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Napoléon s'était installé le ier avril au château de Finkenstein, près d'Osterode. Ayant réparé les suites immédiates de la bataille d'Eylau, il faisait face à la Russie, pour lui porter un coup décisif.
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De là il gouvernait 1 Occident, surtout pour en tirer les ressources nécessaires à la lutte, et il enveloppait de sa pensée 1 Orient : jamais il n'y porta plus*loin son regard.
La politique qu'il y prépara fut fondée sur les renseignements des nombreux agents qu'il y avait lancés, dans toutes les directions : entre autres, Marmont qui commandait l'armée de Dalmatie; David, envoyé comme consul à Traunik, en Bosnie; l'adjudant -commandant Mériage, établi à Widdin comme en un observatoire donnant sur toute la région danubienne ' .
Il connut dans leur vérité et il récompensa comme il convenait les services remarquables de Sébastiani à Constantinople. Mais aussi, par toutes ses lettres, même au temps de la déroute des Anglais, Sébastiani évita à l'Empereur de mettre la moindre confiance dans l'énergie de la Porte ; après ces quelques jours de réveil, elle était retombée dans sa faiblesse sans doute irrémédiable. Tout l'empire ottoman était déchiré de dissensions, et comme en état de dissolution; nulle part, il n'offrait la moindre consistance pour y fonder un plan d'opérations, une action politique quelconque; il était bien plutôt pour inspirer tous projets de démembrement ou de destruction.
Du côté de l'Europe notamment, tout au long de la frontière de la Save et du Danube, il offrait un lamentable spectacle. Tous pachas indociles. En Epire, à Janina, le trop célèbre Ali Tébéléni suivait sa voie personnelle, entre la France dont il recevait des fusils, pour s'en servir au besoin contre elle, et l'Angleterre qui l'encourageait à l'indépendance et lui donnait quelque argent.
Il y avait un bon pacha à Traunik, Krousseref-Méhémct, dont le consul David faisait de grands éloges : trente-cinq
i. A. Boppe La mission de Mériage à Widdin, 1807-1809 (Annales de VEcole des Sciences politiques, i5 avril 1886). — Arch. Nationales, AF. IV, 168G, Lettres des bords du Danube.
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ans seulement, brave et généreux ; il sait dire avec esprit des choses obligeantes ; il sourit ordinairement en parlant; en un mot, il a autant de rapport avec un Français qu'un Turc peut en avoir : « J'ai toujours aimé les Français, dit-il à David ; il y a dans mon cœur je ne sais quoi qui m'attire vers eux. » Le seul nom de Napoléon fait sur lui un effet prodigieux : « Je voudrais trouver quelque occasion de lui prouver que je suis aussi un guerrier; mais où la trouver? Il ne laisse plus rien à faire aux Turcs : il a cueilli tous les lauriers, » D'ailleurs ce bon pacha n'est pas parfaitement obéi dans toute la Bosnie, où il y a beaucoup d'agitation, à cause du voisinage des Français de Dalmalie, et surtout à cause de la prise d'armes de la Serbie. Car depuis 1804, sous la conduite de Kara-Georges, la Serbie est tout entière en état d'insurrection, et déjà les troupes turques en ont été presque complètement chassées.
Dans la région de Widdin régnait aussi un grand désordre, par suite de la mort de Pasvan-Oglou, survenue le 27 janvier 1807. Il avait exercé pendant plusieurs années sur la Bulgarie une domination absolue sans souci des ordres qui venaient de la Porte ; il avait même été sur le point de marcher sur Constantinople pour y renverser le padischah et prendre sa place. Lui mort, tout le pays se déchirait entre ambitions rivales ; son lieutenant, Molla-aga, était le maître à Widdin et prenait le titre de pacha; mais son autorité n'était pas reconnue hors des murailles de la ville. Celle du sultan n'y gagnait rien.
Le pacha de Routchouk, Mustapha le Bairactar, se trouva alors tout-puissant dans la région du Danube inférieur. Il n'était séparé des troupes russes de Michelson que par le Danube, mais il regardait davantage du côté de Constantinople ; car il y soufflait un vent de révolution, propice aux ambitions.
En attendant il tenait tête vigoureusement aux Russes, du
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moins en paroles. Michelson lui avait fait passer, comme à ses voisins, des assurances pacifiques, déclarant qu'il n était pas en guerre avec la Porte, qu'il voulait seulement la délivrer de l'influence française, lui rendre toute son indépendance. Le Bairactar lui répondit éloquemment : « Tu n'es pas en guerre avec la Sublime Porte, et tu as envahi ses États. Tu n'es pas en guerre avec la Sublime Porte, et tu assièges ses places fortes; tu as pris Choczim, Bender, égorgé les Musulmans qui s'y trouvaient enfermés. Nous savions que les Russes étaient nos ennemis ; nous les savions braves, et non pas hypocrites à ce point. Cesse de feindre, fuis ; mais ne te déshonore pas par de vils mensonges et par des subterfuges inutiles. Au reste, si tu n'es pas notre ennemi, retourne au delà du Dniestr ; rends nous nos places fortes, et cesse de susciter des rébellions dans notre pays. »
Or, il y avait à Routchouk, un Français, un officier d'artillerie, le capitaine Gharroy, de l'armée de Marmont. Il était ravi du ferme langage du pacha, et il l'excitait à passer aux actes. Mais il fut fort mal reçu, Mustapha lui déclarant qu'il n'avait pas besoin de ses conseils, et qu'il viendrait bien tout seul à bout des Russes : « Mais alors, lui dit Charroy un peu blessé, puisque vous êtes si fort, pourquoi les laissez-vous tranquillement campés sous les murs de Giurgevo, en face de Routchouk à une portée de canon ? Pourquoi ne relevezvous pas les défis qu'ils vous lancent tous les jours? — J'attaquerai les Russes, répliqua le pacha, quand cela me conviendra ; quant à présent, je ne veux pas sortir pour geler de froid comme un cochon. » Or le rapport de l'officier constate qu'il faisait à ce moment le plus beau temps du monde.
En attendant, Mustapha le Bairactar envoyait de temps à autre à la Porte des sacs de têtes et d'oreilles coupées sur les troupes de Michelson ou plutôt sur les sujets mêmes du sultan ; et il passait à Constantinople pour un foudre de guerre.
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Il était comme tout le reste de l'armée turque des bords du Danube, absolument oisive, dit Sébastiani, « fumant la pipe, assise sur ses talons » .
Michelson heureusement ne pouvait rien faire ; quelquesuns de ses régiments avaient été rappelés en Pologne ; aussi affirmait-il toujours les meilleures intentions à l'égard des Turcs, préférant en somme avec prudence qu'il n'y eût pas un réel état de guerre. L'occasion était bonne pour lui infliger quelque leçon comme celle que venaient de recevoir les Anglais.
Sébastiani s'y employa ; il essaya de maintenir le bel enthousiasme de février, refroidi dès le lendemain du départ des Anglais : misérable mission que de toujours recommencer le même effort, de redresser perpétuellement des énergies aussitôt abattues, de ranimer un moribond. L'ambassadeur, las de cette besogne qui lui semblait vaine, dans toutes ses dépêches demandait son rappel, pour aller se battre dans la Grande-Armée. De grandes douleurs privées achevèrent de lui faire prendre en dégoût le séjour de Constantinople. Il avait emmené sa femme avec lui. Le 1 5 avril elle accoucha d'une fille l ; il en faisait part le jour même à Talleyrand, et le priait encore à cette occasion de le faire bientôt revenir d'un pays qu'il avait « pris en aversion ». Etait-ce pressentiment? Un mois après, le i5 mai, la jeune mère était emportée brutalement par une fièvre puerpérale. Le désespoir du général fut terrible : « J'espère, écrivait-il à Talleyrand, que vous verserez une larme sur la mort de ma malheureuse Fanny. Vous serez sensible à mon malheur trop affreux. Arrachezmoi de cet horrible pays, mais de suite. » Il fut quelque temps dans un élat d'accablement et de langueur qui inquiéta beaucoup son entourage. Puis il fallut se remettre à la besogne.
i. Qui devait être la malheureuse duchesse de Praslin.
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Le but était dès lors de pousser les Turcs sur le Danube, de chasser les Russes comme on avait chassé les Anglais. Sébastiani, le capitaine Boutin et le grand vizir dressèrent à cette intention un grand plan de campagne : 100.000 hommes seraient rangés le long du Danube avec Mcopolis pour centre ; l'aile droite, particulièrement forte, appuierait sur le Danube inférieur, le franchirait, gagnerait le Dniestr inférieur, couperait les communications des Russes avec Odessa, ou les obligerait au moins à la retraite sur leurs frontières.
Les dispositions du sultan Sélim étaient excellentes ; il adressait à ses troupes une redoutable proclamation : « Mes intrépides commandants des places limitrophes n'ont pas cessé de fondre sur les Russes, et, Dieu merci, chaque fois ceux-ci ont été terrassés ; chaque fois, ils ont perdu têtes, prisonniers, artilleurs et munitions. Mon camp impérial va s'ébranler et gagner en toute diligence sa première station dans la plaine de Davoud-pochané, d'où il prendra le chemin de la Mctoire. Car la Sublime Porte étant la cour de Mahomet, il n'y a point de doute qu'elle n'ait la môme durée que le monde, qu'elle n'existe jusqu'au jugement dernier »
Mais toute la vigueur des Turcs se dépensa en ces paroles. Dans le moment même de ces appels belliqueux, le sultan recevait Sir Arthur Paget et Pozzo di Borgo, agents secrets des cours de Londres et de Saint-Pétersbourg. D'ailleurs les Janissaires s'agitaient, irrités des réformes militaires de Sélim, ne voulaient pas aller à la frontière, estimaient avoir mieux à faire à Constantinople. En vérité la grande armée de 100.000 hommes n'existait guère que sur les papiers du capitaine Boutin.
Il n'y avait rien à faire. La barrière était pourrie, et les Russes l'auraient enfoncée au premier choc, si Napoléon ne les avait pas retenus, par ses armes et par sa diplomatie.
Il essaya encore de tirer quelque chose de la Turquie en la
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soutenant de troupes françaises.. Il mit en avant le projet d'envoyer Marmont à Widdin avec 20.000 hommes : on en pouvait attendre des résultats intéressants.
Mais cette seule idée souleva dans toute la Turquie des protestations unanimes; le pacha de Traunik la trouva insultante : elle révélait chez l'empereur des Français un insupportable mépris pour la valeur militaire des Turcs, et peut-être aussi des ambitions inavouées sur l'empire ottoman lui-même, comme celles qu'il avait autrefois manifestées en Egypte et en Syrie.
Il fut impossible de passer par-dessus une opposition aussi résolue et des susceptibilités aussi justifiées : le sultan Sélim eût été renversé du coup s'il avait donné son consentement aux propositions de la France. Sébastiani le déclara à Talleyrand en termes formels. Napoléon se hâta de lui faire répondre qu'on y renonçait donc, qu'on se contenterait d envoyer à Constantinople des canonniers et des officiers instructeurs. Pour le surplus on tâcherait de négocier un traité ferme avec l'ambassadeur que le sultan avait dirigé sur le quartier général de l'Empereur.
Cette ambassade extraordinaire, annoncée au lendemain d'Iéna, avait été confiée à Emin-Vahid-effendi. Il était arrivé à Varsovie le 2 mars, le jour même où les Anglais fuyaient devant Constantinople. Il y fut retenu par Talleyrand ; Napoléon, à cette date, était, au point de vue diplomatique, absorbé par sa négociation avec l'Autriche : il fallait d'abord voir ce qui en sortirait, et l'Empereur ne put recevoir l'ambassadeur de la Porte qu'au milieu de mai .
D'ailleurs celui-ci n'était pas non plus pressé de rien conclure. Tout au long de son chemin, il avait été assez irrité des honneurs rendus à l'ambassadeur persan, Mirza-Riza- Khan, qui voyageait presque en même temps : car il y avait, il y a toujours eu des querelles de frontières, du côté du Kourdistan, entre la Turquie et la Perse; et les Persans, on le
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sait, ne peuvent être considérés que comme des hérétiques aux yeux du commandeur des croyants ; et même la Porte n'a-t-elle pas quelques vagues prétentions de suzeraineté sur la Perse? Mais surtout il semble bien qu'Emin-Vahid effendi avait le souci de ne pas se compromettre, de ne pas compromettre son pays par quelque convention trop nette : il était bien le personnage représentatif de la politique ottomane du moment.
Dès que Napoléon le vit, il le pressa, selon sa manière ordinaire ; il le rudoya presque : il est le meilleur ami des Turcs ; il leur garantit une indépendance absolue et durable ; il les arrachera au sort de la Pologne ; il déchirera les articles onéreux que leur ont imposés les Russes au traité d'Yassy ; il leur rendra la Crimée ; il leur rendra la Géorgie ; la mer Noire redeviendra « la fille des sultans ». Mais il faut qu'ils travaillent eux-mêmes à ce relèvement prochain, qu ils le méritent, qu'ils opèrent de concert avec les Perses et les peuples du Caucase, que le pacha d Erzeroum fasse sa jonction avec Abbas-Mirza, le fils du schah, que la flotte turque, au lieu de s'immobiliser à l'entrée des Dardanelles, comme hypnotisée par les Russes de Ténédos, entre dans la mer Noire et porte des troupes de débarquement sur la côte de Crimée, que le grand vizir franchisse enfin le Danube, et se hâte en Yalachie, en Moldavie, vers le Dniestr, où les Français lui donnent rendez -vous vers Kaminiec. Les circonstances sont critiques : que la Turquie se réveille enfin, et elle retrouvera son ancienne splendeur; sinon, elle sera livrée aux destinées impitoyables.
Vahid-effendi affirma, au nom de son gouvernement, les intentions les plus énergiques, et les négociations furent ouvertes. L'ambassadeur fut mis en rapports avec Caulaincourt, assisté de M. Roux, ancien secrétaire d'ambassade à Constantinople. Mais ses instructions ne comportaient qu'un accord défensif contre la Russie et pour trois ans seulement.