‹ Napoléon et la paixChapitre 2 sur 148 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le Directoire et l'alliance prussienne. — Les héritiers du Grand Frédéiic. — La Cour de Frédéric-Guillaume IL — Un roi dépraié. — Les Rose-Grois. — Les causes de la paix de Bâle. — Hostilité constante de la Prusse à l'égard de la France. — Avènement de Frédéric-Guillaume IIL — Les illusions des hommes politiques français et du Premier Consul. — Duroc en mission à Berlin. — Son succèj personnel à la Cour. — Son insuccès politique. — Déception de Napoléon. — Les motifs de sa haine contre l'Angleterre. — L'insistance du Premier Consul près de la Cour de Berlin. — Le buste du Grand FfL-i'éric. — Retour de la Prusse vers la France après Marengo. — Les scrupules de .\apoléon. — Réconciliation de la France et de la Russie. — L'enthousiasme de Paul I" pour le triomphateur de la campagne d'Italie. — Remise des prisonniers russes. — Paul l" et Xapoléon contre l'.Angleterre. — L'expédition des Indes. — Flatteries intéressées de la Prusse envers le Premier Cons'îl. — Les indemnités allemandes. — Générosité et probité du gouvernement consulaire. — Efforts de Napoléon pour gagner l'esprit d'Alexandre l". — Sa confiance dans les souverains légitimes. — Alexandre 1" et l'.^ngleterre. — Causes du meurtre de Paul h'. — L'eulrevue de .Meniel. — L'idylle de la reine Louise et d'.Alexandre. — Adhésion de la Russie à ra;;raudissement de la Prusse. — Félicité de la reine de Prusse.

Avant comme api'ès ses conquêtes, Xapoléou eut toujours un profond désir de voir la paix rétablie en Europe. Dans ce but, il rechercha passionnément l'alliance prussienne, et, loin de vouloir faire la guerre à la Prusse, ainsi qu'il y fut un jour forcé par un défi en règle de Frédéric-Guillaume III, plus loin encore de vouloir anéantir ce royaume, il n'eut, durant de longues années, d'autre dessein que de le fortifier et de l'agrandir. Ses

intentions à cet égard se sont manifestées aussitôt, pour ainsi dire, qu'il joua un rôle politique. A peine revenu de sa première campagne d'Italie, il disait à Sandoz-Rollin, qui résidait à Paris en qualité de chargé d'affaires du cabinet de Berlin : «La France doit favoriser la Prusse dans les compensations qui lui seront attribuées au congrès de Rasialt; c'est son alliée d'amitié et de nature (1). ^

Le langage du général Bonaparte était conforme à celui de (ous les personnages qui avaient gouverné la France depuis l'époque (1795) où la Prusse, abandonnant la cause des grandes monarchies d'Europe, avait consenti à signer un traité de paix avec la République française. Grâce à ce nouvel étal de choses, la Prusse pouvait devenir, au centre de l'Allemagne, le pivot de la défense des frontières françaises. Sa position lui permettait, à volonté, de servir de tampon aux incursions du nord ou de se rabattre sur des armées venues du sud de l'empire germanique. Celte perspective, si favorable à leur pays, modifia les idées des hommes politiques français qui, dans la fougue des premières effervescences de 1792, n'avaient pas craint de briser tous rapports avec les souverains européens. C'est ainsi que les révolutionnaires, au fur et à mesure qu'ils passèrent au pouvoir, ne manquèrent pas une occasion de se déclarer partisans d'une alliance prussienne et de flatter les ambitions de la maison de Brandebourg.

Dans son rapport au Directoire, le 19 février 1796, Rewbell avait dit : « ... Il est de notre intérêt d'établir le roi de Prusse chef de la ligue germanique et de lui procurer tous les avantages honorifiques qui peuvent flatter son ambition et le jeter sans retour dans l'universalité de nos projets... Un point important pour lui est l'espoir de la couronne impériale, qu'il faut lui faire envisager comme suspendue sur sa tête, s'il veut adopter les

(1) Archives royales prussiennes, publiées par Paul Bailleu, secrétaire des Archives royales. Prusse el France. 1, IGS.

LE DIRECTOIRE ET L'ALLIAMGE PRUSSIENXE 3

plans projetés (l). » Trois mois plus tard Carnot, président du Directoire, affirmait à l'ambassadeur prussien les intentions généreuses du gouvernement : «< Vous dirai-je que le Directoire est attaché au roi de Prusse, qu'il a à cœur d'agrandir sa puissance et de le mettre en état de résister aux deux cours colossales qui l'environnent (Russie et Autriche)? Ce monarque ne saurait le mettre en doute, vous en êtes le témoin chaque jour... Cent fois et mille fois, et nous ne cesserons de le répéter, notre intérêt politique est d'entretenir la meilleure amitié avec la Prusse et de saisir toutes les occasions d'augmenter sa force et sa puissance (2). -^ En mars 1797, Rewbell et Carnot renouvellent leurs insistances pour que « la Prusse coopère avec ta République française à abattre et à réduire la puissance autrichienne (3)» , et l'ambassadeur berlinois confirme à son gouvernement les vues certaines « du parti démocratique, qui l'emporte si souvent par la force du nombre dans les délibérations ; ce parti a le désir d'élever grandement la puissance de la Prusse (4) 5? . a Jamais la République française ne souffrira qu'on attaque le roi de Prusse, dit à son tour Delacroix, ministre des Relations Extérieures ; elle volera à son secours sans engagement, sans traité et sans alliance (5). » De plus le Directoire décide, en séance, que Caillard, notre ministre à Berlin, sera chargé d'annoncer que « si la Russie faisait mine de vouloir attaquer la Prusse, les armées de la République seraient à sa disposition. Il sera même autorisé à proposer le rétablissement du royaume de Pologne en laveur d'un prince de la maison de Brandebourg (6) m .

Ces paroles, tout engageantes qu'elles fussent, n'avaient pas

(1) Archives nationales, A. F. 111, 230.

(2) Archives rojjales prussiennes, etc., \, 72.

(3) Ibid., I, 120.

(4) Ibid., I, 121.

(5) Ibid., 1, 124.

(6) Mémoires de Barras, II, 372.

beaucoup de chance d'être entendues à Berlin. Corrompus, livrés aux excès d'une licence effrénée et méconnaissant leurs devoirs envers l'Etat, les hommes politiques prussiens ménageaient tout le monde sans rien accorder à personne afin de ne pas être troublés dans la jouissance de leurs plaisirs. Comme s'ils s'en étaient donné la tâche, ils ruinaient méthodiquement le magnifique édifice de la puissance prussienne dont ils avaient hérité à la mort de Frédéric le Grand. A peine avait-il fermé les yeux que le souverain de génie, le créateur d'une armée invincible et des institutions les mieux ordonnées de l'Europe, devint l'objet d'une réprobation générale en Prusse. Il y fut si déprécié qu'on le jugea couramment comme " un homme fort ordinaire et presque au-dessous des autres (l) «. La réaction qui s'attaquait à sa personne s'étendit à ses idées aussi bien qu'à ses actes, et particulièrement à ses préférences pour les philosophes et les littérateurs français. Avec la haine de tout ce qui était étranger, une sorte d'exclusivisme national s'implanta à Berlin, y constitua le genre distingué et fit naître la conception du type pur allemand.

Mais l'héritier du grand ami de Voltaire, Frédéric-Guillaume II, personnifiait mal le modèle d idéale pureté qu'il rêvait d'imposer à son peuple. Et ce même prince, qui dès les premiers jours de son règne faisait dénigrer, pourchasser tout ce qui provenait de France, ce roi qui ordonnait, sous prétexte do mœurs douteuses, l'expulsion des comédiennes de Paris, résolvait dans son existence intime, avec l'indulgente complicité des autorités religieuses, le problème de la polygamie légale. Sous le toit royal et conjugal vivaient trois épouses légitimes, sans compter les concubines. L'une de celles-ci, la fameuse Mme Rietz, portait le surnom de « maîtresse d'habitude )' , non pas seulement en raison de son inamovibililé fort

(t) Mirabeau, Histoire secrète de la Cour de Berlin, I, 217.

Page 1