LE TRÉSOR ET LES OURS DE BERNE
• Larevellière-Lépeaux écrit dans ses Mémoires (chap. xxviii) :
« Veat-on savoir pourquoi le Directoire se détermina à faire entrer des troupes en Suisse? Mme de Staël va nous l'apprendre : « Il n'y avait pas d'argent pour transporter « une armée en Egypte, et ce que Bonaparte fit surtout « de condamnable, ce fut d'exciter le Directoire à l'inva- « sion de la Suisse, afin de s'emparer du trésor de Berne, « (jue deux cents ans de sagesse et d'économie avaient « amassé. »
Réponse : si le Directoire eût convoité ce trésor, au moins il ne pouvait pas l'escamoter. MM. de Berne eurent plus d»' deux mois pour le soustraire. On ne peut supposer raisonnablement (jue le Directoire français ait compté sur la iuaisene de MM. de Berne, <jui envoyèrent leur trésor à cinq lieues de l'armée dans une ville ouvert f.
C'est h cette incurie incompréhensible (|w»' MM. de Berne ont dû de fournir 7 à 8 millions pour rexp«'ditu)n d'Egypte. Ils devaient connaître cette loi de la guerre qui rend le vainqueur mailre de toutes les i)ropriétés publiques. Pourquoi font-ils oubliée?
L«' Diri'etoire avait d'autres raisons pt>»ir se décider. Les voici. >
Il (l«Mhiit ( (S raisons, et s'e.ssave i\ réfuter U»s tissertions
de Mme de StaëL Peine inutile, car elle était bien renseignée. Nous savons que le Directoire avait besoin d'argent. Voilà pourquoi il fut heureux de mettre la main sur le trésor de Berne.
En quoi consistait ce fameux trésor? Il est difficile de le savoir exactement. Car on ne trouve aucun chiffre dans les rapports de Brune ni dans le plaidoyer de Rapinat.
D'après les Mémoires attribués à Ney, il fut enlevé :
Du trésor pour une valeur de. . . . 7 000 000 fr.
De la monnaie en lingots 4 000 000 —
En contributions 4 000 000 —
Pour rachat de titres 4 000 000 —
Huit cent cinquante mille quintaux
de blé (à 20 francs chacun) 17 000 000 —
Six mille chars de vin (à 240 francs
chacun) 1 440 000 —
Matériel pris aux arsenaux 7 000 000 —
Total 44 440 000 fr.
D'après le général Dermoncourt, le trésor « était entièrement composé de monnaie française, en pièces de 6, 24 et 48 livres tournois du temps de Louis XIV. C'est avec ce trésor que se fit l'expédition d'Egypte et qu'on nous paya au moment de la faire nos trois mois d'avance ».
Ce qui est certain, c'est que nos agents Desportes, Mengaud, Mangourit furent mandés à Berne pour assister à la vérification des caisses, et qu'il ne fut pas aussi facile qu'on l'a dit, à Brune, et à Rapinat, de faire passer une partie du trésor dans leurs poches. Larevellière se porte garant de la probité de Rapinat, mais il est sévère pour Brune, pour Suchet et d'autres. Ce gouvernement d'avocats, qui avait besoin des généraux, ne les aimait pas.
Ce qui fut aussi sensible aux Bernois que la perte de leurs économies, ce fut le départ de leurs ours.
C'est le futur général Dermoncourt, alors capitaine au 3e régiment de dragons, qui prépara l'exil de ces prisonniers d'une espèce toute nouvelle. Ils accompagnèrent le premier convoi qui fut acheminé vers Paris, sous la surveillance du chef de bataillon Junod, des troupes vaudoises. Ils for-
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maient une famille composée du père, de la mère el d'un ourson, et qui obtint un grand succès, au Jardin des Plantes, sous le nom de famille Martin. Mais les Bernois ne nous pardonnèrent pas son infortune. « Nos jeunes ofTiciers, dit Dermoncourt, s'en aperçurent aux rigueurs des Bernoises à leur égard. »
On ne lira pas sans intérêt la lettre suivante, adressée par Brune au Directoire, le 27 mars. Il allait quitter le pays pour prendre le commandement de l'armée d'Italie.
Il annonce que les élections se font avec calme, et qu'on attend le citoyen Lecarlier. Il ajoute :
« Le citoyen Junod, chef de bataillon dans les troupes vaudoises, conduit à Paris les trois oui-s des fosses de Berne. Il y a mâle, femelle et petit. Ces animaux sont de taille énorme et bien portants. L'ofTicier conducteur les a baptisés Steiger, Weiss et...
« Il n'y a rien, en objets d'art et de science, qui puisse enrichir le superbe Muséum français. Cependant, il ^^xiste à la Bibliothèque, qui est sous les scellés comme les autres monuments, un relief de la Suisse, d'après lequel on fait en ce moment à Aarau une carte géographique très belle et très détaillée. Ce relief est l'œuvre de Pfeffer. Il existe aussi, dans le même dépôt, un herbier du célèbr»' Haller. »^t une grande quantité de manuscrits fort curieux, entre autres une chronique de Froissart, plusieurs classiques grecs et latins, et une collection peut-être unique des vieux auteurs de romans français. \'os commissaires pourront choisir, parmi ces objets, ceux qui sont dignes de la curiosité française ou des recherches des savants.
« Je j)ui)lie aujt>ur<i'hui une lettre d'adieux au peujde helvétique. Je j)eux vous assurer, citoyens directeurs, que ce peuple est bon et ami de la liberté. Il existait, surtout dans la |>artie du Nord, des préventions qui nous étaient peu favorables, J.' crois avoir réussi à détromper ces braves gens et à leur faire aimer, autant «jue respetter, la grauiie nation qui leur reixl l.i litxrt'
« Salut et respect.
« Bbdne. «
J'ai trouvé celte lettre dans les cartons des art'hives de
la Guerre. (Armée d'Helvétie). Je la crois entièrement inédite.
Larevellière dit en parlant de Rapinat :
« Je ne crois pas qu'il ait mérité tout l'odieux qu'on a jeté sur lui. » Suivant lui, il ne fut accusé que parce qu'il était parent de Reubell, lequel était sévère pour les fournisseurs et les tripoteurs. Il ajoute :
<( Perrochel, un des hommes les plus intègres, les plus éclairés, les plus sages que nous ayons employés dans la diplomatie et, à cette époque, ministre de la République en Helvétie, m'a répété plusieurs fois qu'en effet on avait à reprocher à Rapinat d'avoir été très exigeant à l'égard du gouvernement helvétique, et même beaucoup plus que ne le permettaient la modération et la justice, mais que rien n'était entré dans sa bourse. Il était loin d'attester le même fait à l'égard de Brune et de Masséna. »
Napoléon, dans les écrits de Sainte-Hélène, se montre très sévère pour le Directoire. Naturellement. Il revient sur les événements de 1798, il en refait l'histoire, il estime que le Directoire aurait dû procéder autrement. Il n'oublie qu'une chose, c'est qu'il a lancé lui-même le Directoire dans cette aventure. {Mémoires de Sainte-Hélène, t. III.)