‹ Napoléon et l'Europe; TilsitChapitre 71 sur 185 · Aff. Etr., Correspondance de Wurtemberg, vol. 43, f° i · texte numérisé non relu

Aff. Etr., Correspondance de Wurtemberg, vol. 43, f° i

LES ENTRETIENS DE T1LSIT l85

que, quand il y eût été, il y aurait renoncé du moment que la conséquence immédiate serait de placer le trône de Varsovie presque dans ses mains. La politique de l'empereur Napoléon est que son influence immédiate ne dépasse pas l'Elbe ; et cette politique, il l'a adoptée, parce que c'est la seule qui puisse se concilier avec le système d'amitié sincère et constant qu'il veut contracter avec le grand empire du Nord1. »

Cette apparente modération lui permit de ne pas céder sur la question de Prusse.

Il semble que Napoléon ait formé le dessein de ruiner totalement la Prusse, de la réduire à un tel état qu'elle ne fût plus « une puissance dans la balance politique de l'Europe ». Ainsi s'explique l'offre première qu'il faisait au prince Lobanof de la ligne de la Vistule.

C est un fait évident que la Russie ne voulut pas dépouiller la Prusse et qu'elle sauva son existence politique ; que c'est par considération pour l'empereur Alexandre que Napoléon reconstitua jusqu'à un certain point la puissance prussienne. Il faut rendre cette justice au tsar comme Frédéric-Guillaume la lui rendit. Il est vrai que lorsqu' Alexandre demandait quelque chose pour la Prusse à l'ouest de l'Elbe, il espérait lui-même s'approcher davantage de la Vistule, comme il advint en i8i5. Il est vrai qu'en sauvant la Prusse, il tenait surtout à maintenir une forte barrière entre l'empire français et l'empire russe. Sa politique fût-elle en l'occurrence plus intéressée ou plus généreuse ? Il n'importe. Que si elle fut plus intéressée, l'existence de la Prusse n'en était que mieux garantie 2.

Ainsi le débat que nous pouvons saisir sur pièces à Tilsit, porta surtout sur la Pologne et sur la Prusse ; il se résolut

i. Correspondance de Napoléon, XV, 38 4.

2. Cf. M. Handelsman, i3i. — Ranke, Mémoires de Hardenbergyïll, 492. — Vandal, I, 91-92. — J. H. Rose, III, i3i, i32, note.

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eu ces conclusions générales : reconstitution partielle de la Pologne sous la forme du duché de Varsovie ; mais aussi reconstitution partielle de la monarchie prussienne, avec le Brandebourg, la Poméranie, la Silésie et la vieille Prusse. L'influence française pénétra par la Pologne jusqu'à la Vistule ; mais l'influence russe demeura puissante en Prusse jusqu'à l'Elbe.

Les épées demeurèrent croisées. Car le traité de Tilsit ne fut pas un traité de paix définitive, mais une étape de la conquête napoléonienne. La dernière analyse n'y trouve pas des règlements de compte sans arrière-pensée, mais au contraire des préparations pour des entreprises nouvelles. Il ne donne pas à l'Europe une situation politique que l'on puisse estimer durable. Encore une trêve.

Tout arrangé ainsi entre les deux empereurs, les écritures furent finies par Talleyrand, Lobanof et Kourakine.

Il n'y eut pas de négociation avec la Prusse. Elle fut passive, comme la Pologne : des pions sur l'échiquier.

Kalkreuth, qui était officiellement chargé des intérêts de Frédéric-Guillaume, ne savait que conseiller à son roi d'être aimable, gai, d'avoir le sourire : « Votre Majesté, disait-il, obtiendra d'importants résultats si elle traite Bonaparte avec amitié et cordialité. Il n'attend, ne demande que cela, et cela est si facile. On s'afflige profondément de la dangereuse froideur de Votre Majesté envers lui. On s'imagine que Votre Majesté le boude, le méprise publiquement, on affecte l'air d'avoir une mauvaise conscience, ce qui n'est pas le cas, et on ne se l'explique que par la certitude que ^ otre Majesté était malade... L'Empereur de Russie est au mieux avec Napoléon; Votre Majesté pourrait très facilement cire sur le même pied et tout serait dit. »

Le roi ne put forcer son naturel, qui ne pouvait être gai, surtout en de telles circonstances. Alors Kalkreuth eut l'idée d'appeler la reine Louise à Tilsit, et de faire intervenir son

« admirable affabilité ». — « Bien que Napoléon, disait-il, ne soit pas accoutumé à frayer dans la société de femmes d'une haute éducation, il faut lui rendre la justice qu'il se conduit dans une pareille société comme un homme poli et bien élevé1. » Ce Prussien est amusant.

Pour n'avoir rien à se reprocher, la reine se risqua. Elle arriva à Pictupoenen le 4 au soir ; le tsar l'y vint voir le 5, et elle y fut saluée au nom de Napoléon par le grand écuyer Caulaincourt ; car l'Empereur connaissait les bonnes manières. Elle vint à Tilsit le 6, descendit à la maison du meunier. Napoléon lui porta ses hommages et se tint convenablement.

« Il est excessivement laid, écrit à ce propos la comtesse de Yoss, la figure grasse, bouffie et jaune, très gros, bas sur jambes et sans proportion ; ses grands yeux regardent partout, son expression est sévère ; il semble l'incarnation du destin ; seulement sa bouche est bien faite et ses dents sont belles. »

On connaît le récit de cette pénible et vaine démarche de la reine Louise ; il est de cette histoire anecdotique qui tente les écrivains. Il a été admirablement fait par Sorel, par Yandal, mieux encore par Napoléon : « Elle me reçut sur un ton tragique, comme Ghimène : — Sire ! Justice ! Justice ! Magdcbourg ! on eût dit Mlle Duchesnois dans la tragédie. — Elle continua sur ce ton qui m'embarrassait fort ; enfin pour la faire changer, je la priai desasseoir; rien ne coupe mieux une scène tragique; car, quand on est assis, on devient comédie "' . »

Le soir du 6, elle présida le dîner impérial ; elle insista auprès de 1 Empereur pour qu'il fût généreux, pour qu'il laissât à la Prusse son boulevard de Magdebourg. Il fut

i. Tatistcheff, 1 70-1 71 .

1. Cf. Sorel, VII, :i8i-i83. — Vandal, 1, 93-97. — Lefebvre, III, io5-io6. — J. H. Rose, II, i3i-i33.

aimable, promit d'y songer. Heureuse, elle retourna à Pictupoenen, disant son espoir à son entourage.

Napoléon écrivit à Joséphine : « La reine de Prusse est réellement charmante ; elle est pleine de coquetterie pour moi ; mais n'en sois point jalouse : je suis une toile cirée sur laquelle tout cela ne fait que glisser. Il m'en coûterait trop cher pour faire le galant l. »

Le matin du 7, les conditions de la paix furent connues, et données pour irrévocables ; terribles pour la Prusse, elles jetèrent la reine dans le désespoir. Elle vint pourtant encore le soir au dîner de 1 Empereur. Elle dompta sa peine ; elle n'obtint rien. Au départ : « Est-il possible, dit-elle à Napoléon, qu'ayant eu le bonheur de voir de si près l'homme du siècle et de l'histoire, il ne me laisse pas la liberté et la satisfaction de pouvoir l'assurer qu'il m'a attachée pour la vie ? — Madame, lui répondit gravement l'Empereur, je suis à plaindre ; c'est un effet de ma mauvaise étoile. »

Par le souvenir de ces scènes émouvantes, comme par celui des allusions blessantes dont elle avait été l'objet dans les Bulletins d'Iéna et de Berlin, la reine Louise demeura dans l'opinion une victime : image touchante de la Prusse elle-même.

Les traités du y juillet 1807 comprennent : un traité patent, des articles séparés et secrets, un traité d alliance a. Il faut analyser leur texte, où sont les seuls engagements que Napoléon ait jamais voulu connaître ; il faut se garder de leur

1. Correspondance de Napoléon, XV, 3g5. — La date proposée ne nous paraît pas la bonne.

2. On en trouvera le texte dans Vandal, I, appendice I, p. 499-^07, ou dans Schilder, L'ambassade de Tolstoï, p. 5i-6a.

faire dire ce qu'ils ne disent pas, de les solliciter vers quelque thèse que ce soit.

Ainsi on verra qu'il y est peu question de l'Orient, beaucoup moins que dans les conversations préliminaires ; nous devons nous écarter nous-mêmes, en cette analyse, du mirage de l'Orient. Essentiellement ces traités ont eu pour résultat de consolider et de consacrer la puissance de Napoléon dans l'Europe occidentale, et notamment en Allemagne ; quelques mesures seulement, d'ailleurs habilement calculées, ont été prises par lui pour dégager le chemin de Byzance, en en éloignant les Russes.

Presque tous les articles du traité patent concernent la Prusse. Elle y est conservée, mais en morceaux : « Par égard pour Sa Majesté l'Empereur de toutes les Russies », Napoléon consentait à lui restituer essentiellement le Brandebourg, la Silésie, la Poméranie et la Vieille Prusse. Elle était assez grande encore ; elle n'avait pas même en cet état, comme disait Boyen, un des ministres de Frédéric-Guillaume, « le format d'un vassal de la Confédération du Rhin1 ». Effondrée après Iéna, elle avait été en quelque manière réhabilitée par la longue durée de la guerre, par ses refus répétés de traiter avec le vainqueur, par sa vaillance égale à ses malheurs, et elle était déjà en train de refaire sa force morale ; elle commençait à montrer les vertus du relèvement.

Mais pour l'instant elle était pitoyablement mutilée, comme si Napoléon avait voulu se venger par jalousie de la gloire de Frédéric le Grand. Elle perdit tous ses domaines à l'ouest de l'Elbe, presque tous ses domaines polonais ; « l'aigle noir de Prusse eut les deux ailes brisées », écrit M. Vandal. Ce qui lui restait avait figure de ruines ; qu'on suive sur la carte les limites que le vainqueur lui imposait : la Poméranie y

1. Cf. J. Vidal de La Blache, La régénération de la Prusse après Iéna, p. 346.

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est détachée presque complètement de la Prusse, par le territoire de Danzig, proclamée ville libre sous la protection du roi de Prusse et du roi de Saxe, en réalité sous le commandement militaire de Rapp. À la hauteur de Custrin et de Francfort, la Silésie ne tient plus au Brandebourg que par un lambeau de territoire d'environ quatre-vingts kilomètres de largeur, enserré entre le grand-duché de Varsovie et le royaume de Saxe, et en outre le roi de Prusse devait laisser au roi de Saxe, grand-duc de Varsovie, à travers cette Silésie, la disposition d'une route militaire, où il convient de voir la continuation de la grande route Mayence-Francfort-Erfurt-Lcipzig- Bautzen, la route de la conquête impériale, et de la retraite.

A peine plus grande que la Saxe, en y ajoutant le duché de Varsovie, la Prusse était plus vulnérable, sur toutes ses frontières, que le nouveau royaume de Westphalie.

L'Allemagne prenait ainsi à peu près l'aspect politique que Napoléon avait voulu lui donner et qui caractérise beaucoup mieux les clauses de Tilsit que les quelques articles secondaires qui sont consacrés aux affaires d'Orient. En vérité l'empereur de Russie consacre l'existence de l'Europe napoléonienne, telle que l'avaient faite les victoires de la Grande- Armée. Il reconnaît Louis comme roi de Hollande, Joseph comme roi de Naples, s'engageant même à le reconnaître comme roi de Sicile « aussitôt que le roi Ferdinand IV aura une indemnité telle que les Iles Baléares ou l'île de Candie ou toute autre de même valeur » . Il reconnaît d'avance Jérôme comme roi de Westphalie, le royaume de Westphalie étant composé des provinces cédées par la Prusse à l'ouest de l'Elbe et d autres Etats actuellement occupés par les armées françaises. Il demeure entendu que si, lors de la paix future avec l'Angleterre, le Hanovre est définitivement réuni à la Westphalie, le roi de Prusse reprendra un territoire de trois à quatre cent mille âmes à l'ouest de l'Elbe.

« Sa Majesté 1 Empereur de toutes les Russies reconnaît

pareillement la Confédération du Rhin, l'état actuel de possession de chacun des souverains qui la composent et les titres donnés à plusieurs d'entre eux, soit par l'acte de Confédération, soit par les traités d'accession subséquents. Sa dite Majesté promet de reconnaître, sur les notifications qui lui seront faites de la part de Sa Majesté l'Empereur Napoléon, les souverains qui deviendront ultérieurement membres de la Confédération, en la qualité qui leur sera donnée par les actes qui les y feraient entrer ' . »

C'est la Confédération extensible, au gré de Napoléon, tentation à des entreprises toujours nouvelles : qui s'y opposerait, quand la Russie y consent ?

En attendant, déjà une zone d'Etats d'influence française s'allongeait à travers l'Allemagne, du grand-duché de Berg au grand-duché de Varsovie. L'Allemagne était plus que jamais « une colonie de l'esprit français », extension, jusqu'à une exagération funeste appelant la réaction, de l'action que la France avait exercée dans ce pays depuis les traités de Westphalie et qu'elle reprenait plus directement depuis le Recès germanique de i8o3.

A l'extrémité de cette zone, le grand-duché de Varsovie, gouverné par le roi de Saxe, membre de la Confédération du Rhin, apparaissait bien, dès le premier moment, comme l'avant-poste de lEmpire, comme une « marche » contre la Russie, autant que contre la Prusse ou l'Autriche, « germe de mort » de l'alliance que l'on proclamait à Tilsit, excitation, provocation à une coalition décisive des puissances partageantes.

On ne manquera pas de retrouver dans ce grand-duché de Varsovie, le souvenir de l'ancienne barrière de l'Est, relevée à la pladfe de la nouvelle que la Russie s'offrait à être. Car il est facile de reconnaître dans la politique napoléonienne, en

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