‹ Napoléon et la Suisse 1803-1815, d'après les documents inédits des Affaires ÉtrangèresChapitre 14 sur 27 · T86 NAPOLEON ET LA SUISSE · texte numérisé non relu

T86 NAPOLEON ET LA SUISSE

incident notable. Lorsqu'elle se sépara, Napoléon venait d'écraser l'Autriche, à Wagram, et quelques jours après un armistice était signé qui permettait d'espérer la paix.

D'autre part, l'insurrection du Tyrol était comprimée et la Bavière replaça le pays sous son autorité. Mais ce ne fut pas sans se plaindre de l'évêque de Coire. Elle en demanda l'arrestation à Napoléon. Celui-ci, qui venait de se brouiller avec le pape, l'accorda aisément.

Talleyrand fut chargé de s'en expliquer avec le Landammann. D'Afîry s'inclina aussitôt. Il écrivait à l'ambassadeur, le 4 octobre :

« Dès que Sa Majesté signale l'évêque de Coire comme un homme dont les liaisons compromettent la tranquillité et la neutralité de la Suisse, toute autre considération disparaît à mes yeux. Sa Majesté seule avait le droit de nous parler ainsi, Elle dont la bienveillance garantit à la Suisse cette même neutralité et cette tranquillité précieuse dont la conservation mérite assurément d'être achetée par quelques sacrifices. »

Cette soumission absolue fait comprendre l'estime

particulière où Napoléon tenait le comte d'Affry et

'on est fondé à croire, avec quelques historiens, que

c'est à d'Afîry qu'il songeait, quand il parlait de

donner au pays un Landammann permanent.

L'évêque fut arrêté, dans le courant d'octobre, et enfermé à Soleure, mais relâché au bout de quelques mois.

En même temps que lui, d'autres personnes

L'AMHASSAlJi; D'AUGUSTK DE TALLKYRANI) Mil

s'étaient trouvées compromises dans ces intrigues avec l'Autriche. Dans le nombre, Zellweguer, d'Appenzell, accusé de relations avec un partisan de l'Autriche, chef des mécontents du Vorarlberg, le docteur Antoine Schneider. Zellweguer écrivit au Landammann pour se justifier. 11 protesta hautement de son attachement à son pays et au régime de 1803. Il n'en resta pas moins suspect à nos yeux, ce qui lui attira d'être exclu de la Diète de 1810, comme nous le verrons.

Sur ces entrefaites, la paix fut signée à Vienne, ou pour mieux dire à Schœnbriinn, le 14 octobre.

Bien qu'elle perdit encore plusieurs territoires et près de 3 millions et demi de sujets, l'Autriche s'en tirait à bon compte. Une des clauses du traité lui enlevait la seigneurie de Riizuns. Le comte Auguste fut chargé d'en prendre possession et d'en confier l'administration provisoire à un bailli qui ne se fut pas montré ami de V Autriche y comme le recommandait Champagny. Ce vieux rocher féodal lit partie du domaine particulier de l'Empereur.

Celui-ci, d'ailleui*s, dans l'échange des signatures, ajouta à ses autres titres celui de « médiateur de la Confédération suisse ».

En apprenant Tlifureuse issue de cetti' l(»ni^ue campagne, Watteville licencia le contingent fédéral qu'il avait réparti sur les frontières, et déposa lui-même» son rommandemtuit (octobre-novembre).

La joio causée par le ih^sarmement général fut brusquemtMit troublée. De nouveaux passages de li'oupes sur iiiif parl'c <lii tciiiloirt' helvétique

ranimèrent les inquiétudes causées au printemps.

Après s'être fait précéder par un officier chargé de demander aux autorités locales le logement et les vivres, un corps d'environ 6 000 hommes, sous le général Froment, de la division Lagrange, traversa le Rhin à Schafîouse et à Rheinfeiden pour regagner Huningue. Quelques jours après, le reste de la division suivit, avec une partie du bataillon de Neufchâtel (23-29 novembre). Le général Lagrange, qui venait du Vorarlberg, avait pensé que notre alliance avec la Suisse autorisait le passage, sans que la neutralité du pays en parût compromise (1).

Le Landammann pensait autrement. Il protesta contre la marche du général Froment, qui s'était permis, disait-il, « de disposer d'une partie de notre territoire pour y faire passer ses troupes, et de donner des ordres pour leur réception. Cet oubli de tous les égards et de toutes les convenances envers un Etat indépendant, ami et allié de la couronne de France, ne peut qu'être ressenti vivement par la Confédération entière ». (Lettre à Talleyrand du 27 novembre.)

Ces mouvements de troupes alarmaient un petit pays, facilement ombrageux, surtout dans un moment où l'on attribuait à l'Empereur de nouveaux projets politiques. C'est cette disposition des esprits que Talleyrand signalait au ministre.

'( Ce passage, écrivait-il le 2 décembre, a produit

'- (1) C'est ce qu'il expliqua dans une lettre au ministre de la guerre, dUi2D décembre suivant.

L'AMBASSADK D'AUGUSTE DK TALLKYHANU lb9

d'autant plus de sensation que les esprits sont un peu inquiets; que les Suisses croient que l'Empereur veut changer quoique chose à leur Constitution, et que le moindre manque de formes paraît, aux yeux d'un assez grand nombre, le commencement des opérations qu'ils imaginent que Sa Majesté veut faire dans leur pays. »

Napoléon nourrissait-il de pareils projets? Bien loin de là. Et il s'en expliquait alors d'une façon retentissante.

Le 3 décembre, pour l'anniversaire du couronnement, dans une réception solennelle du Corps législatif, à laquelle assistaient, avec les rois de Naples et de Westphalie, de Saxe et de Wurtemberg, les reines de Hollande et de Westphalie, les grands dignitaires de l'Empire, les députations du Sénat, du Conseil d'Etat et des corps judiciaires, l'Empereur prononçait un grand discours, dans lequel il disait :

« Par le traité de Vienne, tous les rois et souverains mes alliés, qui m'ont donné tant de témoignages de la constance de leur amitié, ont acquis et acquerront un nouvel accroissement de territoire. J'ai vouhi (lonnor une nouvelle preuve de mon estime à la nation suisse, en joignant ;\ mes titres cehii de son médiateur, et mettre un terme à toutes les inquiétudes que l'on cherche à répandre parmi cette brave nation... »

Ces paroles furent reçues dans le pays avec allégresse, et Talleyrand put écrire :

« ... Je ne saurais exprimer à \'otn^ Excellence

l'effet que produit ici le discours de l'Empereua au Corps législatif. Il a répandu dans toute la Suisse une joie, un enthousiasme général, et entièrement calmé les esprits que le passage des troupes de la division Lagrange avait infiniment alarmés. » (A Ghampagny, 10 décembre.)

Mais ce n'était pas assez. Quelques jours après le discours impérial, le ministre de l'intérieur, comte de Montalivet, dans la séance d'ouverture du Corps législatif (12 décembre), semblait répondr directement aux réclamations de la Suisse.

Dans son Exposé de la situation de VEmpire, au 1^^ décembre, après avoir examiné successivement les travaux publics, le commerce, les cultes, etc., il passait à la politique étrangère, et il disait de la Suisse :

« Sa Majesté a voulu assurer d'une manière éclatante les avantages de l'Acte de médiation en joignant à ses titres celui de médiateur de la Suisse. C'est assez dire aux Suisses que le bonheur sera perdu pour eux le jour où ils toucheront à ce palladium de leur indépendance. Le pont de Bâle a donné des occasions fréquentes aux troupes françaises de violer le territoire helvétique. Il leur était nécessaire pour le passage du Rhin. Sa Majesté vient d'ordonner qu'il fût construit un pont permanent à Huningue (1). »

Ainsi, lorsque s'achevait l'année 1809, l'entente

(1) Séance du Corps législatif du 12 décembre, sous la présidence de Fontanes. Moniteur du jeudi 14 décembre, n° 348. L'exposé de Montalivet s'y trouve au complet.

demeurait complète entre le médiateur et le pays. Le médiateur rappelait hautement l'Acte de 1803, et le pays plaçait en lui toute sa confiance. La paix ouvrait de longues espérances, et les intérêts matériels n'avaient pas encore trop souffert.

L'horizon restait pur, mais les nuages allaient venir.

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