LA MAITRESSE D'HABITUDE
ancienne, mais à cause de l'urgente nécessité où se trouvait la Cour d'employer des qualificatifs qui permissent de marquer les degrés et d'éviter la confusion entre les différentes amies du Roi.
Et cette femme Rietz, ancienne marchande de citrons, élevée à la dignité de comtesse de Lichtenau par la grâce de son royal amant, n'avait pas hésité, au déclin de sa beauté, à prendre la direction des amusements d'un roi fort variable dans ses amours, « avide de plaisirs jusqu'à la fureur (1). 55 Elle conserva ainsi un grand empire sur Frédéric-Guillaume II et sur les affaires de Prusse. Dans les plus graves questions dont pouvait dépendre la paix ou la guerre, les diplomates étrangers en étaient réduits à lui offrir de l'argent afin qu'elle disposât le Roi en leur faveur. Le ministre de Hesse, fort au courant de ces pratiques, disait au chargé d'affaires de France : « Je suis surpris que le gouvernement français n'ait pas cherché à gagner Mme de Lichtenau ; le Roi ne peut se passer d'elle, il en est entièrement gouverné ; un mot de sa part ferait plus que la volonté unanime du ministère. Quoique riche, elle est toujours avide... Ions pourriez lui offrir une somme de deux millions ou deux millions et demi... En disposant de cette femme, vous disposeriez de la Prusse (2) »
Les Cours les plus sévères, celle d'Autriche par exemple, enseignaient aux ambassadeurs les égards qu'ils devaient à la « maîtresse d'habitude ;> . Dans un voyage qu'elle fit à Vienne, on lui rendit, de la part de l'Empereur, tous les honneurs possibles (3). La Cour prussienne devait s'abaisser devant elle. « La Reine, Je prince Henry, le prince royal et toute la famille du Roi, dit un rapport diplomatique, ont reçu l'ordre d'assister à une fête donnée par cette ancienne maîtresse du Roi (4). «
En sortant de son boudoir, tous les brigueurs, tous les qué-
(1) MiRABKAi, Histoire secrète, etc., I, 2;î7 ; II, 13t.
^2) Archives nationales, A. F., III, 7G.
(-3) Ibid., A. F., III, 76.
(V) Ibid , A. F., m, 76. LeUre de Parandicr.
mandeurs du royaume, sans prendre le temps de redresser leur échine, couraient s'incliner devant son mari, Rietz, fils d'un jardinier de Potsdam et qui portait le titre, assez bien approprié, de premier valet de chambre du Roi. L'office délicat qu'il remplissait avec autant de zèle que d'abnégation le faisait bénéficier d'un crédit considérable près de son auguste maître. Aussi vit-on les mieux titrés de cette fière noblesse allemande rechercher l'honneur de s'asseoir à la table du mari complaisant (1).
Le sens moral était perverti à ce point qu'un marché honteux mit d'accord toutes les consciences quand le Roi voulut épouser une autre de ses maîtresses, Mlle de Voss. Les ministres de la religion apaisèrent leurs scrupules en exigeant le consentement de la Reine. Celle-ci, voyant qu'elle ne pourrait empêcher un mariage qu'une passion furieuse rendait inévitable, tira profit de son humiliation : « On aura mon consentement, dit-elle, mais on ne l'aura pas pour rien et même il coûtera très cher. 5> En effet on paya ses dettes, qui passaient cent mille écus (2) ; et c'est ainsi que cette princesse se consola du triomphe public de ses rivales : Mlle de Voss, la comtesse Dœhnof, épousée plus tard également, la Rietz et les héroïnes des caprices momentanés.
Une des premières places dans l'histoire des princes dégénérés revient à Frédéric-Guillaume 11, qui joignait à ses vices tous les défauts qu'on peut reprocher à un souverain. Quand la Prusse, État militaire, demandait à être régie par un homme d'action, le Roi, sans volonté, sans direction de gouvernement, laissait chacun se mêler de tout, selon ses goûts et son intérêt : les officiers s'immisçaient aux affaires de l'Eglise, les théologiens à la politique, les diplomates conseillaient les généraux et les généraux donnaient leur avis sur les relations extérieures.
(1) Vertraute Briefe Uher die innern verhaltnisse am preussischen Hofe seit dem Tode Friedrichs II, 1 , 69 .
(2) .Mirabeau, Histoire secrète, II, 229; Mémoires de la comtesse de Lichtetiau, p. 175.