‹ Napoléon et l'Europe; TilsitChapitre 88 sur 185 · Aff. Étr., Corr. de Vienne, vol. 38o, f · texte numérisé non relu

Aff. Étr., Corr. de Vienne, vol. 38o, f

passer par l'Espagne; il n'était d'ailleurs pas disposé à se plaindre de cette nécessité. L'Espagne raisonnait d'autre manière. L'alliance française lui était lourde; elle avait subi d'importantes pertes à Trafalgar; les Anglais menaçaient son empire de l'Amérique du Sud, étaient à Buenos-Ayres. La chute des Bourbons de Naples était un redoutable avertissement ; celle des Bourbons d'Etrurie était dans l'air ; les Bourbons d'Espagne échapperaient-ils au sort de leurs parents? Ils ne se sentaient pas bien garantis.

Ils n'étaient pas sérieusement garantis par leur puissance militaire, qui était médiocre. Pour toutes ces raisons, il n'est pas étonnant que la cour de Madrid ait souhaité quelque affaiblissement de la grandeur française, qu'elle ait fait des vœux, lors de la formation de la quatrième coalition, pour la victoire de la Prusse.

Elle l'avait même fait un peu trop voir, et un peu trop tôt. Dans l'automne de 1806, sous prétexte de garnir la frontière du côté du Portugal, et de masquer Gibraltar, elle avait fait tout d'un coup de grands préparatifs militaires, qui avaient excité dans tout le pays un enthousiasme universel, une sorte de résurrection nationale, prélude de grands événements qui devaient en effet bouleverser l'Espagne deux ans plus tard. On avait remarqué que le prince de la Paix avait de nombreuses et mystérieuses conférences avec M. de Strogonof, ambassadeur de Bussie, et M. Henry, ministre de Prusse. Les hostilités engagées en Allemagne, le 14 octobre, le gouvernement de Madrid lança dans tout le royaume une proclamation appelant aux armes la nation tout entière, comme une levée en masse, dont on n'avait pas besoin de dire la destination.

Mais, ce même jour, la Prusse était écrasée à Iéna, la nouvelle n'avait pas tardé à en arriver en Espagne. Le prince de la Paix se précipita chez l'ambassadeur de France pour lui porter ses plus chaleureuses et sincères félicitations.

Napoléon ne fut pas dupe un seul instant : quelques dépêches du ministre prussien Henry, interceptées avant Berlin, l'avaient éclairé sur les dispositions de l'Espagne. Il n'est pas certain pourtant qu'il ait résolu dès lors de renverser le roi Charles IV ; l'analogie avec Naples ne suffit pas à le démontrer. Il ne songea d'abord qu'aux avantages à tirer de la situation délicate où s'était mise l'Espagne.

11 envoya Alexandre de Beauharnais comme ambassadeur à Madrid avec mission de se renseigner le mieux possible sur les intentions du gouvernement espagnol, mais d'entretenir les meilleures relations avec le prince de la Paix : « Montrez-lui beaucoup de confiance, il est le personnage le plus influent de la monarchie ; l'Empereur fait cas de sa personne et croit à la sincérité de ses dispositions. »' On ne dit pas quelles dispositions.

Pour plus de sûreté, Napoléon fit venir à Toulon les meilleurs vaisseaux de la flotte espagnole; il demanda i4 ooo Espagnols pour la garnison de Hambourg; pour aller plus vite, il se fit envoyer aussitôt les 5. ooo Espagnols de la garnison de Livourne et les y remplaça par une garnison française ; ainsi l'Espagne commençait à être dépouillée de l'Élrurie. Par compensation pour tout cela, il expédia au delà des Pyrénées 2 5. ooo prisonniers prussiens pour y être gardés et entretenus aux frais du trésor espagnol. Le prince de la Paix eut le bon goût d'en témoigner de la reconnaissance : « C'est un bienfait de plus, dit-il, une véritable armée étrangère dont nous serons redevables à la générosité de l'Empereur. » Est-il utile d'ajouter que le gouvernement de Madrid dut adhérer, et adhéra avec empressement au système continental : « Ce décret, dit encore Godoy, était indispensable contre un ennemi aussi peu scrupuleux que le

i. Aff. Étr., Corr. d'Espagne, vol. 670, f ° 4 1 3 : dépèche de Talleyrand à Beauharnais, datée de Berlin, 9 novembre.

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gouvernement anglais... L'Espagne garantit à la France son loyal et énergique concours : elle est liée désormais sans retour à la cause de son puissant allié, car c'est de lui seul qu'elle attend son salut '. »

Il y eut bien encore quelque frémissement dans l'opinion espagnole à la nouvelle d'Eylau, mais il ne dura pas. Le prince de la Paix n'eut plus d'autre velléité de résistance à la domination française, et il se prêta docilement à toutes les démarches que l'Empereur jugea nécessaires pour soumettre ou prendre le Portugal

Le 12 août 1807, l'ambassadeur d'Espagne à Lisbonne, comte de Campo-Alange, et le chargé d'affaires de France, M. de Rayneval. invitèrent, dans les termes les plus catégoriques, le gouvernement portugais à déclarer la guerre à l'Angleterre avant le ier septembre suivant, à rompre toutes relations diplomatiques avec elle, à arrêter comme otages tous les Anglais résidant dans le royaume, à confisquer toutes les marchandises anglaises, à joindre ses vaisseaux aux flottes du continent; sinon la France et l'Espagne lui déclareraient la guerre.

Le régent don Juan, qui gouvernait le Portugal au nom de sa mère, la reine Marie, malade, songea d'abord à fuir, et à se retirer au Brésil. Son ministre, M. d'Araujo, l'annonça même à M. de Rayneval : « Là du moins, ajoutait-il, nous échapperons à la dépendance de la France et de F Angleterre, et les chaînes de l'une et de l'autre, de quelque nom qu'on les honore, ne sont pourtant que des chaînes. »

Cependant, quelques jours plus tard, sans doute après entente avec le gouvernement britannique, le régent faisait des concessions; il consentait à rompre ses relations avec Londres, à fermer ses ports aux navires anglais ; mais il refusait d'arrêter les Anglais qui se trouvaient dans son

1. A. Lefebvre, Histoire des cabinets de l'Europe, III. 3o4-3cn. Dbiault. — Tilsit. i5

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royaume et de confisquer les marchandises anglaises ; d'ailleurs un grand nombre de familles anglaises quittèrent aussitôt le Portugal pour rentrer dans leur pays.

Napoléon ne fut pas satisfait. Il insista lui-même par une lettre au régent de Portugal pour le faire céder à toutes ses exigences; il n'obtint rien de plus. M. de Rayneval quitta donc Lisbonne le i rr octobre, et aussitôt des ordres furent envoyés à Junot pour qu'il ouvrît les hostilités. Le i5 octobre, il y avait réception du corps diplomatique à Fontainebleau ; le ministre portugais, M de Lima, s'y rendit et fut Mgoureusement apostrophé, selon la coutume en pareil cas : « Je ne souffrirai pas, s'écria l'Empereur, qu'il y ait un envoyé anglais en Europe... Je déclarerai la guerre à telle puissance que ce soit qui dans deux mois d'ici en aura encore un chez elle. J'ai 3oo.ooo Russes à ma disposition, et, avec ce puissant allié, je puis tout... Si le Portugal ne fait pas ce que je veux, la maison de Bragance ne régnera plus en Europe dans deux mois K »

Dans de telles circonstances, le prince de la Paix estima que décidément il valait mieux se tenir d'accord avec le ter-' rible empereur ; il avait peut-être en somme à y gagner, et il s'entendait à ménager ses intérêts. Il se mil à faire du zèle dans le sens de la politique française, car il avait des torts à se faire pardonner. A oici comment un jour il traitait les malintentionnés : « Vous vous plaignez, leur disait-il, de ce que l'Empereur des Français a un trop grand pouvoir ; mais quel usage en fait-il ? — Il gouverne l'Europe. — Eh bien ! Messieurs, par qui voudriez-vous qu'elle le fût ? Y a-t-il un souverain aussi vraiment grand que lui? — Non. — Connaissez-vous un politique plus libéral? — Non. — A-t-il jamais existé un plus grand capitaine! — Non, vraiment. — Eh bien ! donc, vous êtes des méchants dominés par

i . A. Sorel, VII. 21-.

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voire passion plus que guides par le désir du bien général. »

Godoy racontait lui-même cette scène à l'ambassadeur de France ; on n'est donc pas obligé d'en admettre l'authenticité; du moins ce récit tendait à prouver ses excellentes intentions à l'égard de la France.

Pour être à même de mieux la servir, il se fit donner de nouveaux pouvoirs. Il était déjà généralissime; par décret royal du i3 janvier 180-, il se lit nommer grand-amiral d'Espagne et des Indes; il eut le rang d'Altesse Sévénissime, avec les honneurs et les prérogatives des Infants. Pepa Tudo, avec laquelle il était toujours dans les meilleurs termes, fut faite comtesse de Castelfiel1.

Le 26 juin, il fut nommé commandant et inspecteur de la maison militaire du roi. « On s'accorde, écrivait Beauharnais, à considérer cette charge comme la plus importante de toutes celles que cumule ce prince. » Il profita de l'autorité de ces fonctions nouvelles pour écarter de la cour les amis du prince des Asturies, et l'on commença de se demander s'il n'avait pas la prétention d'éloigner du trône le légitime héritier : Charles IV était vieux, souvent malade; Godoy pensait-il donc réserver la couronne à quelqu'un des jeunes infants, dont la naissance avait paru suspecte, et gouverner l'Espagne en son nom?

La cour de Madrid était désormais enveloppée dans une ténébreuse intrigue, qui ne pouvait manquer de faire le jeu de l'étranger.

Le 17 août 1807. l'ambassadeur Beauharnais écrivait confidentiellement à Champagny : « La conduite du prince est criminelle vis-à-vis de l'héritier présomptif ; on veut faire passer le jeune homme tantôt pour impuissant, et tantôt pour libertin. On fait courir le bruit qu'il est bête, faible, inhabile.

Le peuple l'aime uniquement : voilà son tort vis-à-vis de la reine et du généralissime.

« J'ai des raisons positives pour assurer qu'il est droit, franc, religieux ; il aurait même quelque caractère s'il n'était pas affaissé par sa position. // sollicite à genoux la protection de l'Empereur, et ne veut accepter une épouse que de sa main. Le jeune prince a toute confiance dans la générosité du héros qui nous gouverne ; il fera absolument tout ce que voudra Sa Majesté. Voilà ce que je puis assurer positivement.

« Votre Excellence voudra bien garder cette lettre pour elle seule, c'est-à-dire sans être relatée dans les cartons des bureaux ; elle compromettrait le secret d'un jeune prince vertueux, opprimé, qui a osé se confier à ses risques et périls. »

A quoi Champagny répondit aussitôt : « C'est un des premiers devoirs de tout ministre à une cour étrangère de faire connaître à son gouvernement, sans restriction, sans réserve, tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend, tout ce qui parvient à sa connaissance. Placé pour voir et pour entendre, pourvu de tous les moyens d'être instruit, ce qu'il apprend n'est pas chose qui lui appartienne ; elle est la propriété de celui dont il est le mandataire.

«... Votre lettre confidentielle renferme des choses très importantes, et tellement importantes qu'on peut regretter que vous ne les ayez pas présentées avec plus de détail, et surtout que vous n'ayez pas fait connaître comment elles vous sont parvenues. Telle a été la réflexion de l'Empereur lorsque j'ai eu l'honneur de l'en entretenir. Quels ont été vos rapports avec le jeune prince dont vous parlez? Quelles sont les raisons positives que vous avez de le juger d'une certaine manière? // sollicite à genoux, dites-vous, la protection de l'Empereur : comment le savez-vous ? Est-ce lui qui vous l'a dit ou par qui vous l'a-t-il fait dire? Ces questions vous sont faites par l'Empereur, et c'est lui qui a fait la réflexion

que j'ai énoncée plus haut qu'un ministre ne peut avoir de secrets pour son gouvernement.

« Je vous invite donc d'une manière pressante à entrer dans de grands détails sur cette importante communication et en général à indiquer les sources d*où vous proviennent des nouvelles d'un genre à n'être crues que sous preuve. \ous inspirez toute confiance, et on est fort disposé à vous croire sur votre parole ; mais on veut être instruit ici autant que vous pou\ez l'être à Madrid, et l'origine d'une nouvelle la fait mieux apprécier ' . »

Mais l'intrigue allait se précipiter dramatiquement.

En attendant, la rupture était consommée avec le Portugal. Napoléon espéra à cette occasion gagner ou acheter définitivement le prince de la Paix. On se mit à parler en divers cercles, de façon à ce que le propos arrivât à ses oreilles, des droits que Godoy avait sur la couronne de Portugal : la démonstration pourtant n'eût pas été facile à fournir. Il y avait à Fontainebleau un agent secret de Godoy, don Eugenio Izquierdo. C'est avec lui que fut conclu le traité de Fontainebleau du 27 octobre 1807 2.

C était le partage du Portugal.

Le nord de ce pays devait former le royaume de Lusitanie septentrionale, pour le jeune roi d'Elrurie ; le sud appartiendrait en toute souveraineté à Godoy, sous le nom de Principauté des Algarves ; Lisbonne resterait à la France jusqu'à la paix générale. La France occuperait immédiatement rÉtrurie. Les colonies portugaises seraient partagées entre la France et l'Espagne. Charles IV serait proclamé empereur des deux Amériques ; ainsi comme Napoléon luimême, il serait dès lors Majesté Impériale et Royale. Cela était pour lui plaire.

1. Aff. Étr.. Corr. d'Espagne, vol. 671, i° 688 ; vol. 672, f° a3.

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