MÉMOIRES ET SOUVENIRS MILITAIRES
J’ai dit qu’il faut demander l’histoire des régiments suisses pendant la période impériale à deux ouvrages de
valeur, puisés aux bonnes sources : ceux de Schaller et de Maag. Mais ces aventures de guerre ont également suscité des Mémoires et des Souvenirs.
Ces Mémoires n’ont ni l’abondance ni la couleur qu’on trouve dans les récits de nos soldats, comme ceux de Marbot, de Thiébault et de tant d’autres ; ils n’en ont pas moins de l’intérêt, aux yeux de leurs compatriotes et aux nôtres. Voici les principaux, dans l’ordre de leur publication :
Souvenirs d' Ahraham Rôsselet, Bernois (1770-1850). Publiés par R. DE Steiger. Neufchatel, 1857. In-8o.
Rôsselet appartenait au l^r régiment. Il servit en Italie, jusqu’en 1812, et fit le reste de nos campagnes jusqu’en 1815. Il fut ensuite au service de la Restauration jusqu’en 1830, et prit sa retraite comme lieutenant-colonel. Livre clair, d’une lecture attrayante.
Souvenirs des campagnes du lieutenant- colonel Louis B égos. Publiés à Lausanne, en 1859, ils ont été réédités récemment dans un élégant volume qui a pour titre : Soldats suisses au service étranger, chez Jullien. Genève, 1909.
Bégos, né en 1784, s’était enrôlé à seize ans dans un bataillon vaudois, commandé par Glavel, le même qui promettait son concours à La Harpe, pour un petit 18 brumaire. Versé dans une demi-brigade helvétique, il passa sous-lieutenant et servit en Italie et à Naples, sous les ordres d’un autre Vaudois, le général Reynier.
En 1807, il fit partie du 2® régiment, où il devint capitaine adjudant-major, et fit dans ses rangs les campagnes de Portugal, d’Espagne et de Russie.
C’est à lui qu’il faut demander le récit des deux batailles de Polotzk.
« La situation de cette ville ressemble un peu à celle de Lausanne. Dominée par un bois, comme celui de Sauvabelin et construite en amphithéâtre, depuis les bords de la Duna, c’était là que se trouvaient tous nos hôpitaux, tous nos approvisionnements, notre artillerie, et les arsenaux du corps d’armée. »
Il dit de la seconde bataille, celle du 18 octobre :
« La bataille coûta cher à notre régiment (le 2®). Après avoir quitté la ville, je fis l’appel, le lendemain. Trente-
APPENDICES
sept officiers n’y répondirent pas. Ils étaient tous tués ou blessés. Environ 600 sous-officiers et soldats restés sur le champ de bataille témoignaient assez des pertes cruelles que nous venions de subir...
« Le général Merle mit à l’ordre du jour notre conduite devant Polotzk, et nous accusa seulement d’avoir eu un peu trop de bravoure et d’entrain. »
Non moins intéressants sont les Souvenirs d’un officier fribourgeois (1798-1848), publiés à Fribourg, 1888. In-S®,
Ce sont ceux de Jean-François-Joseph-Pierre-Damien de Schaller, oncle du conseiller d’Etat H. de Schaller, auquel nous devons l’histoire des régiments suisses.
Jean-François était né à Fribourg, en 1784. Il vit dans son enfance, et il nous raconte, au début de ses souvenirs, l’invasion de 1798 et particulièrement la prise de Fribourg par les troupes du général Pigeon.
Il servit au 4® régiment, qui eut d’abord pour colonel le brave Perrier, d’Estavayer. Après avoir tenu garnison dans plusieurs villes de la Bretagne (Rennes, Saint-Malo), il fut envoyé en Espagne, en 1810. De là, en Allemagne et en Russie.
Il fit la petite campagne de 1815 en Franche-Comté sous les ordres du vieux Bachmann et de Castella, et poussa plus tard sa carrière dans l’armée fédérale jusqu’au grade de général. Il mourut en 1863. Ces soldats étaient véritablement d’une trempe extraordinaire pour avoir résisté à tant d’épreuves et de fatigues.
On pourrait encore citer le Journal dun sous-lieutenant de cuirassiers, par Constant de Rilliet, de Genève. On y trouve la campagne de 1813.
Quant à Sprünglin, dont j’ai cité un passage relatif à Berthier, et à ses rêves de grandeur — ou d’agrandissement — en 1807, c’est dans nos rangs qu’il servait.
Sprünglin (Emmanuel-Frédéric, 1773-1844), était de Rüderswyl, dans le canton de Berne. Après avoir achevé ses études à 'Lausanne, sur les mêmes bancs que Reynier, il entra au service de la Hollande en 1794, et fit ses premières armes contre nous.
En 1798, il fut employé par le nouveau gouvernement dans l’administration civile. Puis il reprit du service en 1806 comme capitaine dans la légion du Nord. Il débuta par le siège de Dantzig, et fut envoyé en Espagne, où il resta jusqu’en 1813, attaché à l’état-major du 6® corps (maréchal Ney) avec le grade de lieutenant-colonel.
Mis à la demi-solde par la Restauration, et regardé comme bonapartiste impénitent, il n’obtint pas de rentrer dans l’activité. Il mourut à Saint-Dié en 1844.
Ses Mémoires, clairs, précis, mais incolores, offrent un intérêt particulier pour l’histoire des guerres d’Espagne. C’est pour cela qu’ils ont été publiés en 1904, dans la Revue hispanique, par M. Desdevises du Dézert, l’érudit professeur de l’Université de Clermont, qui apporte à l’histoire de l’Espagne tant de goût et de recherches.