‹ Napoléon et la Suisse 1803-1815, d'après les documents inédits des Affaires ÉtrangèresChapitre 9 sur 27 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Bonaparte, devenu Premier Consul, n'avait pas cessé de porter un vif intérêt aux affaires de la Suisse.

Dès le début de 1800, il s'était fait présenter sur le pays, ses institutions, la lutte des partis, un judicieux mémoire de Talleyrand. Celui-ci connaissait bien la question. Il l'avait étudiée sous le Directoire. Il allait encore y travailler sous le Consulat. C'est lui qui prépara le projet de la Malmaison, remanié par Bonaparte.

Bonaparte s'était aiïerini, après Mareugu, dans l'idée qu'il avait rapportée dt» sa première campagne d'Italie. La Suisse, avec son importance stratégique, ne devait pas tomber sous une autre iulluence que la nôtre. Elle y tomba en 1803.

Conmient y lomberail-elle? Bonaparte ne le savait pas. Ce serait une grosse erreur (\uv de voir dans l'acte de 180;"> le n'snltat d'une longue et habil(» préméditation. Les circonstances ont tout fait. L'occasion se présenta, elle fut saisie par BcMiaparte avec la décision qui lui était habituelle. La

poire lui paraissait mûre, pour emprunter le langage qu'il tenait, en Italie, à Miot de Mélito (1797). Il la cueillit, mais il avait eu la patience de la laisser mûrir.

On en a la preuve dans la correspondance officielle de Stapfer, ministre de Suisse à Paris pendant la période qui précède l'acte de médiation. Stapfer avait remplacé le Bernois Jenner. Bien qu'il n'ait pas réussi à pénétrer les desseins de Bonaparte et de Talleyrand sur son pays, sa correspondance n'en atteste pas moins la prudence, les ménagements et la bonne foi de notre gouvernement (1).

Stapfer écrivait, le 17 septembre 1800 : « ... Le gouvernement français lui-même flotte encore au gré des événements et son système de conduite, par rapport à la Suisse en particulier, n'est pas bien assis.

Toutefois, son projet constant et inaltérable est d'empêcher que la Suisse, soit par son organisation intérieure, soit par ses relations politiques, ne puisse jamais se rapprocher de la maison d'Autriche ou devenir un instrument de ses vues ambitieuses.

Un principe dont le gouvernement français ne se départira jamais est d'exiger que les bases de notre Constitution, quelles qu'en soient d'ailleurs les modifications, ne diffèrent pas de celles qui ont été adop-

(1) Bonaparte, Talleyrand et Stapfer (1800-1803). 1 voi. Zurich, 1869, in-8o. C'est la correspondance de Stapfer avec le Conseil exécutif et avec Bégos, ministre des relations extérieures de la République helvétique. La première lettre est du 31 juillet 1800, la dernière du 27 février 1803.

En 1803, Stapfer renonça à la politique pour se consacrer uniquement à la littérature.

lées par le peuple français. » (Au Conseil exécutif.)

Puis trois semaines plus tard, au sortir d'une audience de Bonaparte :

« Le Premier Consul manifesta un grand désir de réparer les maux dont nous avons souffert. Il me déclara d'abord qu'il était décidé à nous rendre notre antique neutralité, mais il ajouta qu'il lui fallait absolument un passage en Italie. »

Il s'agissait du Valais. Puis tous les deux s'entretinrent d'une nouvelle Constitution.

« Je lui représentai qu'il nous fallait un gouvernement peu dispendieux, paternel, simple comme nos besoins et nos mœurs, aussi analogue à nos anciens usages que les bases du système représentatif et les besoins nés de la Révolution l'exigeraient, et surtout étranger à tous les germes de division de canton à canton ou de classe à classe qui existaient parmi nous, mais assez fort pour assurer notre Iranqnillilé intérieure en faisant plier les intérêts parlicnlicrs devant l'intérêt général et capable de présenter dans son organisation, ses principes et ses moyens, une garantie complète de notre neutralité aux puissances limitrophes. Etc. » (Au ministre Begos, 10 octobre.)

On voit tout le profit que Bonaparte pouvait tirer (le |)areils entretiens. IMns t.ud, il n^prendra le langage même de Stapfer.

\\)\w le inonieiil, il :il l*Miii;iil . Il rl.iil «Tailleurs sollieilT' par les denx pai'tis qui se dis|)ntai(Mit le pouvoir. Miès bruiu.iii'e, après les poui'suites contre les jacobins et les faveurs aci'.(u*(h'es aux anciens

partis, les fédéralistes pouvaient le croire gagné à leur propre cause. Il n'en était rien. Notre ministre Reinhard fut vertement rabroué pour s'être « entouré d'anciens oligarques dont la haine pour la République et le gouvernement français ne peut être douteuse ». (Bonaparte à Talleyrand, 20 février 1801.) Et Stapfer ne cessa de se plaindre de lui jusqu'à son rappel.

Stapfer, homme doux, était unitaire violent. l\ écrivait de Reinhard à Bégos : « Il a dû se livrer sans mesure aux chouans de l'Helvétie... Il s'entourait des Gondé et des Goigny de la Suisse... » Il lui reprochait de pencher vers le fédéralisme et « d'attiser le feu des passions haineuses que son gouvernement voulait éteindre... » (27 février.) Aussi, est-il heureux d'écrire quelques mois après :

« Enfin, nous avons obtenu le renouvellement de la légation française. Reinhard est décidément rappelé. Verninac, préfet de Lyon, est nommé à sa place. )) Et Verninac est de son goût :

« Vous trouverez en lui un homme de formes très aimables et de principes libéraux. Il appartient à cette classe estimable des premiers amis de la Révolution, qui ont voulu la diriger vers le bien de l'humanité et qui, malgré les excès auxquels ils se sont opposés, n'ont cessé de bien augurer de ses résultats pour le bonheur des peuples. » (20 août) (1).

(1) Reinhard (1761-1837). Né dans le Wurtemberg, entré dans la diplomatie française en 1792. Chargé de missions, directeur au ministère, ministre des relations extérieures sous le Directoire. Sous le Consulat, ministre en Suisse et à Milan. Sous l'Empire, ministre en Westphalie. Sous la Restauration, de 1815 à 1829,

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Les unitaires, de leur côté, croyaient pouvoir compter sur Bonaparte. Néanmoins, dans Ir projet de la iMalmaison, tout en restant fidèle au principe de l'unité, il accordait davantage à l'autonomie cantonale.

Il ne cacha pas son déplaisir de voir ses conseils peu suivis et son projet transformé au profit des unitaires. Il disait, le 22 novembre 1801, au Corps législatif :

« L'Helvétie a donné pendant Tan IX le spectacle d'un peuple déchiré par les partis et chacun d'eux invoquant le pouvoir et quelquefois les armes de la France. Nos troupes ont reçu l'ordre de rentrer sur notre territoire. Quatre mille seulement restent encore en Helvétie, d'après le vœu de toutes les autorités locales qui ont réclamé leur présence.

« Souvent T Helvétie a présenté au Premier Consul des projets d'organisation. Souvent elle lui a demandé des conseils. Toujours, il l'a rappelée à l'indépendance.

« Souvenez-vous seulement, a-t-il dit quelquefois, du com'age et des vertus de vos pères. Ayez une or^'auisation simple comme leurs mœurs {'2). Songez

ministro ;ui|)n''s do la (lonft'doration pormani(iin*. Clomto et membre 'If l'Iiistiliil. Il lui a été consacré un livre r«''rrnt en Allemaj;ne. (^,raf lU-tnhiird, par W. Lano. liamberjf, 1896, in-8".

Vcrmnae S:iint-Mnir ( I7«'»'J- 18*22 ). LitttTatcur. puis homme poliliipn". Sous la Kivolutit)n. ministre en ."^u'^^d»* ft ;\ (lonstantinoplf. Sous lo (ionsulal. préfet du Kliùne et ministre en Suisse. Kn 18():{, renonça ;V la politique pour revenir à la littérature. Il ivail épousé un«> lllle de l)ela«roi\. ministre des relations extérnMir«'s sous le Directoire, et pért^ de notn» illustre peintre. Eugène Delacroix.

(2) Cociost du Stapfer. Voir plus haut. (I.ettretiu lOoctobro 1800.)

à ces religions, à ces langues différentes qui ont leurs limites marquées, à ces vallées, à ces montagnes qui vous séparent, à tant de souvenirs attachés à ces bornes naturelles, et qu'il reste de tout cela une empreinte dans votre organisation. Surtout, pour l'exemple des peuples de l'Europe, conservez la liberté et l'égalité à cette nation qui leur a, la première, appris à être indépendants et libres. )>

Ce n'étaient là que des conseils et ils ont été froidement écoutés. L'Helvétie est restée sans pilote au milieu des orages. Le ministre de la République n'a montré qu'un conciliateur aux partis divisés et le général de nos troupes a refusé aux factions l'appui de ses forces (1). »

C'est à ce langage que faisait allusion Stapfer lorsqu'il écrivait, quelques jours après :

« Il y a lieu d'espérer que la sagesse de notre gouvernement et son empressement à réaliser la constitution que Bonaparte croit adaptée à nos besoins et qui, par là même, a une garantie qu'on chercherait en vain dans un autre projet quelconque, ramèneront peu à peu le héros à des sentiments de bienveillance plus prononcés envers les autorités de l'Helvétie.

« Bonaparte déteste les changements et innovations perpétuels qui empêchent qu'aucune partie du service public ne prenne de la consistance et ne s'affermisse sur ses bases. Il n'est pas homme à

(1) Exposé de la situation de la République, présenté au Corps législatif. — Correspondance, t. VII. — Tout l'acte de médiation est en germe dans ces quelques phrases.

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revenir sans cesse sur ses premières idées. » (Du 27 novembre.)

Peu après, nouvelle surprise : Télection de Reding à la dignité de Landammann.

Elle trouva Bonaparte fort mal disposé. Il enjoignit à Talleyrand de se plaindre de l'esprit de réaction qui animait le Petit Conseil et le nouveau chef du gouvernement.

« Paris, 9 frimaire an X (30 novembre 1801).

« Il est nécessaire, citoyen ministre, que vous donniez au citoyen Verninac des instructions sur sa conduite à tenir on Hclvétie.

« Tous les hommes attachés à la France se plaign(Mit de la composition actuelle du Petit Conseil et des Landammanns et déjà ce gouvernement se montre réacteur.

({ Le citoyen Verninac iw. doit faii'e aucun acte ostensible, mais faire connaître confidentiellement que je suis extrêmement mécontent de Pesprit de réaction que paraît diriger les Landammanns v[ le iNîtit Cons(Ml ; que jo ne soulïrirai j)as qu'on insulte à tous h's hommes de la Hévoluli()n,à Iouscimix (jiii (Mil iiuMilrc de rattachement à la lît'piiitiijiiic ; rpie j'ai VII avec peine que déjà le g()uvt*rnement oubliait h's principes de modulation; (]ii(^ la composilioii du Petit Conseil n'était pas le résultat de l'amalgame, mais \v triomphe d'un parti; que le gouvernement acliu'l ne pouvait être eonsid^M'e que (U)mm(^ une conunissiou provisoire; qu'il n'était pas légitime,

puisque le Corps législatif n'avait pas le droit de culbuter la Diète ; et que, d'ailleurs, le Corps législatif n'était composé que de seize membres ; que c'est étrangement se jouer des nations que de croire que la France reconnaîtra la volonté de seize individus comme le vœu du peuple helvétique ; que le rappel de tous les hommes qui ont été à la solde de l'Angleterre, sans concert avec le gouvernement français, est une véritable insulte à l'alliance qui unit aujourd'hui les deux républiques.

« Le citoyen Verninac doit donc, dans toutes les circonstances et publiquement, dire que le gouvernement actuel ne peut être considéré que comme provisoire et faire sentir que. non seulement le gouvernement français ne l'appuie pas, mais même n'est pas satisfait de sa composition et de sa marche. Le citoyen Verninac doit continuer à nous donner des renseignements sur l'esprit qui anime le gouvernement, ainsi que chaque ville de chaque Canton. — Bonaparte. »

« Vous ferez connaître au citoyen Verninac que je ne veux point, pour ministre helvétique à Paris, du citoyen Diesbach, de Carouge (1). »

Les mêmes griefs se faisaient jour dans l'ordre qui rappelait le général Montchoisy :

« Vous ferez connaître, citoyen ministre, au général Montchoisy," commandant en Helvétie, par un courrier extraordinaire, que le gouvernement ne reconnaît pas le gouvernement actuel helvétique et

(l)ance, t. VII, n. 5883.

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voit avec peine la réaction qui se prépare dans ce pays contre tous les amis do la France. Le général commandant en Helvétie doit donc n'appuyer aucune mesure de ce gouvernement et ne faire aucun acte de reconnaissance.

« Je désire que vous fassiez connaître au général Montrichard qu'il est urgent qu'il se rende sur-lechamp en Helvétie. — Bonaparte.» (Au général Berthier, ministre de la guerre. Du 2 décembre 1801.)

Rien d'étonnant qu'il n'ait pu s'entendre avec Reding, dans le courant du mois de décembre, lorsque celui-ci vint à Paris, accompagné de ce Diesbach, de Carouge, si désagréable à Bonaparte. Et comment céder sur deux questions, comme celles du pays de Vaud et du Valais?

Ou a vu quelle était la condition du pays de Vaud avant 1798 et de quelle joie il avait accueilli son alîranchissement. Jusqu'en 1815, le patriciat bernois ne désespéra pas de le replacer sous le joug. lN>ur(jii()i l'aurions-nous aidé?

Stapfer écrivait : « L'indépendaFice du pays de Vaud lient dans son espiil (Bonaparte) à l'hoiunnir national, les X'audois élaiil l'rançais pai* leurs mœurs vl Irur langue; et V'idrr (pTuin' peuplade IVançaise est gouvernée |)ar drs All(Mnaiuis répugne à Bonaparli». « (20 janvici" 1802.)

11 y avait j)lus. L«' pays dr Xaud nous avait foiuiii le prétexte de notre intervention. Il nous avait donn»'' d(^s soldats eomin«* le général Amédée <le La llaipe, que Bonaparte avait eu sous ses oïdii s .1 dont la mort lui avait ins[)iro de touchants

regrets ; comme le général Reynier (de Lausanne), que Bonaparte avait apprécié en Egypte ; il allait nous donner Jomini et d'autres encore. Il nous témoignait un attachement qui se soutint jusqu'en 1815. Il y avait donc entre lui et nous comme un tacite contrat qu'il était impossible de déchirer. Le Premier Consul se montra intransigeant sur cette question. Il racontait plus tard qu'il aurait dit avec vivacité à Reding : « Ceci est mon sang et le soleil rebroussera du couchant au levant, plutôt que Vaud sous la domination de Berne. » Et il ajoutait : « Mais il n'en démordait pas et revenait toujours à son cheval de bataille, qui était le canton de Vaud. »

La question du Valais semblait également difficile à résoudre, parce que la Suisse et Bonaparte y attachaient la même importance.

Simple allié des Louables Cantons avant 1798, le Valais était partagé en haut et bas pays qui n'étaient jamais d'accord. Le Haut- Valais, montagneux, pauvre, dominé par le clergé dont le chef était l'évêque de Sion, avait la prétention de gouverner le Bas- Valais, plus riche et ouvert aux idées libérales du pays de Vaud. Ces luttes incessantes étaient une cause de faiblesse pour ce petit Etat.

Rattaché à la République helvétique en 1798, il n'en devint pas plus tranquille. Mais après Marengo, il prit pour nous une importance toute nouvelle. La nécessité de maintenir des relations plus étroites avec la vallée du Pô avait attiré sur le passage du Simplon l'attention de Bonaparte. Les perpétuelles discordes du Valais pouvaient nous en fermer la

route. Voilà pourquoi il le fit occuper par le général Turreau.

La Suisse protesta vivement comme si Ton portait atteinte à son territoire. Le voyage de Reding avait pour objet de faire restituer le Valais à l'Helvétie. Il fut convenu qu'on le démembrerait pour nous laisser toute la partie qui longe la rive droite du Rhône, de Brigue à Martigny, et qu'en échange nous abandonnerions le Frickthal à la Suisse, plus un accroissement de territoire du côté du Jura. (Le Frickthal, qui est aux portes de Baie, sur le Rhin, venait de nous être cédé par le traité de Lunéville.)

Les conditions de cet accord restaient indéterminées. Mais quand Reding fut de retour et parut disposé à livrer le pays aux fédéralistes, Bonaparte déclara qu'il gardait décidément le Valais. Ce qui fit pousser les hauts cris à Stapfer.

Stapfer écrivait à Talleyrand qu'il ne pourrait les considérer, le Premier Consul et son ministre, que « comme les destructeurs de son indépendance (la Suisse) et de plusieurs sources essentielles de sa prospérité, si vous persistez à vouloir en détacher une j)artie aussi intéressante que le Valais (1) )\

Mais pour n'être point d'accord avec Reding sur deux points particuliei's, Bonaparte n*en comprenait pas moins les devoirs qui s'imposaient au gouvernement hi'lvélicpie et ce que réclamaient les

(1) 11 n'en Tut pa.s moins slipult; que le Frickthal resterait à la Suisse, et le Valais »l«>vint, au mois de soptenibn' suivant, une petite n''publi<]ut' ^jarantie par les trois n'*p ' . fran-

çaise, helvi'tique »t cisalpine. (.^' qui ne l'enij ^ . ; : encorw

occupé par Napoléon en 181U, pour former un département^rançais.

intérêts du pays. Voilà pourquoi, après son audience de congé, il adressait au Landammann la lettre suivante :

« Paris, 16 nivôse an X (6 janvier 1802).

« Citoyen Reding,

« Depuis deux ans vos concitoyens m'ont demandé quelques conseils sur leurs affaires. Les conseils que je leur ai donnés auraient pu les mener à bien et leur épargner deux ans d'angoisses. Ils en ont peu profité...

« Vous me paraissez animé d'une ardeur sincère pour le bonheur de votre patrie. Puissiez-vous être secondé par vos concitoyens et l'Helvétie reprendra sa place parmi les puissances de l'Europe.

« Vous avez souffert de grands maux, mais de grands résultats vous restent : la liberté et l'égalité de vos concitoyens. Aujourd'hui, quelle que soit la place où un Suisse est né, sur les bords du Léman ou sur ceux de l'Aar, il est libre. C'est la seule chose claire que je vois dans votre état politique actuel. La base du droit public est désormais de maintenir en tout l'ordre existant...

« Il est vrai que vous êtes sans institutions, sans gouvernement, sans volonté nationale. Mais pourquoi vos concitoyens ne feraient-ils pas un effort vigoureux? Ils n'ont qu'à imiter les vertus de leurs ancêtres et sacrifier au bien général l'esprit de système et de parti. Alors, vous n'aurez à redouter aucune autorité qui serait le produit de prétentions injustes. Vous aurez un gouvernement, parce qu'il

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aura pour lui l'opinion et qu'il sera le résultat de la volonté nationale (1)... »

Il est impossible de mieux dire, mais Bonaparte en parlait à son aise. Cet « effort vigoureux » qu'il demandait à la Suisse, l'aurions-nous obtenu de nous-mêmes, en France, dans la lutte de nos partis, sans son intervention et sans le coup d'Etat? C'est pour cela sans doute que ce génie impatient, épris d'ordre et de discipline et satisfait du calme qui régnait chez nous, se crut le droit de l'imposer chez les autres. En attendant, après avoir dit tout haut ce qu'il pensait, à la France, dans son message au Corps législatif, à la Suisse, dans sa lettre à Reding, il semblait se désintéresser des affaires du pays.

Stapfer écrivait dans le courant d'avril :

« Le Premier Consul témoigne de l'humeur toutes les fois qu'on lui parle de la Suisse, et il trouve nos affaires plus épineuses et plus difficiles à arranger qu'aucune de celles qui l'ont occupé... »

Et le mois suivant :

« ... J'ai eu hier une longue conféivnci^ avec le citoyen Talleyrand... Le niimstre me dit (|iit> le gouvernement français était las de se mêler des affaires de la Suisse; que jamais on n'avait voulu • coûter ses conseils, et qu'il répugnait à se comproiiuittre une fois de plusencoiist>ill.inl une constitution (jui peut-être serait l'ejc^tée comme celle du 29 mai. »

II ajoute, et il semble bien qin\ cotto fuis, il comnicricc i\ entrevoii' It* dénou'Mncnt .

0) (ornspundancf, l. \ 11, |». Mt2.

« L'opinion de plusieurs membres marquants du corps diplomatique est que Bonaparte veut amener les choses en Suisse au point qu'on lui offre la présidence. Je ne vous écris ceci que pour n'avoir pas à me reprocher d'avoir rien caché, mais j'avoue que j'ai de la difficulté à y croire. » (8 mai 1802.)

Il n'allait pas tarder d'être persuadé.

Aussi bien, les événements se précipitèrent. Comme on l'a vu, les oligarques saisirent l'occasion de reprendre la lutte contre les unitaires. La Diète fédéraliste, réunie à Schwitz sous la présidence de Reding, força le gouvernement de quitter Berne pour Lausanne et il sembla que les jours de la République helvétique étaient comptés.

Ney, qui fut peu après chargé de conduire les opérations militaires, écrit dans les Mémoires qui lui sont attribués :

« Les chefs de l'insurrection n'en cachaient ni les motifs, ni le but. Ils ne dissimulaient pas qu'ils voulaient le renversement des institutions qui les régissaient et le rétablissement de celles qui existaient avant la révolution de 1798, c'est-à-dire qu'ils entendaient rendre aux Cantons leur souveraineté particulière, former autant d'Etats séparés qu'uniraient seulement les liens de l'ancienne Confédération et qui n'auraient d'autre lien qu'une Diète dont les membres seraient obligés de se conformer aux mandats impératifs de leurs commettants.

C'était là le but qu'ils voulaient atteindre et ils avaient mis à le poursuivre toute l'obstination qui caractérise les hommes de montagnes.

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Tant que les troupes françaises avaient occupé le territoire, ils n'avaient pas cherché à employer la force. Ils s'étaient bornés à s'en ménager le moyen, soit en flattant les espérances de leur parti, soit en sollicitant auprès des cours étrangères, de celles de Londres et de Vienne surtout, un appui qu'ils pussent opposer à celui que la France donnait au nouveau système politique (1).

L'armée des insurgés comptait de 7000 à 8000 hommes, dont 1 000 à 1 500 étaient à la solde de l'Angleterre dans la guerre précédente. Les chefs qui la commandaient, sou<^. les ordres de Bachmann, Watteville, Auf der iviauer, Roverea, Herrenschwandt, tous anciens officiers de mérite, n'étaient que des instruments dans la main de Reding, et la lutte présentait plus de chances de succès que loi^ de l'insurrection des petits Cantons et du iNidwald.

Slapfer était au désespoir devant la guerre civile. Il écrivait à Talleyrand, le 8 septembre :

« Un mot du Premier Consul sufllrail pour mettre fin à nos troubles et pour aiïeriiiir If gouvernement qu'il a reconnu. Que le Premier Consul déclare qu'en conformité du hait»' (ralliaricc, il esl prêt à (Ioiiium" secours au gouvernement helvéti(pi«' contre ses enniMiiis intérieurs (^t que Ir clu'f de la division la plus raj)pr()elitM> dt* rilchct ir a foi-dn' (rcnli'cr à la première r«''(jiiisili(»ii du goijvcrnenu'iit et (jue cette (i<''('laration soit piil)liee d'uiK» manière authent icpie... »

(I) Nky, Mi'moirts, l. 11.

Il demandait à Talleyrand de protéger la constitution de 1802. « Une constitution, répondit le ministre, qui a besoin d'être défendue par des baïonnettes, est-elle une bonne constitution? »

Mais ce n'était pas seulement la constitution de 1802 qui était en jeu. C'était encore l'œuvre de 1798, à laquelle le Directoire et Bonaparte lui-même avaient travaillé ; c'était la Révolution tout entière, dont les conquêtes civiles avaient passé dans le nouveau droit helvétique; et, dans cette lutte, Bonaparte voyait reparaître les mêmes adversaires, toujours vaincus, jamais découragés, l'ancien régime et l'étranger.

Après Campo-Formio, après Lunéville, après Amiens, alors que toute l'Europe, désarmée par nos victoires, était tranquille, ils avaient encore réussi à trouver un nouveau champ de bataille; c'était la Suisse. Il fallait en finir.

Cette fois, la patience de Bonaparte ou son calcul touchait à son terme. Il éclata.

La Diète fédérale avait envoyé à Paris le colonel de IVIulinen, parent du nouvel avoyer de Berne et membre du patriciat triomphant. Bonaparte refusa de le recevoir et lui fit enjoindre de quitter Paris.

Dans une lettre à Talleyrand, d'une extrême violence, il déclarait que rien ne lui avait échappé des mouvements de la Suisse, mais que « consolider les événements qui venaient d'avoir lieu, c'était, de gaîté de cœur et sans raison, consolider le règne des ennemis de la République. Et certes, ce serait une étrange ineptie de ma part de livrer un pays que

nous avons défendu contre les armées russes ou autrichiennes liguées à 1 000 ou 1 500 soldats rpii faisaient partie de ces mêmes armées...

« (Dites-lui) qu'il parte dans douze heures, qu'il arrive à Berne comme un trait et qu'il rende compte de tout ce que vous venez de lui dire; car si un drapeau français entre en Suisse, ce sera un malheur pour eux. Qu'il dise l)ien à ses compatriotes que, depuis deux ans, cela est un véritable jeu d'enfant, qu'il est temps que cela finisse, et que je ne vois pas de milieu entre un gouvernement suisse fortement organisé et ami de la France ou pas de Suisse... » (A Talleyraud, du 21 sept(Mid)re) (l).

Et quelquiîs jours api'ès, de sa main, à Saint- Cloud, il rédigeait la proclamation suivante :

« Bonaparte, Premier Consul de la Ré])ul)li(jue française, président de l.i l\t''pul)Ii(jue italieiui<\ aux dix-huit cantons de hi République lulveticpie.

« Habitants de l'Helvétie,

« Vous i)ï\\'("A (l('|Hus deux ans un spectacle afïligeant. Des factions opposées se sont successivement eniparc'es du [innsoir. loties ont sii^Mi.il»' Icin* iMiipir»^ passager |)ar un système de partialité (|ni accusait \v\\v faiblesse et leui' irdhibilet»'*...

" NOns vous êtes dis|tnli'<> liois ans sans vous enten(b'e; si l'on vous abandonne plus longtemps à vous-mêtTies, vous vous lueiMv, trois ans sans vous entendi'e davantage. Notre histoire prouvo d'ail-

(1) Correspontlancv, l. \III.

leurs que vos guerres intestines n'ont jamais pu se terminer que par l'intervention efficace de la France.

« Il est vrai que j'avais pris le parti de ne me mêler en rien de vos affaires. J'avais vu constamment vos différents gouvernements me demander des conseils et ne pas les suivre et quelquefois abuser de mon nom, selon leurs intérêts et leurs passions.

« Mais je ne puis ni ne dois rester insensible au malheur auquel vous êtes en proie. Je reviens sur ma résolution. Je serai le médiateur de vos différends, mais ma médiation sera efficace, telle qu'il convient aux grands peuples au nom desquels je parle.

« Habitants de l'Helvétie, revivez à l'espérance ! Votre patrie est sur le bord du précipice; elle en sera immédiatement tirée ; tous les hommes de bien seconderont ce généreux projet.

« Mais si, ce que je ne puis penser, il était parmi vous un grand nombre d'individus qui eussent assez peu de vertu pour ne pas sacrifier leurs passions et leurs préjugés à l'amour de la patrie, peuples de l'Helvétie, vous seriez bien dégénérés de vos pères.

« Il n'est aucun homme sensé qui ne voie que la médiation dont je me charge est pour l'Helvétie un bienfait de cette Providence qui, au milieu de tant de bouleversements et de chocs, a toujours veillé à l'existence et au maintien de votre nation, et que cette médiation est le seul moyen qui vous reste pour sauver l'une et l'autre.

« Car il est temps enfin que vous songiez que, si

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le patriotisme et l'union de vos ancêtres fondèrent votre République, le mauvais esprit de vos factions, s'il continue, la perdra infailliblement, et il serait pénible de penser qu'à une époque où plusieurs républiques se sont élevées, le destin eût marqué la fin d'une des plus anciennes. » (8 vendémiaire an XI — 29 septembre 1802.)

Ces paroles étaient accompagnées de mesures énergiques. Dans un délai de cinq jours après la proclamation, le gouvernement réfugié à Lausanne devait retourner à Berne, le gouvernement rebelle se dissoudre, les rassemblements armés se disperser et les soldats des anciens régiments suisses, qui servaient sous Baclimann, déposer leurs armes dans les communes dont ils faisaient partie. Enfin, tous les citoyens qui avaient exercé des fonctions publiques depuis trois ans, quel que fût leur parti, étaient invités à se rendre à Paris pour y conférer avec le Premier Consul sur les moyens les plus propres à rétablir la paix dans le pays.

Le général Rapp, aide de camp du Premier Consul, n^rut l'ordre de se rendre immédiatement en Suisse, à Lausanne et à Berne, avec deux exemplaires de cette proclamation destinés, l'un aux autorités légales, l'autn^ au gouvernement insurrectionnel. II (levait se transporter partout où se trouvcM'ait une résistance à vaincre et se concerter pour les opérations militaires avec le général Ney, ebargé de \o9, condiiiie.

l^n elïel, des ordres étaient déjà donnés pour mettre 30 000 bommes en mouvement. Un premier

corps de 7 000 à 8 000 hommes, tiré du Valais, de la Savoie et des départements de la vallée du Rhône, se formait à Genève. Six mille hommes se réunissaient à Pontarlier, 6000 à Huningue, et une division se rassemblait dans la République cisalpine pour entrer en Suisse par le Tessin.

Ney, qui se trouvait alors à Nancy, devait se rendre immédiatement à Genève pour y attendre les nouvelles qu'il recevrait de Rapp et combiner d'après elles les mouvements les plus propres à écraser toutes les résistances.

Toutes ces mesures, prises avec une promptitude incroyable, car, en quarante-huit heures, la proclamation était lancée, l'ordre de marche envoyé aux troupes et Rapp sur la route de Lausanne, produisirent un effet extraordinaire.

La Diète, en même temps qu'elle députait le colonel Mulinen à Paris, s'était adressée à plusieurs Etats, à l'Angleterre, à l'Autriche, à la Prusse, à la Russie, à l'Espagne. Sauf l'Angleterre, aucun d'eux n'osa souffler mot. Seul, malgré la paix d'Amiens, le cabinet Addington remit une note au citoyen Otto, notre ministre à Londres, et envoya l'agent Moore à Constance pour s'entendre avec les chefs du mouvement oligarchique, s'assurer de leur énergie et leur offrir les conseils et l'argent de l'Angleterre.

Cette attitude singulière n'était pas pour intimider Bonaparte. Talleyrand fut chargé d'en aviser Otto qui dut travailler à calmer l'Angleterre. Bonaparte se chargeait de la Suisse. Sa résolution était

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irrévocable : « Il ne livrerait pas les Alpes à 1 500 mercenaires soldés par l'Angleterre et ne laisserait pas convertir la Suisse en un nouveau Jersey. »

Le 5 octobre, dans la matinée, Rapp, tout poudreux, descendit de voiture à Lausanne. Il courut droit chez notre ministre Verninac qu'il informa de sa mission et qui se chargea de prévenir le Sénat liolvélique; puis il se rendit aussitôt à Berne.

Il y trouva des dispositions conciliantes. Il avait eu soin de dire, sur la route, aux avant-postes fédéraux qu'il rencontrait : « Songez que Bonaparte, ( Fi paix avec l'Europe entière, peut diriger contre vous 200 000 hommes. Etc. »

Le Conseil fédéral s'empressa de signer un armistice et donna l'ordre au général Bachmann de se retirer sur l'Aar. Mais la Diète ne parlait pas de s'en aller. Au contraire. Elle déclarait vouloir « user (lu droit qu'elle tenait de la nature et du traité de Lunéville (art. XI) de se constituer librement suivant ses besoins et ses convenances ».

L(* 20, Happ ('nv(>ya à Si-hwitz un ordi'c (i,> dissobilioii. Il lui accueilli pai' iiii refus. (Messag»» à Kapp, du 21.) Alors Ney soFuma la Diète d»' se disj)erser sur-l«'-clia!ii|) r{ rrcoiiiMit à «[iirlcpio iiKiiive- Mients de troupes, plus pei'suasil's (pic dafigcreux.

Le g('Mi»''ral S(»ras in.iielia sui' Lueei'iie. /nir d Sarnen (pfil occupa. Il iiiena(;a Z.ui'ich, (pii se l'endit sans iM'sislance. 11 se dii'igea ensuite contre les peliN Caillons où lr> eiirt's ef les moines l'cconiinen- (jaienl leurs prédications lulliqueuses. Ije capucin Paul Stiguer y avait reparu, naturellemeni. A

l'approche de nos troupes, tout rentra dans le silence et la Diète se soumit. Toutefois, Ney fit arrêter, comme otages, quelques-uns des oligarques les plus remuants qui lui avaient été désignés par Verninac : Reding d'abord, puis Thormann, bras droit de Reding et secrétaire d'Etat lorsque celui-ci était Landammann; Auf der Mauer, de Schwitz; Zellweguer, d'Appenzell, « un des plus riches particuliers de la Suisse, exaspéré, peu instruit »; Wyss et Hirzel, de Zurich; Balthazar, de Lucerne et d'autres qui furent internés à Aarberg durant quelques semaines. Le terrain était déblayé.

Le gouvernement helvétique se transporta de Lausanne à Berne, sous la protection de Ney et la ville de Constance vit afïluer chez elle les émigrés du parti vaincu. L'agent Moore dut regagner l'Angleterre sans avoir pu soudoyer contre nous cette Vendée qu'on espérait trouver au pied des Alpes.

Ainsi se termina, sans effusion de sang, le premier acte de l'intervention de Bonaparte (1).

Notre ministre Verninac sombra dans cette aventure.

Dès le 18 octobre, il avait été remplacé par Ney, qui reçut les pleins pouvoirs pour traiter, avec les instructions les plus judicieuses de Talleyrand.

(1) Voir les historiens de la Confédération, surtout Tiluer, t. II, et les Mémoires attribués à Ney, t. II. — Archives A. E. Ambassade du général Ney.

Talleyrand écrivait, en effet : « ... Vous ne devez cesser de faire comprendre aux citoyens de l'Helvétie que le Premier Consul a surtout en vue le repos, le bonheur et la puissance de THelvétie.

« Les puissances étrangères ne sont plus ennemies de la France, mais l'état de paix ne saurait détruire Tenvie. Elles ne sauraient toutes désirer, comme la France, que la Suisse soit tranquille. Il est dans leur politique de regarder les agitations de l'Helvétie comme un moyen d'inquiéter la France et tous les Etats voisins ; et ces agitations présentent peut-être à quelques hommes ennemis de la paix de l'Europe une perspective plus ou moins lointaine d'une suite de dissensions politiques qui pourraient avoir pour résultat de renouveler la guerre.

a Ainsi, la tranquillité de l'Helvétie est un avantage commun à l'Europe entière. Ainsi, son organisation sage et calme, sous la sauvegarde de la France, se trouve liée aux grands intérêts de la paix générale; et, par là, il entre dans les devoirs du gouvernement de la République de s'en occuper, et, dans un de ses plus chers intérêts, de l'accomplir. Etc. »

Tel était le sens et la portée de notre int(M*vtMition, et c'est à l'Ib^lvétie elle-même qu'on demanda de s'organiser sur des bases nouvelles. Ney s'employa à dirig«M' sur Paris l(^s députés du pays. Bonaparte iiv;iit 1(> dessein de les réunir dans une Consulte s(Mnl)lable à celh^ qui venait de réunir î\ Lyon les députés d(» la République cisalpin«\

Les unitaires de toute nuance désignes par leurs cantons s'y rendirent avec empressement. Sauf La

Harpe, on y comptait tous ceux que nous venons de voir mêlés à l'histoire agitée de ces quelques années : Pierre Ochs, le tribun de Bâle, Dolder, « l'homme de liège », président du Sénat helvétique, le dévoué Stapfer, Henri Monod, Glayre, Rûttimann, Usteri, Muller-Friedberg et d'autres.

Les fédéralistes se dérobèrent à cette mission.

Bonaparte dut en désigner lui-même quelques-uns pour représenter leur parti. Il choisit d'Affry, de Mulinen, de Watteville. Ils persistaient dans l'abstention. L'habileté de Talleyrand en triompha. Ils se joignirent à leurs compatriotes, mais les unitaires formaient la grande majorité. Sur 63 députés, ils étaient 45 contre 18.

Tous devaient se trouver réunis à Paris pour le 15 novembre.

Le 4 décembre, Bonaparte chargea les sénateurs Barthélémy, notre ancien ambassadeur, Fouché, Rœderer et Démeunier, d'entamer les négociations avec eux. Les députés se réunirent le 10, et Barthélémy leur donna lecture d'une admirable lettre du Premier Consul. Elle jetait en quelque sorte les bases sur lesquelles on allait fonder l'acte de médiation.

« Saint-Cloud, 19 frimaire an XI (9 décembre 1802).

« Aux députés des dix-huit cantons helvétiques.

« Citoyens députés, la situation de votre patrie est critique. La modération, la prudence et le sacrifice de vos passions sont nécessaires pour la sauver.

LA Ml-DIATION 101

J'ai pris, à la face de l'Europe, l'engagement de rendre ma médiation eiFicace. Je remplirai tous les devoirs que cette auguste fonction m'impose. Mais ce qui est difficile saiLs votre concours devient simple avec votre assistance et votre influence.

« La Suisse ne ressemble à aucun autre Etat, soit par les événements qui s'y sont succédé depuis plusieurs siècles, soit pas sa situation géographique et topographique, soit par les différentes langues, les différentes religions et cette extrême différence de mœurs qui existe entre ses diverses parties.

(( La nature a fait votre Etat fédératif. Vouloir la vaincre ne peut être d'un homme sage. »

Il expose ensuite comment il conçoit la nouvelle organisation du pays.

a Ce qui est en même temps le désir, l'intérêt de votre nation et des vastes Etats qui vous environnent, est donc :

« 1" L'égalité do droits de vos dix-huit cantons;

a 1p Une renonciation sincère et volontaire aux privilèges de la part des familles patriciennes;

Œ Z^ Une organisation fédérative où chaque canton se trouve organisé suivant sa langue, sa religion, ses mœui*s, son inl ènH, son opinion.

■ La chose la plus importante, c'est de fixer forganisation de chacun de vos cantons en la soumettant aux principes généraux. L'organisation des dix-huit cantoas une fois arrêtée, il restera à déterminer les relations qu'ils devront avoir entre eux et, dès lors, votre organisation centrale, beaucoup moins importante en réalité que votre organisation cantonale...

« Après vous avoir tenu le langage qui conviendrait à un citoyen suisse, je dois vous parler comme magistrat de deux grands pays et ne pas vous déguiser que jamais la France et la République italienne ne pourront souffrir qu'il s'établisse chez vous un système de nature à favoriser leurs ennemis. Le repos et la tranquillité de 40 millions d'hommes, vos voisins, sans lesquels vous ne pourriez vivre comme individus, ni exister comme Etat, sont aussi pour beaucoup dans la balance de la justice générale...

« Il faut qu'aucun parti ne triomphe chez vous. Une contre-révolution ne peut avoir lieu... Le premier devoir, le devoir le plus essentiel du gouvernement français, sera de veiller à ce qu'un système hostile ne prévale point parmi vous et que des hommes dévoués à ses ennemis ne parviennent pas à se mettre à la tête des affaires...

« Je méditerai tous les projets, toutes les observations que, collectivement ou individuellement, ou par députation de canton, vous voudrez me faire passer. Les sénateurs Barthélémy, Fouché, Rœderer. Démeunier, que j'ai chargés de recueillir vos opinions, d'étudier vos intérêts et d'accueillir vos vues, me rendront compte de tout ce que vous désirez qu'ils me disent ou me remettent de votre part. ))

Après cette lecture, Barthélémy ajouta que le Premier Consul était disposé à recevoir une députation de cinq membres, dans laquelle les deux partis seraient représentés. Il invita Stapfer à les

choisir. Celui-ci désigna d'Affry, Friedberg, Kuhn, Reinhard de Zurich et Ruttimann.

L'audience eut lieu le 12, à Saint-Gloud. Les députés furent introduits par les sénateurs destinés à partager leur travail. Chacun d'eux fut présenté individuellement et, pendant deux heures, avec un rare bonheur d'expression, avec la même sagacité et la même clarté, Bonaparte développa les idées qu'il venait d'esquisser dans sa lettre.

« Plus j'ai étudié la géographie, l'histoire et les habitudes de votre pays, et plus je me suis convaincu qu'il ne doit pas être assujetti à un gouvernement et à des lois uniformes.

« Etablir un gouvernement représentatif pour toute la Suisse, c'est retrancher à la liberté des petits Cantons qui se sont toujours gouvernés démocratiquement... D'un autre côté, vouloir établir la démocratie dans des cantons riches, à Berne, par exemple, serait vouloir l'impossible et jeter le pays dans le trouble et la confusion.

« Il faut diversité de gouvernement à (K^'s pays si divei's. ))

Puis il va, rapide, clair, resserrant les idées sous une forme concise et singnlirTcment vivante. Il examine tour à tour le fédérahsme et l'unité.

« Au fond, il y aura plus de sûreté pour vous au rétablisscmcrd des constitutions cantonales qu'à la formatiim d'un gouvernement central. Que jr veuille» (juelque chose de hi Suisse, avec votre gouvernement central. Je n'ai {\ui\ intiniidiM" (Ui séduir»» qui'lques personnes; ]•' n'ai ([n'a diic an Landatn-

i04 NAPOLEON ET LA SUISSE

mann : a Voilà ce qu'il me faut. Si dans vingt-quatre heures je n'ai pas de réponse, j'entre dans le pays. » Au contraire, avec des gouvernements de canton, si je demande quelque chose, on me répond : « Je ne suis pas compétent ; entrez et dévorez nos montagnes si vous le voulez, mais il faut convoquer la Diète. )) On convoque la Diète, cela prend deux mois, l'orage se dissipe et le délai a sauvé le pays. »

Maintenant, il revient à ses devoirs d'homme d'Etat, chef d'un grand pays et soucieux d'assurer la sécurité de son voisinage.

« Dans ce que je viens de vous dire, j'ai marché comme un homme de votre pays. Maintenant, comme citoyen français, je vous dirai qu'il faut que la Suisse, toute-puissante chez elle pour tout ce qui la regarde, ne le soit pas pour ce qui regarde la France. Soyez indépendants pour vos affaires, vous ne pouvez l'être pour les nôtres. Dans vos affaires, vous n'avez qu'à songer à vous ; dans les nôtres, il faut être pour nous. L'histoire prouve que la Suisse a toujours été gouvernée par les influences de la France. A l'égard des Anglais, ils n'ont rien à faire en Suisse. Je ne puis souffrir que la Suisse soit un autre Guernesey du côté de l'Alsace. »

Mais il faut conclure.

« Gomment organiser vos cantons, quelles formes leur donner? C'est à vous de le dire. Là finit mon savoir; j'attends vos réflexions. Je me borne à vous indiquer les bases d'un système général que je comprends; je n'en comprends pas un autre. Il faut faire quelque chose qui convienne aux mœurs

LA MEDIATION 105

et aux intérêts du pays et s'accorde avec les intérêts de la France... Enfin, il faut faire quelque chose qui dure. Si ce qui va se faire venait à tomber, l'Europe croirait ou que je l'ai voulu ainsi, ou que je n'ai pas su faire mieux. Je ne veux pas plus laisser le droit de douter de ma bonne foi que de mon savoir. Pour que ceci dure, il n'y a qu'un point. C'est que la niasse du peuple soit contente et pas d'impôts. »

Les députés se mirent à l'œuvre pour organiser leurs cantons respectifs. Ils furent aidés par les sénateurs dont deux, Barthélémy et Démeunier, penchaient plutôt vers le fédéralisme et les deux autres pour l'unité.

Quand ce travail préparatoire fut terminé, les commissaires réunin'ut les députés en assemblée générale, le 24 janvier, et leur demandèrent de choisir cinq d'entre eux de chacun des deux partis. Les unitaires désignèrent Stapfer, Monod, von Fine, Sprecher et Usteri; les fédéralistes, d'Alïry, Glutz, Jauch, Heinliard et Watteville.

Conduits chez Barthélémy, les dix délégués (mtendirent la lecture de l'acte fédéral et des conslil niions cantonales. Ils prirent des notes, discutèrent entre eux, etc., et quelques jours plus tard. le 29 janvici', Bonaparte les réunit aux Tuileries, dans um^ séance qu'il présida et (pii ne dura pas moins de sept heuivs, depuis une heure de l'après-midi jusqu'à huit heures du soir.

11 l'ouvrit en disant : a Nous avons un grand travail aujoui'd'hni. 11 s'agit d'arranger les intérêts dis (llvriN partis de hi Suisse. » Et durant sept

heures, il ne cessa d'étonner ses auditeurs des merveilleuses qualités de son esprit : sagacité dans la discussion, netteté dans la conception, justesse dans la réplique et, par-dessus tout, clarté admirable dans l'expression. Cette séance, dont il faut lire le détail dans les Soiwenirs de Rœderer, contribue à donner la plus haute idée du génie administrateur de Bonaparte (1).

On commença par discuter l'organisation cantonale et Bonaparte insista sur la nécessité de respecter les habitudes démocratiques des petits cantons et l'usage des Landes gemeinde.

« Il est dans les intérêts de la France de s'attacher les démocraties. Ce sont elles qui forment la véritable Suisse ; toute la plaine ne lui a été ajoutée que postérieurement. Les démocraties suisses s'attacheront bien plus facilement à la France que ne le feront les aristocrates. Mais qu'ils prennent garde à eux; ils se perdront eux-mêmes s'ils continuent à méconnaître la grande vérité, qu'il n'y a plus de bonheur pour la Suisse que dans l'attachement à la France... »

C'est alors qu'interviennent les vues stratégiques auxquelles il avait obéi depuis 1797.

« C'est l'intérêt de la défense qui lie la Suisse à la France. C'est l'intérêt de V attaque qui peut rendre la Suisse intéressante aux autres peuples. Etc..

(( J'aurais fait la guerre pour ma médiation en Suisse et j'aurais plutôt sacrifié 100 000 hommes

(1) Rœderee, Œuvres, t. IIL

que de souffrir qu'elle restât entre les mains des chefs de la dernière insurrection, tant est grande l'influence de la Suisse pour la France. Nulle autre puissance n'y aurait le môme intérêt. Vous couvrez le Piémont, la république italienne et l'Alsace. Aussi, jamais vous ne serez hors de notre protection.

« Que les patriotes commandent ou les aristocrates, cela m'est égal, mais il faut que ceux qui gouvernent marchent avec nous. Il faut que les vieux aristocrates soient raisonnables. Quand je les vois demander des secours à Vienne, à Berlin et ailleurs, je dis : ils ne savent ce qu'ils font. Ils ne peuvent être assis sans la France. Elle seule fera des sacrifices pour la Suisse. Il n'y a qu'un instant d'humeur qui peut unir la Suisse à l'Angleterre. L'Angleterre peut bien vous payer quelques millions, mais ce n'est pas là un lien permanent. » Et il en revient toujours à cette idée : « La France vous sera unie par un lien réel, puisque vous couvrez ses frontières. »

On s'occupa ensuite du Pacte fédéral. Il dit, à propos de l'unité :

« Vous auriez pu avoir le système d'unité chez vous, si les dispositions primitives de vos éléments ^ociaux, les événements de votre histoire et vos rapports avec les puissances étrangères vous y avaient conduits. Mais ces trois classes d'intluences vous ont just(Mn«Mit menés au système contraire. » Et il ajouta cetlt* réth'xion profonde : « Une forme de gouvernement qui n'est pas le résultat d'une longue suite d'événements, de malheui*s difTérents

et d'entreprises d'un peuple ne peut prendre racines. Des circonstances passagères, des intérêts du moment peuvent conseiller un système opposé et même le faire adopter. Mais il ne subsiste pas. »

On aborda enfin la liquidation de la dette, qui entraîna une longue discussion. On s'accorda à la répartir entre les Cantons, qui devaient rentrer en possession de leurs biens.

La besogne qu'on venait d'achever était lourde et Bonaparte n'hésitait pas à le déclarer. « La médiation de la Suisse m'a beaucoup embarrassé et j'ai hésité longtemps à me mêler de vos affaires. Mais enfin, il le fallait. C'est une tâche bien difficile pour moi de donner des constitutions à des contrées que je ne connais que très imparfaitement. Si je ne réussis pas, je serai sifflé et c'est ce que je ne veux pas. »

Cette modestie était de commande, car il savait qu'il réussirait.

Ce jour-là, jour mémorable, fut rédigé et adopté l'acte de médiation qui ne fut cependant signé et remis que trois semaines après à la députation helvétique, le 19 février 1803.

L'Acte de médiation est composé de six parties :

1« Un préambule du médiateur : « Aux Suisses. L'Helvétie, en proie aux dissensions, était menacée de sa dissolution, etc. (1) »;

2° Dix-neuf chapitres consacrés à la constitution particulière des dix-neuf Cantons, par ordre alphabétique ;

(1) Voir Appendices, n° IT.

LA MKDIATIOiN 101

3° Un vingtième chapitre consacré à l'acte fédéral, et lui-même partagé en plusieurs articles relatifs au canton directeur, à la Diète et à ses pouvoirs, au Landammann, etc.

L'article premier dit expressément :

« Les dix-neuf Cantons de la Suisse, savoir : Appenzell, Argovie, Bâle, Berne, Fribourg, Glaris, Grisons, Lucerne, Saint-Gall, Schafîouse, Schwitz, Soleure, Thurgovie, Untervalden, Uri, Vaud, Zug, Zurich (1), sont confédérés entre eux conformément aux principes établis dans leurs constitutions respectives. Ils se garantissent réciproquement leur constitution, leur territoire, leur liberté et leur indépendance, soit contre les puissances étrangères, soit contre l'usurpation d'un canton ou d'une faction particulière. »

L'article 40 et dernier condamnait comme impossible et illégal tout retour vers le passé.

« Le présent acte fédéral, ainsi que les constitutions particulières des dix-neuf Cantons abrogent toutes les dispositions aiilciitMiics (jiii leur stM'aient contraires, et aucun di'oit, en ce (pii ((Miccnu' le régiiiir iiiléririir des Cantons, ne [x'ul être fondé sur l'ancien v\i\\ (xtlil i(|iic de la Suisse. » C'est ainsi que les grands résultats de la icvolnrKni de 1798 étaient mainltMius.

4" Une loi transitoire vi\ treize artieh^s;

f)** Pne loi en rieiil' ailirics siii- la litjiiidalion dt^s dettes helveli(|ues;

(l)()n viiit (pif 11' \. il. IIS n'y llgiirr pas rt quo 1rs petils Caiitoits Suiil n'I.iblis.

6° Enfin, la conclusion suivante qui résume l'œuvre tout entière :

« Le présent acte, résultat de longues conférences entre des esprits sages et amis du bien, nous a paru contenir les dispositions les plus propres à assurer la pacification et le bonheur des Suisses. Aussitôt qu'elles seront exécutées, les troupes françaises seront retirées.

« Nous reconnaissons l'Helvétie constituée conformément au présent acte comme puissance indépendante.

« Nous garantissons la constitution fédérale et celle de chaque canton contre les ennemis de l'Helvétie, quels qu'ils puissent être, et nous promettons de continuer les relations de bienveillance qui, depuis plusieurs siècles, ont uni les deux nations.

« Fait et donné à Paris, le 30 pluviôse^an XI (19 février 1803).

« Si^né : Bonaparte.

« Le secrétaire d'Etat^

(( H.-B. Maret.

« Le ministre des relations extérieures^

(( G. -M. Talleyrand.

« Le ministre des relations extérieures de la République italienne,

« J. Marescalchi. »

Le même jour, l'acte fut remis aux députés suisses, comme l'atteste l'addition suivante :

« Le présent acte a été remis par les sénateurs

LA MÉDIATION Hi

commissaires soussignés aux dix députés suisses soussignés.

« A Paris, ce 30 pluviôse an XI.

(( Signé : Barthélémy, Rœderer, Fouciié,

DÉMEUNIER.

« Signé : Louis d'Affry, Emmanuel Jaugh, Henri Monod, Reinhard, Sprecher- BoRNEGG, p. -A. Stapfer, Paul Usteri, R. de Watteville, Ignace von Flue(1).))

Il n'est pas besoin de longues phrases pour juger l'acte qui venait d'être signé. Il suffit de dire qu'il portait l'empreinte des grands principes proclamés par la Révolution et qu'il restituait à une partie des Suisses les droits dont ils étaient injustement privés.

C'est ce que remarque excellemment l'historien Bignon, et c'est ce qui caractérise cet impérissable monument de 1803.

« Ce qui fait de l'Acte de médiation un moiunnent immortel, c'est qu'il assurait d'une manière irrévocable le triomphe de l'humanité et de la justice en maintenant comme libre, comme égale à ses anciens maîtres, comme habih> à l'exercice des mêmes droits. Imite la partie des hal)itants (jui était, autrefois sujette, et l'on sait (\\io la classe

(1) L'Acte do médiation est publié en entier dans le Moniteur. numrro du dimanclio T»" ventôse an .\I (20 février 1803). — Voir également Hiiay, ouvrage cité.

l'Iâ NAPOLEON ET LA SUISSE

sujette formait autrefois plus des trois quarts de la population. C'est là le grand résultat de la révolution helvétique consacré par l'acte de 1803. Vainement, en 1814, Berne réclamera ses anciens droits sur le pays de Vaud et l'Argovie ; vainement les rois jaloux de Napoléon, même après sa chute, paraîtront vouloir refaire son ouvrage. Le grand principe quHl 11' y a plus de sujets en Suisse sera maintenu, les bases de l'acte de 1803 seront conservées. Le fond en est devenu indestructible. » (T. II, chap. xxiii.)

Le lundi suivant, 2 ventôse (21 février), dans une audience solennelle des Consuls à laquelle assistaient les ministres, les sénateurs, les conseillers d'Etat et de nombreux membres du Corps législatif, Barthélémy présenta au Premier Consul, avec les dix membres de la Commission, tous les députés de la Consulte helvétique. .

Le comte d'Aiîry, nommé Landammann, prit la parole. Il remercia Bonaparte pour le service qu'il rendait à son pays. « Votre premier bienfait, dit-il, est d'avoir assuré aux différents peuples de la Suisse le gouvernement fédératif qui seul peut leur convenir. »

Bonaparte répondit quelques mots, s'entretint avec plusieurs des députés et leva l'audience. Le soir même, d'Afîry et beaucoup d'autres de ses collègues quittaient Paris pour préparer l'avènement du gouvernement nouveau. Ils étaient insensibles aux distractions qu'offrait alors la capitale où la paix d'Amiens faisait affluer les étrangers et surtout les Anglais.

LA MKDIATIO.N 113

La République helvétique languit quelques semaines avant de s'éteindre.

Le 5 mars, le Sénat tint sa dernière séance. Doldor fit un discours de clôture dans lequel il regrettait que l'essai de la République, une et indivisible, n'eût pas donné de meilleurs résultats. Mais, fidèle à ses sympathies pour l'unité et pour notre pays, il se consolait de l'insuccès de cette expérience par la pensée que la France venait d'assurer à son pays une existence nouvelle et tranquille.

« La République une et indivisible, disait-il, a été l'œuvre des circonstances plutôt que l'expression de besoins sentis. Cependant, elle pouvait faire des Suisses divisés un seul peuple, établir l'unité des lois, fonder des mœurs politiques, des intérêts nationaux, des institutions générales de civilisation et d'instruction publique.

« Les essais pour rallier les esprits divisés ont échoué contre l'esprit de parti ou l'empire des coutumes. En vain, a-t-on changé les personnes et les emplois, aucun changement ne pouvait plus ramener les bienfaits de la paix. Enfin, le sage guerrier (jui dirige les destinées de l'Europe a commandé celti^ paix et a fait reconnaître l'indépendance de l'Helvétie dans le traité de Lunéville. iN'oublions pas que, aujourd'hui coinini* il y a cent cinquante ans, c'(^st la Franct' (lui assure l'existence polit i(]u«' do \d Suisse. Bonaparte a accepté la médiation qui était le vœu du Sénat et de tous les partis de la Républicjur latiguéi* il(> (juerelles et impuissants pour se pacilier (Mix-mêmcs. LWet»^ (pi'il nous donne

va replacer tous les Suisses dans les mœurs et dans les coutumes qui leur sont chères. Etc. »

Il avait raison. Sa versatilité politique n'empêchait pas sa profonde clairvoyance.

Le Sénat dissous, le Conseil exécutif se sépara. Les membres du gouvernement quittèrent Berne, et le 10 mars, à Fribourg, commença le régime nouveau. Il allait durer dix ans.

La République helvétique a laissé chez nos voisins un mauvais souvenir. Pourquoi ?

Son existence éphémère de cinq ans fut marquée par trop de vicissitudes, d'oscillations et de coups d'Etat. Elle vaut mieux que sa réputation. La vérité, c'est qu'elle n'a pas eu le temps de faire ce qu'elle voulait. Son œuvre a été entravée par les hommes, par les circonstances, par les obstacles môme de la nature. Elle n'en avait pas moins fondé les principes de liberté et d'égalité sur lesquels reposait l'acte de médiation, de même que celui-ci venait d'asseoir fortement les bases de la Suisse contemporaine.

Les législateurs de l'Helvétie n'ont pas été heureux. Mais on ne saurait leur refuser, pas plus qu'aux travailleurs de notre Assemblée constituante, la probité, les lumières et le patriotisme.

Trois traits particuliers caractérisaient la Constitution nouvelle : l'institution des cantons directeurs, celle du Landaminann, la régularité de la Diète.

L'Acte de médiation restaurait les souverainetés cantonales, mais six cantons principaux recevaient le privilège de posséder la Diète à tour de rôle et de fournir le premier magistrat de la Confédération.

« La Diète se réunit tour à tour, et d'une année à l'autre, à Fribourg, Berne, Soleure, B{'il»\ Lucerne et Zurich. Les cantons dont ces villes sont les chefslieux deviennent cantons directeurs. L'année du directorat commence le l*'" janvier. » Et c'était l'avoyer ou h» bourgmestre du canloFi direetcnn- (|ui devenail le I j;iii(l;imni;inii do la Confédération.

Celui-ci avait des Toik lions important(\s. Il convocjuait et présidait la Diète, représentait !«' pays dans ses relations avec les Etats étrangers, nommait les ministn^s auprès de ces Etats, levait les troupi^s, etc. Il aurait pu être dangereux sans le r«Mionvt*ll(Mn«'nt p«''fio<li(jih'.

Il était assisté du conseil cantonal du Vorort (canton directeur), et de quelques hauts fonctionnaires, dont un secrétaire d'Etat, un quartiermaître général de l'armée, et un chancelier, élu pour deux ans et rééligible.

La stabilité relative du chancelier compensait dans une certaine mesure la mobilité du Landammann. Cette charge fut dévolue, de 1803 à 1830, au juriste vaudois Marc Mousson, qui avait été secrétaire général du Directoire helvétique et dans lequel s'incarna, pour ainsi dire, la tradition des affaires fédérales.

La Diète s'assemblait en session ordinaire chaque année, le premier lundi du mois de juin, et en session extraordinaire, s'il le fallait, sur la demande de plusieurs cantons ou celle d'un Etat voisin, ou si le Landammann jugeait cette convocation nécessaire. Elle ne comptait qu'un ou deux députés par canton et ces députés n'avaient que des pouvoirs limités. Ils devaient s'en tenir aux instructions qu'ils avaient reçues de leur canton.

Le premier Landammann fut le comte Louis d'Afîry. Aucun autre n'était mieux désigné par l'éclat des services et les qualités du caractère.

Il était né à Fribourg, en 1743, d'une famille de vieille noblesse vouée au service de la France. Son père avait été colonel au régiment des Gardes.

Entré dans le même régiment, à quatorze ans, il avait eu le temps de voir la guerre de Sept Ans et d'y servir comme aide de camp du lieutenant général comte de Saint-Germain, le futur ministre de la

guerre. Successivement colonel, maréchal de camp, employé dans le gouvernement du Dauphiné en 1788 et dans celui de l'Alsace en 1791, il avait quitté notre pays après les tristes événements du 10 août 1792.

« Son extérieur, dit une lettre de Fribourg, semblait annoncer la beauté de son âme. Sa figure pleine de noblesse portait en même temps l'empreinte de la douceur et de la bonté. L'ambition n'avait aucune prise sur son cœur. Il préférait à tout la tranquillité dont il jouissait auprès de ses parents. »

En 1798, il avait refusé de se jeter dans la lutte des partis et n'avait usé de son influence qu'en faveur de la paix. Membre de la Consulte helvétique, il venait de contribuer à l'Acte de 1803 et le Premier Consul se plaisait à lui témoigner une déférence et une estime que lui continua TEmpercur. Il y répondit par un absolu dévouement à nos intérêts (1).

Il voulut résider à Fribourg, son pays natal. Kion ne s'y opposait. Il y fut conduit par Ney et installé le 10 mars. C'est alors que le nouveau gouvernement commença.

Le général Ney, qui restait provisoirement notre ministre en Suisse, signa avec la Confédération un traité d'alliance difciiiiwc entre les deux pays. Cette alliance, fondée sur la paix per[)étuelle de 1310 et

(I) Landammann pour la srroiidf fois eu isi)*.». il mounil ù Fribourg. If llo juin ISlo. au retour d'uno nussiou a Paris.

Voir dans lo Monitrur ilu l.'i juillet suivant le long article qui lui est ronsarn''.

lis NAPOLÉON ET LA SUISSE

l'Acte de 1803, était conclue pour cinquante ans. (27 septembre.)

L'article 2 disait :

« L'un des effets de cette alliance étant d'empêcher qu'il ne soit porté atteinte à l'indépendance et à la sûreté de la Suisse, la République française promet d'employer constamment ses bons offices pour lui procurer sa neutralité et pour lui assurer la jouissance de ses droits envers les autres puissances. La République française s'engage, dans le cas où la Suisse ou une partie quelconque de la Suisse serait attaquée, de (sic) la défendre et de l'aider de ses forces et à ses frais ; mais seulement sur la réquisition formelle de la Diète helvétique. »

Le traité comprenait vingt et un articles. La Suisse obtenait quelques avantages commerciaux et le droit d'envoyer vingt jeunes gens à l'Ecole polytechnique. Elle recouvrait les drapeaux enlevés en 1798. Etc. (Affaires étrangères, t. 481.)

En revanche, ce traité était accompagné d'une capitulation militaire signée le même jour et qui remplaçait la convention du 18 novembre 1798 (1). Elle obligeait les Cantons à nous fournir quatre régiments, chacun de 4 000 hommes, qui devaient être enrôlés librement, mais toujours au complet. Les parties contractantes s'engageaient à ne signer aucune convention ou capitulation contraire à cette alliance. Demeuraient réservées les capitulations

(1) On donnait ce nom particulier de capitulation aux traités qui stipulaient l'enrôlement des Suisses dont les régiments prenaient eux-mêmes le nom de « capitulaires » ou « capitules ».

conclues ou à conclure avec les républiques batavc et italienne, l'Espagne et le Saint-Siège.

Constantin Maillardoz de Fribourg, parent du Landammann, et envoyé à Paris pour remplacer Stapfer, fut chargé tout particulièrement de débattre et de conduire avec notre gouvernement les questions relatives à l'enrôlement, à l'équipement, à la solde des nouveaux régiments capitulaires. Il le fit avec un zèle qui ne fut pas toujours partagé par ses compatriotes et qui lui attira les reproches du Landammann Mérian, de Bâle, en 1806.

■Quelques semaines après, dans le courant de novembre, Ney fut rappelé et remplacé par le général Vial (1). Rouyer, secrétaire particulier de Ney, fut nommé en même temps premier secrétaire de notre légation et chargé de l'intérim jusqu'à l'arrivée du nouvel ambassadeur.

Pendant les quelques mois qui venaient de s'écouler, le pays avait goûté le premier bienfait de l'Acte de médiation. C'était la paix publique.

Presque tous les cantons avaient organisé tranquillement leur administration particulière et s'étaient soumis aux lois nouvelles. Dans quelquesuns, les curés essayèrent encore d'agiter les espiits, oubliant que Bonaparte venait de réconcilier la France avec l'Eglise romaine. Parmi les plus éehaulïés se démenait le ci-devant abbé de Saint-Gall, l*an-

(1) « Lo ^î^'!n^''^al Vial. ministrr plénipolenliairt» pn^s le gramlniallro do l'Ordri' do Malto, ost noiniiio ainba."vsadoiir do la Kopubiitjuc on Ili'lvtlic. 7 frimairo an XII (27 n«>\ inil.ri' 1j?o:^). Pour le Premier Consul : .Markt. » (A. E., t. 481.)

crace Forster, que sa turbulence, à défaut de talent, avait fait connaître dans toute la Suisse. Il fallut se taire, devant l'impérieuse volonté du médiateur, secondé par le zèle des autorités.

D'AlYry, bien que protestant, renoua les relations avec Rome, interrompues depuis 1798, et reçut un nouveau nonce, Testa Ferrata, évêque in partibus de Beryte, qui allait rester dans le pays près de quatorze ans. Mais il refusa de rendre à Pancrace son abbaye et de rappeler les jésuites.

Grâce à cette paix intérieure, le pays respira. Avant tout, il fallait subvenir aux dépenses causées par cinq ans de luttes politiques, de guerre étrangère et d'anarchie administrative. Ce fut la liquidation de la dette.

L'Acte de 1803 l'avait expressément stipulée. La commission qui en fut chargée écarta toutes les indemnités qui pouvaient être réclamées contre la révolution de 98 par les corporations ou les particuliers. Elle restitua leurs biens aux couvents, leurs propriétés domaniales aux cantons, évalua le montant de la dette et en fixa la part contributive pour chaque canton. L'ensemble du travail fut publié à Fribourg, le 1*^"^ novembre 1804, sous le titre de Décret définitif. La dette nationale était fixée à 3 075 731 francs de notre monnaie.

Le l^'^ janvier 1804, le canton de Berne devint directeur et d'Afîry céda la place de Landammann à l'avoyer de Berne, Rodolphe de Watteville (1).

(1) Watteville (Wattenwyl) (Nicolas-Rodolphe de). — Né en 1760, à Aarburg où son père était landi>ogt (bailli).

S'enrôla dès l'âge de dix-sept ans au service des Provinces-Unies,

L'AMBASSADK DU GENERAL VIAL 12i

Berne rejjiit ainsi, poui- un nionient, son air de petite capitale. Nos troupes qui occupaient le pays depuis le mois d'octobre 1802 le quittèrent au commencement de février en ne laissant derrière elles que les meilleurs souvenirs ; et, peu après, notre nouvel ambassadeur arriva.

Tour à tour marin, soldat et diplomate, pour revenir aux champs de bataille où il trouva la mort des braves, le général Honoré Vial était sorti de la Provence. Il était né à Antibes, en 1766.

Après s'être engagé dans la marine, où il servit trois ans, il passa dans l'armée de terre où il était lieutenant en 1792. Employé successivement à l'armée du Nord, à celle des Alpes, puis à l'armée d'Italie, il était adjudant général en 1796 et sa brillante conduite à Aréole lui valut d'être promu général de brigade.

11 se distingua encore à Rivoli et dans la campagne menée par Joubert à travers le Tyrol. Bonal)arte écrivait au Directoire le 1*''" février 1797 :

« Le général Vial à la tête de l'infanterie légère, après avoir fait une marche très longue dans la neige et dans les montagnes les plus escarpées,

revint à Hernt' ( uimin' major ilos inilircs. et entra au Grand Conseil t'n 17'jr». ApnVs avoirrombal tu r.ititn' nous en 1798, il fut nuMubre de 1.» Coiistiltt! «M» 1802.

I.undaniniann en 18Ui et en 1810, commandant des troupes en ISO"). 180y et 1S1:{. Avoyer de Hi'rne on 1815. et pr.sident du Vorort, il continua de tenir une jurande place dans le pouvememenl f'déral. Mort en 18:i2, avec lu réputation d'un hommo d'Etat nMnarqual)le.

Un de ses llls avait »4<^ tuf'- à notre service à la bataille de Borodino, |>en(lant la campagne de 1812.

m NAPOLÉON ET LA SUISSE

tourna la position des ennemis et obligea un corps de 450 hommes et de 12 officiers à se rendre prisonniers. On ne saurait donner trop d'éloges aux 4« et 17® demi-brigades d'infanterie légère que commandait ce brave général. Rien ne les arrêtait. La nature semblait d'accord avec nos ennemis, le temps était horrible; mais l'infanterie légère de l'armée d'Italie n'a pas encore rencontré d'obstacles qu'elle n'ait vaincus. » (Correspondance, t. II, n° 1432.)

Il n'est pas étonnant qu'après quelques mois de pareils dangers, le général Vial soit tombé malade. Et il ne l'est pas davantage que Bonaparte, en apprenant sa convalescence, lui ait adressé quelques lignes qui font honneur à ce brave soldat.

« ... Le principal est de vous ménager dans votre convalescence pour éviter des rechutes et pour vous remettre à même d'acquérir une nouvelle gloire et de rendre à la République et à l'armée de nouveaux services. Je vous salue. » (Du quartier général de Passeriano, le 13 octobre 1797. Correspondance, t. III, no 2298.)

Désigné le 12 janvier suivant pour faire partie de l'armée d'Angleterre qui devint peu après l'armée d'Orient, Vial y commanda d'abord une brigade de la division Menou, puis passa divisionnaire et acheva de s'attirer l'estime de Bonaparte par sa conduite en Syrie et sous les murs de Saint-Jeand'Acre.

Aussi, après son retour en France, fut-il nommé le 23 floréal an XI (7 avril 1803) ministre plénipo-

tenliairc « auprès du grand maître de l'Ordre de Malte (1) », et, Tannée suivante, ambassadeur en Suisse. C'était en dépit de ses goûts et peut-être de son humeur, un peu ombrageuse, que la confiance de l'Empereur dans un « vieil Egyptien », l'appelait au poste nouveau qu'il allait occuper plus de quatre ans.

Avec un maître tel que Napoléon, le métier d'ambassadeur était partout difficile, même en Suisse, dans un pays où il semblait qu'on pût se passer d'ambassadeur.

En Suisse, il consista surtout à pousser le recrutement des régiments « capitules » et à surveiller le travail de la Diète.

Le recrutement des quatre régiments stipulés par le traité de 1803 tient une place énorme dans la correspondance impériale. A chaque instant, jusqu'en 1806, Napoléon s'en informe. Il gronde, s'il tarde trop, et il tarde toujours à son gré. Enfin, en 1806, le premier régiment est prêt. On l'envoie dans le royaume de Naples qui vient d'être donné à Joseph. Mais les mêmes questions et les mêmes reproches reparaissent pour les autres régiments jusqu'en iSoS. Après 1808 et jusqu'à la lin, dr nouvelles circonstances ramènent inévitablement le même refrain (2).

Il) Cl' ^'rantl luailri* df l'Ordri'. t|ui fut le tlfriiior, ttait l'ItaiitMi Toinasi. Il s'était flxû en Sicile, à Catanc. paire que les .\nglais, inalf^n'' les clauses du traité d'Amipris, s'étaient refusés h rendre l'ilf de Malle. Toniasi ujourut vi\ lSO(i. Après lui. l'Drdrt' n'eut plus qu'une existjMU'e llctivc qui lui permit cependant de se fain» représenter au Congrès de Vienne.

• (2) Voir plus loin, (chap. x et dernier), l'histoire do ces quutro rt''|^iinenls.

Pour la Diète, c'est autre chose.

Chaque année, quelques semaines avant le mois de juin, notre ambassadeur envoie au ministre les noms des députés qui doivent siéger, la liste, et, comme nous dirions aujourd'hui, l'ordre du jour des travaux. Quand la Diète est ouverte, il envoie le bulletin quotidien des séances, l'analyse et quelquefois le texte des principaux discours.

L'Empereur lit tout cela comme il lit les débats du Corps législatif et les rapports de ses ministres, comme il lit tout, que ce soit à Paris, au cœur de l'Allemagne ou ailleurs. Si les séances ont été calmes, si les travaux de la Diète se sont poursuivis comme il l'attendait, il est satisfait et il ne manque pas de le faire savoir.

Exemple, cette lettre de Talleyrand, envoyée de Tilsitt, le 6 juillet 1807 :

« Monsieur l'ambassadeur, j'ai reçu les lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser jusqu'au 4 juin. Toute votre correspondance prouve le zèle avec lequel vous vous êtes occupé de la formation des régiments suisses. Sa Majesté en a été satisfaite.

({ La Diète s'est ouverte avec dignité. Elle suit avec sagesse ses travaux. On remarque chaque jour davantage par le calme et le bon esprit des assemblées en Suisse que ce pays a été rendu au système qui lui convenait le mieux. » (A. E., t. 486.)

La Diète, d'ailleurs, s'efforce à la docilité et à la bonne conduite. Quand on dépouille la correspondance et qu'on lit les observations impériales,

on est édifié sur la manière dont Napoléon entendait la médiation. Ce fut une étroite tutelle. Elle rendit de grands services, mais elle n'en parut pas moins gênante à nos voisins. Ils s'en délivrèrent, mais ils reconnurent plus tard que les lisières ont du bon; elles habituent à bien marcher.

La première lettre du général Vial est du 18 février. Il écrivait au ministre, de Berne :

« J'ai l'honneur de vous informer de mon arrivée dans cette résidence...

« Les troupes françaises sont parties depuis quelques jours. Le citoyen Rouyer, secrétaire de la légation, pense que les esprits ne sont pas absolument tranquilles et qu'il pourrait y avoir sous peu quelque fermentation. J'ose espérer le contraire et je vais toutefois mc^ mettre à môme d'en bien juger (1)... »

Rouyer avait raison. Cotte « fermentation » doima naissance à l'affaire Willi.

Elle avait pour théâtre les bords du lac de Zurii li où plusieurs communes, Horgen, Meilen, Stiifa, troublées déjà en 1795, restaient animé»\s d'une singulière exaltation démocratique.

Elles refusèrent de se soumettre ;ui modo adopté par leur canton pour le rachat (h»s dinios, menses et autres charges féo(hdes. Elles avaient trouvé comme chef un cordonnier de Ilorgen, du nom de Willi, qui avait sorvi en Piémont. Ce \\ illi prenait des airs de redresseur de torts et s'était rntouré do

quelques hommes énergiques suivis aveuglement par plusieurs centaines de paysans.

Le gouvernement cantonal essaya de calmer l'agitation qui menaçait de s'étendre. Il n'y réussit pas. Il s'adressa au Landammann qui ne fut pas plus heureux. Sur le conseil de Vial, qui ne connaissait que le sabre pour trancher les difficultés, Watteville fit venir plusieurs bataillons de milices des cantons voisins. Il y eut quelques engagements entre les insurgés et les troupes, mais du 4 au 7 mars, les communes en révolte furent occupées et désarmées.

Willi fait prisonnier, avec ses acolytes, passa devant un conseil de guerre établi à Zurich et qui prononça plusieurs condamnations capitales. On s'accorda à louer l'activité et l'énergie du gouvernement fédéral, mais Bonaparte fit blâmer Vial pour son ingérence dans les affaires cantonales.

Cette courte crise, toute locale d'ailleurs, et connue dans le pays sous le nom de Bookenkrieg, faisait sentir le besoin de forces militaires organisées. La Confédération ne pouvait recourir qu'à ses milices. L'Acte de 1803 lui permettait d'en porter l'effectif jusqu'à 15 000 hommes, mais n'avait rien prévu de leur organisation.

Une commission nommée par Watt e ville proposa la création d'une école militaire, d'un état-major et d'un budget militaire pour toute la Confédération. Mais ces projets rencontrèrent dans la Diète l'opposition de plusieurs cantons : Argovie, Saint-Gall, Tessin, Vaud; et se heurtèrent surtout à l'oppo-

sition de Napoléon. Celui-ci se prononça, à plusieurs reprises, contre des innovations qui ne convenaient, suivant lui, ni aux ressources, ni aux traditions, ni à la neutralité du pays.

(( La Suisse ne doit pas perdre de vue que, rendue au système fédératif, elle ne doit pas avoir toutes les institutions militaires qui conviendraient au régime de l'unité. Si ses forces doivent pouvoir se réunir dans un moment de danger, elle ne doit pas, dans les temps ordinaires, puisqu'elle est organisée pour un système de neutralité, donner à ses institutions militaires trop de développement : etc. » (Note du 4 thermidor an XII (22 juillet). A Vial.)

Et dans une autre note relative à Tétat-major : a La constitution d'un état-major serait contraire aux dispositions de Tordre de choses actuel par l'ascendant qu'acquerrait en Suisse cette nouvelle autorité et par les attributions qui lui seraient nécessairement conférées. » C'est l'argument invoqué par les cantons opposants. (Diète : séance du 18 juillet.)

Dans une lettre au Landammann, il s'expliqua nettement :

0 Saint-Cloud, 20 octobiv 1804.

« Très ch(M' et grand Ami, j'ai reçu votri^ Irttre du 22 août. Je l'ai lue avec l'intérêt particulier que je porte à tout ce qui intéresse votre patrie.

« Vos pères n'avaient pas d'état-major général. Ils ont été célèbres par leur indépendance, par Itnr bravoure, par la bonne organisation df leurs milices.

toutes composées de militaires instruits aux dépens des puissances amies. Point d'état-major général permanent, point d'armée helvétique, point d'impositions; voilà la base de votre organisation. Votre armée est composée des dix-neuf armées des dixneuf cantons suisses, organisées, soldées et commandées par des officiers nommés par chaque canton. Et le commandement général, s'il en faut un, est temporaire. La Diète suivante peut le changer et le remplacer. C'est là votre ancienne manière de faire. Tout autre système est destructif de FActe de médiation.

Ne compromettez pas le bien présent pour satisfaire des passions qui sont déjà sans intérêt. La nature a fait la Suisse fédérale. Vos pères ont trouvé le bonheur dans l'état fédéral; restez dans l'état de fédération.

Croyez à l'estime que je vous porte, que rien jusqu'ici n'a pu altérer et dont vous éprouveriez les effets si les circonstances s'en présentaient. — Napoléon (1). »

Pourquoi cette opposition? Napoléon craignait-il qu'en devenant plus forte la Suisse ne demeurât moins soumise? C'est ce que pensent les historiens du pays. Il est difficile de prononcer là-dessus. Le fait est qu'il fallut s'incliner devant des arguments aussi décisifs et que le pays fut réduit à ses milices cantonales. Elles auraient été impuissantes à en faire respecter la neutralité en 1805 et en 1809, sans

(1) Correspondance, t. X.

les victoires de Napoléon. On s'en aperçut en 1813.

Dans le courant de cette année (1804), un grand changement s'était accompli. Le Premier Consul s'était fait proclamer empereur par le Sénat (18 mai). L'article l^'^ du sénatus-consulte de l'an XII disait : « Le gouvernement de la République française est confié à un empereur. Cet empereur est Napoléon Bonaparte. » Une députation hc^lvétique composée de l'ancien Landammann d'AfTry, de Reinhard de Zurich, de Heer de Claris, de ZelKveguer d'Appcnzell, de Reding de Schwitz, de Salis des Grisons, et du colonel Gady, vint offrir ses compliments à Napoléon, lors du couronnement à Notre- Dame. Et une autre députation lui renouvela l'expression des mômes sentiments, quelques mois plus tard, à Chambéry, lorsqu'il traversa la Savoie pour se rendre en Italie (avril 1805).

En 1805, le canton de Soleure devint directeur, et l'avoyer Glulz remplaça WaUcville.

Rien de particulier ne marqua les premi<M*s mois de cette année. La Diète s'ouvrit à Soleure, le 3 juin, avec le cérémonial accoutumé. A la ihoite (lu Landammann éhtil |)lacé notre secrétaire Uduyci' (1). A ses côtés, le nonce et rainbassadeur d'Esj)agne; à gauche, l'ambassacb'ur dWutriclu», le ministre de Havière et d'autres diplomates.

Ou enteiidil (1(> la innsi(|Ue et d(»s discours, à coiiiinencer pai* crlni du Landaiumauu. Glutz retraça le tableau de raiicinuK» ('tuirt'deiation et le

(I) E«' Ki^m'THl Viiil iHail on C(»njr«S co qui lui arrivait souvent, vi

co <|ui linil par imlisposor l'IOinponnir coutn' lui.

compara à rorganisation nouvelle qui assurait au pays la même prospérité qu'autrefois. Il disait de Napoléon :

« Le médiateur de la Suisse, en relations plus étroites avec la Confédération que tout autre monarque, honore les droits que des services de trois siècles, des traités récemment renouvelés et des bienfaits reçus nous ont donnés à son amitié. Il envisage notre bonheur comme une partie de sa gloire... La bienveillance active qu'il voue à nos intérêts, son respect pour notre indépendance et son zèle à défendre nos intérêts en conformité avec des traités ne permettront plus à la Suisse de jeter un regard douloureux sur le passé. Etc. »

Le soir, il y eut grand banquet et spectacle et la session se poursuivit sans incident.

Elle venait de finir lorsque le général Sébastiani accomplit une tournée rapide à travers les Cantons et le Tyrol. Elle était destinée à renseigner le gouvernement sur l'esprit public et les dispositions du pays à la veille des événements que Napoléon prévoyait en Allemagne.

L'Empereur écrivait à Berthier, le 18 juillet 1805 (1) ;

« Le général Sébastiani a eu ordre de se rendre à Dijon. Faites-lui connaître qu'il est chargé de remplir une mission. Il se rendra à Berne, puis dans

(1) Une erreur peu explicable des éditeurs de la Correspondance place cette lettre en 1804. Il est facile de voir qu'elle annonce la brusque volte-face de Boulogne. Le rapport de Sébastiani est aux Affaires étrangères, dans le volume de 1805.

L'AMRASSADK DU GKNKRAL VIAL 131

les petits cantons, à Coire, Fcldkirch, Constance, Lindau, Kempten, suivra l'Inn jusqu'à Innspruck; de là, ira à Brixen, Villach, Salzbourg, Munich, Passau.

'( Il parcourra les bords de l'Inn, se rendra à Nuremberg, parcourra la Rednitz et rejoindra l'Empereur partout où il se trouvera. Il prendra des notes sur la situation des troupes autrichiennes, sur les préparatifs qu'elles pourraient faire, achètera les meilleures cartes, fera des reconnaissances et m'instruira généralement de tout ce qui peut m'intéresser sous le point de vue politique et militaire. Il ne se dira pas chargé de mission, mais voyagera simplement pour son plaisir. » [Correspondance, t. IX, n<^7859.)

Sébastiani était fait aux grandes routes (1). Il revenait d'une mission à Constantinople en attendant d'y retourner comme ambassadeur. Ce qui ne l'empêcha pas de faire campagne en Espagne, puis en Russie. Il joignait à cette activité des vues rapides avec un tour d'esprit agréable et léger. Su relation est facile et claire.

Elle débute ainsi :

« Les ordres de Sa Majesté m'ayant été transmis,

(I) Srii.isliiiii (l''raii(;oi.s-Moraco). ITT'J-lHf)!. Nr en liorso.

(lapilairif v\\ 17'J'i. clu'f de hrii^ad»' «mi IT'J'J. il avait i()0|M^n^ arlivomt'nl aux duux jounKW'S do brumaire avec son ré^iiuenl do dra. k'on^. It' :{". ri('n<''ral de brij^ado m ISO.'I, ilivisionnain' apris Austerli'/.. Ambassadeur à (luiistant inopl»» en ISor». l'Iu'i tard, ministre smis I-onis-l'hilipiu' el man-ilial de France. Il joignait les a^rt^menU de la personni' à ceux de l'esprit.

Son manuscrit (AfTaires étran^MVes, t. \%\) a spulemont pour lit ri' : Ihippitri ô r lùnpfniir. Il est sijîné : a St^bastiany. •

13â NAPOLEON ET LA SUISSE

le 3 thermidor, par M. le maréchal Berthier, ministre de la guerre, je partis le même jour et je me dirigeai sur Berne...

« Mes observations sur la Suisse se sont portées principalement sur la position actuelle, intérieure et extérieure de chaque canton, résultant de l'Acte de médiation, de l'efîet que l'établissement de la nouvelle dynastie en France y a produit, de leurs dispositions pour le gouvernement français, leurs rapports avec les autres puissances de l'Europe. Et j'ai cherché à découvrir enfin quelle serait la conduite de l'Helvétie, en cas d'une nouvelle guerre continentale. ))

Il semble bien que voilà l'objet particulier de cette mission.

Elle commence par Berne. « Dans ce canton, l'Acte de médiation a fait généralement plaisir... L'Empereur y est aimé. L'établissement de la nouvelle dynastie plaît aux deux partis. Les oligarques trouvent plus d'afTmité dans le nouveau gouvernement français avec leurs idées; les autres y voient plus de stabilité et ont plus de confiance... »

Elle se continue par Lucerne. « La grande majorité est très affectionnée à l'Empereur ; etc. » Par Untcrwalden. « Ce petit canton est déchiré par les dissensions intestines. » Par Uri. « L'Acte de médiation lui a donné le bonheur de l'union. Aussi l'Empereur y est adoré (?). Un jeune enfant demandait un jour à son père qui parlait souvent de Bonaparte et de «es victoires, si Bonaparte était aussi grand que Guillaume Tell. « Mon ami, lui répondit cet habitant

L'AMBASSAUK D U GKNER A L V I A L 4 33

« d'Altorf, ces deux héros sont également grands. u Si Bonaparte était né à Uri, il aurait été Guil- « laume Tell. Et si Guillaume Tell était né en « France, il aurait été Bonaparte, w

Cette petite anecdote m'a été contée par un ancien officier au .service du Piémont, plein d'instruction et de jugement. »

Schwitz. a Les prêtres, dans ce canton, sont ennemis de la France. Aujourd'hui, ils entretiennent le peuple de la prochaine destruction de cet Empire par les Russes que Dieu appelle pour venger la religion et lui rendre sa pureté primitive. Et on les croit (1) !... »

Claris. — Quelques lignes seulement. — Appenzell : « Esprit excellent. » — Crisons : « Le canton a deux partis ; le premier a pour chefs les Salis et les Phmta. Les deux partis sont attachés à l'Empereur et désirent lo servir. Etc. »

Gf rapport est terminé par des vues générales sur la Suisse et sur la |)olitique autrichienn»» dans ses relations avec les Etats voisins. Il est clair, intéressant et de style alerte. Mais le voyage de l'auteur était trop rapide pour lui permettre une observation pénétrante et bien assise. Tel qu'il est, il nous donne, dans l'ensemble, l'id^'c du prestige (pii entourait alors rEnijiire nouveau et du respect qui s'attachait au médiateur.

Sébastiani était de retour quand l'orage éclata.

(1)11 est en «'IT«*t sinj^iilicr «If vdir romptor sur la Hussie, srhismalique d'ail Imirs. apn^s lu rumpagne ilo Zurich et la défaite de 8ouvar«»v.

Les formidables armements préparés à Boulogne contre l'Angleterre n'avaient pas abouti. On sait pourquoi. Napoléon tourna la Grande Armée contre le continent où l'Angleterre venait de soudoyer une troisième coalition, formée de l'Autriche et de la Russie.

Napoléon avait l'alliance de plusieurs Etats de l'Allemagne, dont la Bavière. En vain, il s'efforça de gagner la Prusse. Celle-ci s'obstina dans l'indécision, mais sa neutralité assura notre victoire.

La coalition prit l'offensive. L'Autriche commença les hostilités, le 9 septembre, par l'invasion de la Bavière. Napoléon y répondit par les manœuvres admirables qui, en quinze jours, du 9 au 25 septembre, transportèrent les 150 000 hommes de la Grande Armée dans les vallées du Rhin et du Mein.

Le 24, Napoléon avait quitté Paris. l\ était le 26 à Strasbourg. Devant cette guerre nouvelle, la Suisse décida de garder la neutralité, mais de couvrir ses frontières. Tel fut l'objet d'une Diète extraordinaire qui se réunit à Soleure le 20 septembre. Elle mit en mouvement les troupes cantonales et leur donna comme général en chef l'ancien Landammann Watteville, avec Mtiller, de Schwitz, comme chef d'état-major, et Finsler, l'ancien ministre des finances, comme trésorier. Elle nomma ensuite douze colonels fédéraux et se sépara le 28.

Le choix de Watteville fut désagréable à l'Empereur. Il avait souhaité et presque désigné d'Afîry (1).

(1) « Il est probable que les Suisses devront prendre les armes pour garder leur territoire. La nomination du chef de l'état-major

Il s'en plaignit à Gliitz, qui n'en pouvait mais. Et il écrivit le même jour à Watteville une lettre assez singulière où reparaissaient ses défiances contre l'oligarchie et les menées de l'Angleterre.

a M. de Watteville, j'ai reçu la lettre que vous avez bien voulu m'écrire. Puisque la Confédération n'a pas jugé à propos de nommer la personne qui m'aurait offert le plus de garanties contre les intrigues que l'Angleterre va fomenter en Suisse, je suis aise, du moins, que ce soit un sujet de Berne assez éclairé pour connaître toute l'urgence des circonstances.

« Dans les relations que j'ai eues avec vous, j'ai conçu de l'estime pour votre caractère et vos talents. Vous pouvez faire le bien de votre patrie. Mais dans votre position, il n'y a pas de petites fautes. J'ai besoin de couvrir mes frontières de Franche-Comté, et si les officiers de l'état-major de l'armée fédérale sont des hommes ennemis de la France et connus pour avoir fait la guerre contre mes armées, vous sentez que je me trouverai obligi» de former une nouvelle armée en Franche-Comté; et, dès lors, la neutralité de la Suisse me serait onéreuse et dangereuse pour la France. J'ai fait connaître à MM. d'AfTry et Glutz tout ce que je pense de la conduite du gouvernement.

« Je suivrai l'Acte de médiation. Suivez-le. Si j'ai

K«''nir.il «>sl un objet d»' huul«' iiuporlanm. // faut fatrr nnrttm r M. dWfjnj, lo dfsijjniT triivance et l'-rrin» au p«^n«^ral Vial qui» sil y a II no masse (aie) pour tli'fendro le tcrritoin». nous di^sirons que M. d" AfTry on ait |p coiiuiiandomont. > (A TalU'vrand. «lu 29 août.)

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