Autriche. « Dès lors, disait-il, les sentiments aussi tendres que naturels que Votre Majesté porte à son auguste sœur attacheraient la Russie d'une manière indissoluble au sort de lAutriche ; la dernière goutte du sang de vos sujets appartiendrait, pour ainsi dire, autant à cette puissance qu'à la patrie ; et la Russie, entraînée malgré elle dans des intérêts qui au fond peuvent devenir très différents des siens, cesserait de faitd être une puissance indépendante1. »
On voit si les liens de l'éternelle « coalition » étaient étroitement serrés.
En attendant, Napoléon était sauvé du danger qu'il avait un moment redouté. Il avait gagné le temps nécessaire à la reconstitution de ses forces ; le printemps était venu et commençait de sécher les boues de la Pologne et de la Prusse; 1 herbe poussait. La saison était favorable à l'achèvement du siège de Danzig et à la reprise des opérations contre les Russes. Il ne lui fallait plus que quelques semaines pour être prêt. L'Autriche était bonne de les lui assurer .
1. Tratchevski, Rapports de la France et de la Russie, IV, 47~49-
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Cependant Talleyrand faisait du zèle pour la paix, croyant sincère, au moins de quelque côté, la négocia lion de la médiation, ou plutôt attaché lui même à une politique qui n était pas tout à fait celle de son souverain. Il reçut le 23 avril une verte réprimande. « Monsieur le prince de Bénévent, je reçois votre lettre du 20 avril. Il me semble que vous vous êtes trop avancé en disant que vous pensiez qu'un armistice sur la base du status prœsens pourrait convenir. » — Onavu en effet que Napoléon s'y était déclaré prêt quelques jours auparavant. — « Je vous ai recommandé et je vous recommande encore la plus grande circonspection. Vous connaissez d abord qu'il faut que j'aie Danzig; il est possible même qu il faille que j'aie Graudenz. Vous avez donc commis une 1res grande faute. Il fallait vous en tenir à la première explication, que vous ne saviez rien là-dessus. Pourquoi donc s'amuser à s'expliquer sur des questions de cette nature, lorsqu'on ne vous a point fait connaître si les puissances ont accepté ou non la m'-diation ?... D'ailleurs il n'est pas de circonstances où il faille marcher plus doucement que dans celle-ci ; moins vous en direz, mieux cela vaudra. Vous avez remis la note le 20 ; songez donc qu elle sera le 24 à Vienne, qu'elle peut être le 29 à Bartenstein, et que, le 2 ou le 3 mai, on peut avoir une réponse à une proposition d'armistice; et dans cet intervalle je ne sais pas ce qu'il pourra me convenir de faire... Il faut que vous soyez parfaitement ignorant des opérations militaires ; qu'elles soient pour vous la mer à boire ; que vous ignoriez même les positions qu on occupe, leurs inconvénients et leurs avantages ; que ce ne soit point votre métier... 11 faut donc être circonspect, marcher doucement et voir venir ; ne s'engager en rien, d aucune manière, pas d'un iota plus qu il n'y a d'écrit dans la note ; il faut que le lieu même où doit se réunir le congrès puisse, si cela convient, devenir un objet de longueurs et de discussions. Je vous recommande de bien
vous pénétrer de tout cela, qui est de la plus grande importance '. »
Dans les derniers jours du mois d'avril, les gouvernements de Londres, de Berlin et de Saint-Pétersbourg firent connaître, comme le gouvernement français, leur acceptation de la médiation autrichienne, soucieux seulement de savoir sur quelles bases la négociation de la paix générale pourrait être engagée, et cela même pouvait encore entraîner quelques longueurs et discussions.
Du moins le baron de Vincent fit il connaître à Varsovie cette adhésion générale. A quoi Talleyrand, docile à la leçon reçue, répondit qu il était désormais assez difficile d atteindre Napoléon pour avoir ses instructions : « L Empereur se trouve chaque jour plus éloigné ; car Sa Majesté, poursuivant ses avantages, a passé la Pngel, et peut être est elle en ce moment sur les bords du Niémen2. » Or à celte date Napoléon n'avait pas bougé de Finkenslein, où il était installé depuis un mois, et il ne devait pas mettre ses troupes en mouvement avant les premiers jours de juin. Même il appela Talleyrand auprès de lui, par lettre du 29 avril, pour achever de rompre toute négociation avec la cour de Vienne.
Pendant tout le mois de mai, le baron de Vincent essaya d'avoir des nouvelles du quai lier général français. Ce fut en vain, et il en fut fort peiné, ayant noué dès lors avec le prince de Bénévent des relations très étroites.
Voici là-dessus deux, pi-ces curieuses, deux lettres écrites le même jour. 16 juin, par M. de Vincent à Talleyrand, lune destinée au ministre, 1 autre à 1 ami.
« Mon prince, le désir de me rapprocher de vous, que je vous ai témoigné par les lettres que j'ai eu 1 honneur de vous adresser le 29 du mois dernier et le 8 de celui-ci, n'ayant