NAPOLÉON ET LA 8UKSSE
ver que la Suisse n'avait fait aucun pas vers l'Autriche. Napoléon répondit :
« Les Autrichiens n'auraient pas été les amis de la Suisse. » Et il revint sur cette idée que s'il était battu, la Suisse devrait s'armer pour défendre son territoire et sa neutralité en vertu de l'alliance.
Puis la conversation sauta sur des points différents : l'affaire du pont de Bâle. « Elle n'était pas de mon ordre », dit Napoléon; l'affaire des régiments; celle de Saint-Urbain, où s'était fourvoyé Mousson. « Mousson avait tort, mais les autres ont agi en paysans. » Enfin, on parla du Tyrol, où l'Empereur laissa entendre qu'on pourrait trouver quelque chose pour la Suisse.
La conversation prit fin après avoir duré plus d'un quart d'heure. Reinhard avait pu trouver le moment de demander :
— Votre Majesté veut-elle me donner quelques ordres ou une réponse pour le Landammann?
— Oui, dit l'Empereur. Je ferai écrire au Landammann.
Reinhard avait fait partie de la Consulte helvétique. Il avait déjà entendu Bonaparte. Mais quelle différence entre le Premier Consul entrevu aux Tuileries dans sa gravité de chef d'Etat et de législateur, et l'homme qu'il avait alors sous les yeux ! Dans ce logement de fortune, sur la route de Vienne, ce n'était plus qu'un soldat, simple et bon enfant, heureux de sa victoire et se laissant aller aux vues politiques avec une désinvolture toute militaire. Comment échapper à la séduction d'un pareil caractère?
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Jean de Muller, à Berlin, n'y avait pas résisté. Gœlho et Wieland, plus tard, en avaient subi le charme à leur tour. Le bourgmestre de Zurich y fut pris comme les autres.
Au sortir de cette audience, il se rendit chez le maréchal Lannes, colonel général dos Suisses, avec lequel il s'entretint des régiments capitulaires. Napoléon avait dit tout à l'heure : « Je n'aurais désiré que deux choses de la Suisse : qu'il n'y eût pas de Suisses à un autre service que le mien et que le complément des régiments eût eu plus de succès. »
Le soir, vers huit heures, Reinhard reçut la lettre pour le Landammann en même temps qu'une convocation pour une nouvelle entrevue.
La lettre pour d'Affry s'accordait avec les déclarations de Napoléon. Elle insistait sur les idées qu'il venait d'exprimer et dont il était difficile de contester la clairvoyance.
« Ratisbonne, 25 avril.
« Très clior et grand Ami, je reçois votre lettre du 18 avili (jue me remet M. ileinhanl.
« J'approuve toutes les mesures prises pour assurer la neutralité de la Suisse. Votre territoire ne sera jamais attaqn»' j)ar moi, mais il le sera par mes t'iinemis aussitôt (pi'ils seront en état de le faire. Los événements qui viennent de se passer font pen.sor que ce inonuiil n'est pas près d'arriver. Toutefois, les mesures que vous avez prises et les dispositions que la Diète a inauifestées sont très convenables, car si une seule fois hi Suisse lai.ssait violer son t^ni-
toire par la maison d'Autriche, elle serait perdue pour toujours. Il est très certain que dans la guerre de 1805, et peut-être même dans celle-ci, le cabinet de Vienne avait cherché à troubler la Suisse et à y pénétrer; projets vains que le succès de mes armes a dissipés, mais qui cependant ne doivent pas être oubliés et qui doivent servir de règle à la Suisse. — Napoléon. »
A M. le comte d'Afîry, Landammann de la Suisse. (Correspondance, t. XVIII.)
Quant à la seconde entrevue, elle fut également pleine de cordialité, mais d'un ton politique plus élevé. Reinhard dit de l'Empereur : « Il était plus sérieux, parla avec chaleur et longtemps de suite, insistant et revenant souvent sur les mêmes objets. » Reinhard n'osa pas l'interrompre et eut de la peine aie suivre.
— J'ai réfléchi à votre neutralité, dit Napoléon en commençant. Pour moi, je la respecterai et je ne vous demande rien. Mais s'il y a la guerre de nouveau, et si les Autrichiens ont le dessus, vous en êtes les dupes, vous êtes perdus. (On allait s'en apercevoir en 1813.)
Vis-à-vis de moi, cette neutralité est un mot vide de sens, qui ne vous sert qu'autant que je le veux. Comment serait-ce, si je vous donnais de la consistance et de la force en alliant le Tyrol à la Suisse ? C'est un pays que je devrais brûler. Mais si je pouvais l'arranger sans lui faire de mal, je le préférerais. Il a de l'affmité avec vos mœurs; mêmes moyens
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physiques; il vous renforcerait dans tous les événements futurs. »
Puis le voilà livré à ses vues d'agrandissements. Le Tyrol et la Suisse feraient bon ménage. « Il a la môme propension à être libre, comme vous. Il s'accorderait avec votre constitution. On en ferait un ou deux cantons. Je ne me réserverais que la communication de l'Allemagne avec l'Italie. Vous y gagneriez une route commerciale, un débouché pour vos fabriques. »
Reinhard n'était pas venu pour traiter de pareilles questions. Il ne répondit rien. D'ailleurs, sans s'arrêter, l'Empereur passait du Tyrol à l'Allemagne. Avec elle aussi, la Suisse pourrait s'entendre.
— Déjà, d'ancienne date, vous étiez lié avec elle. Vous aviez des villes impériales. Vous étiez attaché à l'Empire germanique. Comment était-ce?
Pour la première fois, il s'interrompit, car il ne voulait rien laisser dans sa pensée d'obscur ni d'inexact.
Reinhard dit avec empressement : « L'abbé de Saint-Gall «Hait prince de l'Empin». » Il tombait bien! Napoléon avait eu à sévir contre le fougueux Pancrace.
— Non, reprit l'Empereur. D'autres REiNUARn. ()in'lqu(^s-unrs de nos villes étaient
villes «IMMUjïin'.
i\Iais Napoléon n^venait déjà à son i«h'«' principal!», la seule, la vraie.
« Vous pourriez êtn» un jour la «iupo de vousmniKs. L«^ Etats voisins s'agrandissent et vous
entourent. Ils s'aguerrissent à mon école. Vous restez faibles et petits. Voulez-vous vous exposer à ce qu'un jour je fasse un Landammann permanent? Si une autre guerre éclate, vous êtes perdus. Il est vrai, cela est difïicile à supposer. Après l'Autriche, qui ferait la guerre? Je ne vois que des avantages pour la Suisse dans ce que je vous propose. »
Et il avait raison. La neutralité pure était une chimère. Belle affaire que le passage de quelques régiments ! On allait voir autre chose en 1813. L'intérêt de la Suisse était de lier sa cause étroitement à celle de Napoléon. Napoléon vaincu sur le Danube, c'était la campagne de Zurich qui recommençait. C'était tout le bienfait de 1803 remis en question.
« Je demandai la permission de parler », écrit Reinhard dans sa relation. Et il parla. Il s'efforça de montrer que ni l'annexion du Tyrol, ni la réunion avec l'Allemagne ne pouvaient être acceptées par son pays.
« J'observai que sans doute le mot de neutralité n'avait d'autre sens que d'écarter de la Suisse le fléau de la guerre; qu'il n'avait plus de sens politique, que nous nous battrions sans doute contre les Autrichiens ; que nous poserions les armes devant les Français, mais que notre réunion avec l'Empire germanique aurait des suites terribles pour nous; que je suppliais Sa Majesté d'écarter cette idée; que pour ce qui regardait le Tyrol, ce pays équivalait seul à presque toute la Suisse ; que sa disproportion avec nos cantons, la religion, le change-
ment de notre constitution, de nos anciennes formes qui suivraient nécessairement cet agrandissement, notre aversion pour toute nouveauté, l'impossibilité de diriger ce nouveau pays, la crainte du reproche d'avoir voulu nous agrandir, etc., paraissaient être des obstacles invincibles et devaient nous inspirer le vœu de rester dans notre petitesse.
« Et si même le Tyrol devait devenir l'allié de la Suisse, ne pourrait-il pas se former à peu près comme le Valais, et l'indépendance de la Suisse, sa neutralité, rester intacte même en temps de guerre? »
Mais ces projets entraient-ils dans l'esprit de Napoléon? Pouvait-il disposer du Tyrol qui opposait alors à la Bavière la même résistance que l'Espagne à la France ? N'était-ce pas son plaisir d'agiter les idées? d'étonner ses auditeurs de ses combinaisons politiques?
C'est ce qu'il dit à Heinhard après l'avoir laissé parler. « Ce ne sont que des idées jetées en avant, dans la supposition que l'Autriche cessât d'exister... Il n'y a rien de décidé encore... »
Reinhai'd ajoute : « Il me congéi'ia un peu sèchement, .le vis (|ue mon refus d'eiitn r dans des vues aussi vastes le fâchait et que le Tyrol le gênait. » Homme candide, malgré toute sa finesse, qui put se croire un moment le conlidenl de Napoléon, (\\\\ m» Se conliait à personne.
Cette entrevue avait duré une demi-heui-e.
Heinhai'd, toiijoins aeeonipagné di' llir/.el, ri'partit le 21. I*;ii- .\ii«;>l>()nrg, Ulm, Sehalîouse, il était de l'etour à Zurich le 1 mai. il alla ensuite à Fribourg,
OÙ il rendit compte de sa mission au Landammann qui s'en déclara satisfait (1).
Cependant, la campagne de cinq jours n'avait fait que délivrer la Bavière et nous ouvrir la route de Vienne. Comme en 1805, il fallut une nouvelle campagne pour achever la guerre. Elle fut plus difïîcile que celle d'Austerlitz, et l'archiduc Charles se montra le digne adversaire de Napoléon.
Le 13 mai, celui-ci entra dans Vienne. Mais il fallut aller chercher l'archiduc sur la rive gauche du Danube et ce premier passage fut marqué par les deux journées sanglantes d'Essling qui nous rejetèrent dans l'île Lobau (21 et 22 mai). Notre échec eut un énorme retentissement dans toute l'Allemagne. On le présenta comme une grande victoire de l'Autriche. Dans une proclamation du 6 avril faite pour être entendue de la Confédération du Rhin et même de la Suisse, l'archiduc avait dit à ses soldats :
« La liberté de l'Europe, réfugiée sous vos drapeaux, y attend que vos victoires, déliant ses entraves, la rendent d'abord aux Germains, nos dignes frères, aujourd'hui enchaînés dans les rangs ennemis, où leur rage impatiente invoque vos propres bras pour rompre leurs chaînes... »
Cette « rage impatiente » se borna, après Essling,
(1) Ces deux entretiens figurent dans la relation officielle de Reinhard (Archives de Berne, t. 564). Ils ont été rapportés par son biographe. Murait, et se trouvent également dans Steiner, chap. yï.
Ils sont d'un vif intérêt, car ils rendent bien la vivacité de langage, le tour d'esprit, le jaillissement d'idées qui caractérisaient Napoléon.
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à quelques soulèvements partiels rapidement comprimés. En Suisse, rien ne bougea. On n'eut à surveiller d'un peu près que le canton des Grisons.
Dans ce pays, l'Autriche avait toujours gardé des partisans qui avaient pour chefs la puissante famille des Salis, et elle entretenait son influence grâce à sa seigneurie de Riizuns. Ce domaine, représenté par un château fort (jiii domine la vallée du Rhin, à trois lieues de Goire, auprès de Reichenau, ne rapportait pas mille écus par an, mais assurait un point d'appui à la maison d'Habsbourg, pour intriguer dans le pays (1).
D'ailleurs, l'évêque de Coire, Charles- Rudolf de Buol-Schauenstein, était de famille autrichienne. Il ne dissimulait pas ses sympathies pour l'Autriche et on le soupçonnait d'attiser, sous main, l'insurrection du Tyrol.
Le comte de Talleyrand jugea opportun, pendant le mois de mai, de faire une tournée dans les cantons voisins de la frontière. Il revint des Grisons par Saint-Gall, Schalîouse et Zurich, et se félicita des observations que lui suggéra sa promenade.
L'esprit (1(; Saint-Gall lui sembla excellent, a Le canton de Saint-Gall est tout dévoué à la France. 11 n'est pas jusqu'au plus petit village où le peuple n'ait cherché à me manifester son attachement à l'Empereur el sa reconnaissance pour le bonheur (loiil il jouit... C'est un des cantons où les Français sont le mieux reçus. » (4 juin.) Le canton de Saint-
(I) Dans la correspondance do Tallcyraïui, li y a une intonvvs.mt.' nul ne sur cotto seigneurie de KazUns, t. 488. Piôco annexe.
Gall était alors le plus actif et le plus industriel de la Suisse. Il n'allait pas tarder à souffrir du blocus continental et ses sentiments changèrent.
Le canton de Schaffouse ne lui parut pas souffrir du voisinage de l'Allemagne.
(( Ce canton est heureux et content, par conséquent attaché à l'Acte de médiation et à son traité d'alliance. Cependant une partie des commerçants pencherait volontiers pour l'Autriche, dans l'espoir que leurs marchandises auraient un plus libre cours. »
A Zurich, « l'esprit m'a paru généralement sage ».
C'est à Berne, dépossédée de sa suprématie, que survivait encore le plus d'hostilité contre nous.
« Je ne dois pas cacher à Votre Excellence que Berne est une des villes où les Autrichiens ont le plus de partisans. On s'en aperçoit aisément à l'effet que produisent nos victoires. »
Ce qu'il dit du cordon de neutralité est très juste. « J'ai parcouru toute la ligne du cordon que les Suisses ont établi sur les frontières. Ces forces prouvent bien que la Suisse ne doit sa neutralité qu'à l'Empereur et à ses succès. Car ce ne sont sûrement pas 5 000 à 6 000 hommes, éparpillés par pelotons, depuis Constance jusqu'aux frontières des Grisons, qui pourraient empêcher une force quelconque de passer sur le territoire de la Confédération. )) (Au ministre, de Fribourg, le 4 juin.)
L'ambassadeur était revenu pour la session de la Diète qui s'ouvrit à Fribourg le 5 juin. La cérémonie à laquelle assistaient, avec notre ministre,
ceux de la Prusse, de la Bavière, de l'Italie et même le nonce, fut marquée par un beau discours du Landammann.
« La loi constitutionnelle qui nous régit, disait d'Alîry, m'appelle une seconde fois à l'honneur de présider cette assemblée respectable. La place que j'occupe, toujours honorable, parfois difficile, m'invite à parler de la patrie à ceux que la confiance des Cantons a désignés pour porter leurs suffrages au Sénat confédéral. Heureux de pouvoir mêler, dans une circonstance aussi grave, les sentiments les plus doux aux fonctions sévères de la magistrature; plus heureux encore par la certitude de ne dire autre chose que ce que chacun éprouve comme moi, je vais, messieurs, vous exposer avec simplicité quelques idées qui appartiennent essentiellement à cette journée. »
Il rappela alors les principes dont le pays ne devait pas s'écarter. Il recommanda l'union, Toubli des intérêts privés et l'attachement à cet Acte de médiation qui, arrachant le pays à ses discordes intestines, était devenu sa loi constitutionnelle et runi([u«' sauvegard(» de sa prospérité. Et il termina par ces paroles : « Soyons toujours justes, soyons prudents et nous serons assez forts. >>
D'autres discoiu's furent prononcés le lendiMuaiu par Secn»tan (Vaud), Michel de Flue (Unterwalden), Ghitz, Taneien Landammann, Miiller-Friedberg (Sailli Gall), qui exprimèrent les mêmes sentiments d'attachement pour iNapoléon,
La Diète se prolongea juscju'au (> juillet, sans