CHAPITRE III CONSTANTINOPLE ET FINKENSTEIN
Si le « grand but » d'Alexandre Ier était de rejeter Napoléon au delà du Rhin, le grand but de Napoléon était de chasser les Russes des Balkans, de leur arracher tout moyen d'action sur Constantinople, de se réserver la domination de T Orient, selon une des plus vieilles traditions de la France. Il y a là une des formules essentielles de l'histoire de l'Europe et de Napoléon. Par là Constantinople fut au moins un moment l'un des champs de bataille principaux de la conquête napoléonienne.
Sebastiani y avait été jeté en extrême-pointe d'avant-garde, sur un terrain bien connu de lui, pour redresser cette partie fléchissante delà « barrière de 1 Est ». C'est le sens littéral des instructions qui lui furent remises le 20 juin 1806 et que nous avons rappelées au commencement de ce volume : « Triple alliance de Moi, Porte et Perse, contre Russie... Je veux raffermir et consolider ce grand Empire (l'Empire Ottoman) et m'en servir tel quel comme opposition à la Russie. »
Il faut voir en ces phrases vigoureuses la définition de la
1. Ce chapitre est en partie le résumé de notre livre. La politique orientale de Napoléon, Sebastiani et Gardane, 1806 180S. Paris, Alcan, 1904. — Nous avons dû le replacer ici dans le cadre de la politique générale de Napoléon: il nous semble qu'il en sera éclairé d'une lumière nouvelle.
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politique napoléonienne, et nous prenons le mot définition dans son sens propre.
Sébastiani arriva à Constantinople le 9 août 1806. Il bénéficia en quelque manière de la victoire d Austerlitz et du prestige décisif quelle avait assuré à la France. Il fut l'objet d'une réception magnifique; le sultan et la Porte lui firent des cadeaux exceptionnels, notamment une maison de campagne sur le Bosphore pour y soigner sa jeune femme, fatiguée du long voyage.
Les ambassadeurs d'Angleterre et de Russie, Arbuthnot et Italinski, en furent irrités ; non par pure jalousie, mais ils y voyaient justement l'annonce dune redoutable lutte à soutenir contre l'influence française.
Cette lutte ne se fit pas attendre en effet. Le 24 août, avant même que Sébastiani n'eût été reçu au Divan, le gouvernement ottoman prononçait la destitution des deux hospodars de Moldavie et de Valachie, les princes Morousi et Ypsilanti, qui s'appuyaient ouvertement sur la protection de Saint-Pétersbourg et nourrissaient à Constantinople de continuelles intrigues contre la France. Ils furent remplacés aussitôt par les princes Callimachi et Alexandre Soutzo. D'autres personnages de la Porte, qui y étaient plus ou moins secrètement et plus ou moins gratuitement les agents du gouvernement russe, furent entraînés dans la même disgrâce , que la Russie fut en droit de considérer comme une sorte de provocation à son égard. Le 28 août, le sultan recevait Sébastiani en audience solennelle. Résolument enfin, après des années d'hésitation, la Turquie se mettait dans le parti de la France.
Sur courrier reçu de Saint-Pétersbourg, l'ambassadeur russe Italinski remit, quelques jours après, une protestation officielle à la Porte : — Le traité de Koutchouk-Kainardji de 1774, y était-il dit, a fait de la Russie la protectrice des hospodars des deux Principautés ; selon les termes du hatti-
shérif de septembre 1802, d'accord avec le gouvernement russe, ils sont nommés pour sept ans, et dans cet intervalle ils ne peuvent être destitués, sans que 1 avis motivé en soit adressé à la Russie. Il y a donc eu dans leur remplacement une violation manifeste des traités.
Il est certain crue la Russie ne pouvait consentir à cet échec : la Moldavie et la Valachie étaient pour elle alors la voie du Danube, la porte des Balkans, le sens même de sa pénétration sur Constantinople et la Méditerranée. Ces deux provinces furent pendant environ un siècle, jusque vers la guerre de Crimée, lobjet des préoccupations les plus vives de la politique russe.
Italinski demandait donc la réintégration de Morousi et d'Ypsilanti, sous menace d'une rupture immédiate et d'une demande de passe-ports. Il fut appuyé par 1 ambassadeur d'Angleterre Àrbuthnot, qui fit valoir d'autres arguments, des arguments de sen liment : — que le traité d'Oulril, signé à Paris entre la France et la Russie, n'avait pas été ratifié par le tsar, qu'une nouvelle coalition venait de se former contre la France, que la Prusse, qui en était le principal élément, avait une force militaire considérable, que Bonaparte allait être certainement écrasé.
Le Divan fut effrayé, comprit qu il avait été trop vite et trop loin, qu'il avait tout à craindre de la Russie et de l'Angleterre, qu'il ne pouvait pas encore être efficacement soutenu par Napoléon. Le 6 octobre, le sultan Selim écrivit à l'Empereur pour s'excuser d être obligé de céder aux ennemis de la France : menacé de la guerre, il tenait à éviter « cette extrémité prématurée et contraire aux lois de la religion » ; le i5 octobre, lendemain de la bataille d Iéna, mais avant que la nouvelle n en fût arrivée à Constantinople, Morousi et Ypsilanti étaient rétablis dans leurs fonctions. Ce fut au tour du parli russe de triompher, de Sebastiani de s'indigner. Il le fit dans ses dépèches en des termes
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sévères : que le ministère turc était « en état de vasselage », qu'il venait de consentir à « la plus honteuse capitulation qu'il soit possible de rencontrer dans les annales de cet empire », qu'il n était conduit que par la crainte, « accoutumé déjà à une verge de fer ». Et, revenant sur le récent passé, il constatait que la Porte n'avait pas de politique, qu'elle était à la merci des événements extérieurs, qu'après Marengo elle s'était rapprochée de la France, que lors de la formation de la troisième coalition, elle s'en était éloignée, qu'elle était revenue vers elle après Austerliiz, et que maintenant elle était émue de la formation de la quatrième coalition. Sébastiani avait raison, mais non pas de s'étonner; il n'y avait à cette conduite de la Porte rien que de très naturel : se mettre du côté du plus fort, ou attendre de le connaître, c'est le cours ordinaire de la politique, en beaucoup de pays.
C'est pourquoi la victoire d'Iéna devait changer encore les dispositions de la Porte; l'effet en fut d ailleurs assuré par une vigoureuse impulsion de Napoléon.
Le ii novembre, il écrivait au sultan Sélim une éloquente lettre ' ; après lui avoir fait part de ses éclatants succès et des résultats qu il en attendait, il disait : « Reprenez confiance. Les destins ont promis la durée de votre empire ; j'ai la mission de le sauver, et je mets en commun avec vous mes victoires. » Toutes ces expressions ont un grand sens.
Talleyrand en même temps faisait part à Sébastiani des intentions du gouvernement impérial. Notamment ii était résolu à ne restituer Varsovie et Berlin, s il les restituait jamais, que quand la Porte aurait recouvré toute son autorité en Moldavie et Valachie, par le rétablissement des hospodars fid -les. « Il n est plus douteux, ajoutait-il, qu une puissance plus élevée que toutes les autres ne conduise ces événements 2. »
i. Corr. de Napoléon. XIII, 5 19.