DELOYAUTE DE LA PRUSSE
Si, après des années passées sous le mépris personnel des souverains de l'Europe, après s'être vu bafoué dans ses intentions les plus franches, Aapoléon en vient parfois à relever la tète et à parler d'un ton vif, voire impérieux, faudra-t-il beaucoup s'en étonner?
Les négociations entre les Cabinets de Berlin et de Paris traînèrent en longueur durant ton le la fin de l'année 1803 et les premiers mois de 1804. Les arguties sur le mot alliance continuèrent de façon vraiment puérile. On se renvoyait les projets de traités en les accompagnant de quelques considérations sur le terme « alliance « . Le Roi, avec des afféteries de petite marquise, trouvait « le mot alliance précoce ( 1 ) « . Le Premier Consul épuisait tous les synonymes du dictionnaire. « L'unique moyen, finit-il par dire, serait de contracter franchement et loyalement une liaison sincère que la diplomatie nommera comme elle eoudra (2). »
La discussion, on le suppose bien, n'était pas purement académique. Le roi de Prusse pensait pouvoir pratiquer, et auee quelles irrésolutions encore, avec quels tâtonnements en avant et en arrière, une politique de mitoyenneté respectée parla France et par la Russie. Ballotté entre les intérêts bien entendus du royaume et l'esprit de Cour, inspiré par la Reine auxiliaire précieuse de l'Angleterre, de la Russie et de l'Autriche, le Roi eût volontiers, afin de satisfaire tout le monde autour de lui, fait des traités secrets absolument contradictoires, aussi bien avec Napoléon qu'avec Alexandre. Le malheur était que le Premier Consul aimait à voir clair et voulait une alliance, précisément parce que ce devait être un acte public qui liât le Roi exclusivement avec la France. « Une simple convention, disait-il, annonce des irrésolutions et des ménagements qui feraient tort à la franchise des contractants, » et celle qu'on lui proposait,
(i) Archives du ministère des Affaires Klratigères, Prusse, 233. (2) Archives royales prussiennes, etc., II, 220.
disait-il encore, « n'avait aux yeux des moins clairvoyants qu'un but de la part de la Russie, savoir : l'évacuation totale ou partielle du Hanovre, en n'offrant en retour à la France que de vains avantages. Et il était prêt à tout céder sur le Hanovre, pourvu qu'on lui garantît, à lui, quelque chose (1).» Mais c'était perdre son temps. Plus il semblait se résigner à passer par toutes les exigences prussiennes, plus le Cabinet de Berlin reculait. En réalité on se jouait de lui et, malgré les quelques assurances flatteuses pour sa personne qui lui furent données par le Roi lui-même, tout dans la conduite de la Prusse fut duplicité et fausseté, depuis le commencement des pourparlers jusqu'à leur rupture, venue de Berlin en avril 1804.
Une énonciation aussi nette contre la loyauté de la Prusse à l'égard de Napoléon exige qu'on en fournisse les preuves. La première est dans un aveu presque ingénu du ministre Haugwitz disant, le 30 mars 1804, dans un rapport à Frédéric-Guillaume III : « Nos dernières explications à Paris n'ont eu d'autre but que de laisser aux nouvelles de Pétersbourg le temps d'arriver (2). » D'autres preuves existent aussi dans les Archives de Pétersbourg. Les documents, en un débat si grave, seraient de valeur contestable, on pourrait les taxer d'écrits ou de projets non suivis d'effets, s'ils n'étaient corroborés par les faits. Ainsi, tandis que la Cour de Berlin berçait Napoléon de protestations d'amitié sincère, d'estime cordiale, d'admiration illimitée, elle se targuait, dans ses confidences avec les Russes, de sentiments tout contraires. < L'ambassadeur russe Alopéus, dit un historien des mieux placés pour être bien renseigné, écrivait sans cesse de Berlin que ni le Roi, ni son ministre n'étaient portés en aucune manière pour la France, et qu'au contraire ils détestaient la politique perfide et déloyale de Napoléon (3). » Et si
(1) Archives royales prussiennes, etc., II, 225 à 240.
(2) Ibid., I, 253.
(3) F. DK Martexs, Recueil des traités de la Russie, VI ; Allemagne, 338