TRAITE DE LA PRUSSE AVEC LA RUSSIE
des sentiments on passe aux actes, on voit, en février 1804, le Cabinet de Berlin appuyer les démarches du généralissime de l'armée prussienne, le duc de Brunswick, qui soumettait à Pétersbourg une série de mesures militaires à prendre en vue d'une mobilisation partielle et immédiate : aucun ordre ne sera donné aux régiments de Westphalieni du voisinage du Hanovre; ce serait éveiller trop tôt les soupçons de la France. Les ordres sont réservés aux garnisons de Berlin, de Potsdam, de Silésie et de Franconie. Du reste, on peut bien se le dire entre soi, on ne fera que suivre l'exemple de l'Autriche, qui mobilise en ce moment à Vienne et à Prague, laissant inerte le rideau de troupes des frontières, près du territoire français (l). Le 21 février 1804, Frédéric-Guillaume demandait à Alexandre ; « Jusqu'à quel point pourrais-je compter sur vos secours (2)? » Le 23 avril, le Tsar, au comble de ses vœux, puisqu'il allait assouvir sa haine instinctive contre la France, se déclare « allié du Roi dans la guerre contre la France (3) » .
Enfin, le 24 mai 1804, aussitôt après que le roi de Prusse eut brisé net les pourparlers avec ia France, étaient échangées entre les Cours de Berlin et de Pétersbourg, en forme de traité secret, deux déclarations identiques des moyens respectifs à mettre en œuvre pour le jour où la guerre serait ouverte contre Napoléon. L'article V dit : « Les marches énormes que les troupes russes auraient à faire pour joindre les troupes prussiennes et la difficulté d'arriver à temps pour prendre part aux coups décisifs nous font juger qu'il serait convenable qu'on adoptât pour les différentes armes un mode de transport différent. Ainsi, tandis que la cavalerie russe et les chevaux d'artillerie défileront à travers nos provinces, il semblerait préférable que l'infanterie et les canons partissent par mer et fussent débarqués dans quelque
(1) Archives royales prussiennes, II, 247.
(2) Ibid., 339.
(3) F. DE Martexs, Recueil des traités de la Russie, VI; Allemagne, p. 340.
port de Pomérauie, du Mecklembourg ou du Holstein, selon les opérations de l'ennemi. ?' L'article VH démontre sans erreur possible que l'entreprise, une fois commencée, pourra avoir des suites dont on n'ose pas avouer l'étendue. Quelque petite curée sans doiife des provinces françaises.
Article V II : " Dès lors nous nous obligeons à ne poser les armes et à n'entrer en accommodement avec l'ennemi que du consentement de Sa Majesté Impériale et après un accord préalable avec Elle, plein de confiance dans notre auguste Allié, qui a pris le même engagement envers nous (1). '>
Quokjue cet acte n'en dise rien, il est entièrement favorable à l'Angleterre. La France seule est visée; elle se tiendra dans la statu quo^ ou ce sera la guerre. Que le gouvernement britannique, avec sa formidable marine, bombarde, saccage les côtes, débarque des troupes à Hambourg ou ailleurs, pousse les Suédois du côté de laPoméranie, la France ne devra pas bouger, elle laissera compromettre son armée d'occupation du Hanovre, sous peine de voir se dresser contre elle la Russie et la Prusse.
On usa de grandes précautions pour éviter la divulgation de ce traité. Le roi de Prusse insistait pour que les cadeaux habituels lors de la signature des conventions internationales ne fussent pas délivrés. « Un peu par ladrerie, dit le chancelier prussien Hardenberg, beaucoup sans doute pour que rien ne s'ébruitât, le Roi voulait éviter l'usage de faire des cadeaux au sujet du traité russe du 24 mai ; il regrettait beaucoup qu'on en eût accepté de la Russie. Enfin sur mes instances il consentit cependant à ce que l'on fit des cadeaux, mais à condition que la convention restât rigoureusement secrète (2). s?
A moins que le gouvernement consulaire n'eût envoyé comme agents à l'étranger les pires de ses sourds et les plus afûigés de ses aveugles, il faut bien admettre qu'il transpira et parvint à
(1) F. DK Marm Kxs, Recueil des traités de la Russie, VI ; Allemagne, p. 344-345.
(2) Ranke, Hardenbergs Eigenhandige Memoiren, op. cit., II, 96-98.