CHAPITRE PREMIER
A la veille des événements qui allaient transformer ses institutions, ses habitudes et son territoire, la Confédération Helvétique se composait de treize Cantons.
Fondée en 1291 par le pacte d’alliance des trois Cantons « forestiers », Uri, Schwitz, Unterwalden, elle s’était accrue, dans le siècle suivant, de Lucerne, de Zurich, de Claris, de Zug et de Berne; après la guerre avec la Bourgogne, de Soleure et de Fribourg; un peu plus tard, de Bâle et de Schafîouse ; enfin d’Appenzell en 1512.
C’est cette Confédération des « Très Louables Cantons », dont les traités de Westphalie reconnurent la neutralité, qui subsista jusqu’en 1798, et que nous étions destinés à détruire.
Ce n’était pas une nation; ce n’était même pas un État. Ce n’était qu’une juxtaposition d’États. C’était une ligue de petits pays souverains, uni
seulement par un serment perpétuel qui faisait d’eux des alliés {eidgenossen), obligés par ce serment même à ne pas se faire la guerre et à se prêter une mutuelle assistance.
Ces États ne reconnaissaient pas de pouvoir fédéral supérieur. La Diète n’était que la réunion de leurs délégués, généralement deux par canton. Ils se gouvernaient sans aucun principe commun, chacun suivant sa coutume, fondée sur des privilèges historiques.
Les uns, comme les cantons forestiers, et avec eux Zug, Appenzell, Glaris, étaient de petites républiques rurales et démocratiques, dirigées par des assemblées formées de tous les citoyens, ou landes gemeinde. Les autres, comme Berne, Bâle, Fribourg, Zurich, étaient des républiques bourgeoises, à la façon des villes impériales, gouvernées par des conseils aristocratiques.
Auprès de ces États souverains et « anciens confédérés )) se trouvaient des pays alliés et des pays sujets.
Ces pays alliés ne l’étaient d’ailleurs que d’un ou de plusieurs cantons. Ainsi les Grisons qui formaient eux-mêmes trois Ligues, et que des traités rattachaient à plusieurs cantons ; le Valais ; la ville protestante de Saint-Gall; l’évêque de Bâle et la ville de Bienne, sa vassale ; Genève, qui s’était délivrée, au seizième siècle, à la fois de son évêque et de la tutelle du duc de Savoie, et qui, après avoir été l’alliée de Berne et de Fribourg, restait celle de Berne et de Zurich; enfin, Neufchâtel, possession du roi de Prusse.
Après les alliés, les sujets. C’étaient l’Argovie et le pays de Vaud, qui dépendaient de « Leurs Excellences de Berne »; les bailliages italiens (Tessin), dépouilles du Milanais qui dépendaient des petits Cantons. Au milieu du pays subsistaient quelques principautés ecclésiastiques, comme celle de l’évêque de Bâle et de l’abbé de Saint-Gall. C’est ainsi que l’étendue, la langue, la religion, la politique et les intérêts des Cantons présentaient partout la diversité la plus singulière.
Aussi bien, ces petits pays, qu’on se figure de mœurs idylliques et paisibles, avaient été constamment troublés par les guerres : guerres pour l’inpendance, d’abord contre l’Autriche, puis contre la Bourgogne; guerres religieuses, à l’époque de la Réforme ; guerres sociales, dites guerres des paysans, dans le courant du dix-septième siècle, jusqu’à la paix de Vilmergen, en 1712.
De 1712 à 1798, s’écoula une longue période de calme intérieur, favorable à la prospérité matérielle comme au progrès intellectuel. Le seizième siècle avait été celui des réformateurs et des théologiens ; le dix-septième, celui des légistes. Le dixhuitième fut celui des lettrés et des savants.
Berne était la ville de la politique et de l’action, plutôt que de la pensée. C’est d’elle qu’était sorti l’illustre Albert de Haller (1708-1777). Mais Haller s’était formé à Gôttingue et il y avait enseigné longtemps lorsqu’il revint dans sa patrie, en 1753. Médecin, naturaliste, poète, car il consacra un poème descriptif aux Alpes, Haller toucha à toutes
les questions de son temps, et plaça son nom dans la science auprès de ceux de Bulîon et de Linné.
Les deux centres principaux de la culture intellectuelle étaient Bâle et Zurich.
A Bâle, le développement du commerce avait ralenti l’essor de l’esprit. La vieille Université avait perdu son éclat littéraire et ne conservait plus que le culte des sciences. Elle citait avec fierté le nom d’Euler, et ceux des Bernouilli.
Zurich restait la ville des lettres et de la poésie. C’était la patrie de Gessner, de Lavater, de Pestalozzi.
Salomon Gessner (1730-1788) renouvelait dans de gracieuses Idylles un genre oublié, et qui allait faire chez nous le succès d’André Chénier. Lavater (1741-1801), n’est connu que comme médecin, et par un système dont la vogue ne s’est pas soutenue. Mais il était également philosophe et il joignit à son érudition un talent poétique auquel on doit des Chansons suisses d’un charme pénétrant, inspirées par les bucoliques de Gessner.
Pestalozzi (1746-1827) appartient à l’âge suivant par ses réformes pédagogiques et ses doctrines morales. Mais il est du dix-huitième siècle par ses débuts littéraires et par son roman Léonard et Gertrude, tableau de la vie rurale, dans lequel est dessinée, avec des traits énergiques, la figure d’un bailli oppresseur et détesté.
Dans les autres pays de langue allemande, il faut citer le nom de Zimmermann, de Brugg, auteur de la Solitude (1784), et celui de Jean de Muller, de Schafîouse, l’historien de la Confédération.
Dans les pays de langue française, Genève, alliée des Cantons, était le foyer d’une remarquable activité intellectuelle qui s’était étendue de la controverse religieuse à tous les domaines. C’est en vain que Voltaire prodiguait ses railleries à la cité dont il devint d’ailleurs le voisin, en 1758; Genève donnait aux sciences Charles Bonnet, Tronchin, Saussure, les Candolle, les Pictet ; aux lettres J.- J. Rousseau ; et, un peu plus tard, Mallet du Pan et Mme de Staël.
Néanmoins, cette prospérité matérielle était trompeuse.
L’historien Henri Zschokke, qui n’aimait pas l’ancien régime et qui travailla à l’établissement du nouveau, dit avec une sévérité quelque peu déclamatoire :
« Pendant la paix qui dura depuis la seconde bataille de Vilmergen jusqu’à l’invasion française, la Suisse eut à souffrir plus de calamités que durant toutes ses guerres contre l’Autriche et la Bourgogne. Car pendant les quatre-vingt-six ans de repos durant lesquels se rouillèrent les épées des Winkelried, des Fontana, des Waldmann, des Halwyl et des Erlach, la rouille de l’égoïsme et de l’orgueil rongea également les tables sur lesquelles était gravée la loyale alliance des anciens Suisses, et la Confédération se décomposa comme un cadavre en pourriture (1). »
Le pays ne connaissait alors, en effet, ni l’unité morale, ni le patriotisme, ni même la liberté.
(1) H. Zschokke, Histoire de la nation suisse, chap. xlvii.
La diversité des langues, des religions, des intérêts, nuisait au groupement qui s’est accompli depuis et qui est, aujourd’hui, si remarquable. De bons citoyens s’en attristaient, et c’est pour y travailler que fut fondée, à Schinznach, en 1762, la Société Helvétique.
Elle était l’œuvre de patriotes, comme le savant Isaac Iselin, de Bâle, le médecin Hans Hirzel, de Zurich, le poète Gessner, Jean Bodmer, et quelques autres. Plus tard y entra tout ce qui marquait dans la science et la littérature, Lavater, Pestalozzi, Bonstetten, Conrad Escher, Jean de Muller, etc. Son but était d’éveiller la fraternité helvétique, d’éclairer l’opinion, de développer l’instruction populaire. Elle tenait des réunions annuelles et suscita la formation de sociétés patriotiques. Mais ses efforts ne furent pas secondés, ses tendances parurent dangereuses, et plusieurs cantons, Berne, Fribourg, Soleure l’interdirent sur leur territoire.
Le service militaire à l’étranger contribuait à affaiblir l’idée de la patrie commune.
Depuis près de trois siècles, cette coutume offrait de précieuses ressources à un pays pauvre, mais dont les enfants étaient braves et vigoureux. Les protestants s’enrôlaient au service des États allemands, des Provinces-Unies et de l’Angleterre. Les catholiques servaient en France, en Espagne et à Naples. Partout on se louait des uns et des autres. Mais ils s’attachaient au pays étranger autant qu’au leur. Ils ne revenaient chez eux que fort tard, et poussaient leurs enfants à suivre leur
exemple. Comme le dit Bonstetten, le service des régiments capitulés n’était qu’une forme nouvelle de l’oisiveté. Le service perpétuait l’oisiveté, et, inversement, l’oisiveté perpétuait le service.
Enfin, sous le couvert des formes républicaines, le pays était opprimé par l’aristocratie. Partout, la féodalité s’était substituée à la liberté, particulièrement à Fribourg, à Lucerne, à Soleure et à Berne.
Des « Très Louables Cantons », celui de Berne était le plus étendu et le plus puissant.
Il était gouverné par un Grand Conseil de deux cents membres, et par un Petit Conseil qui comprenait l’avoyer, vingt-quatre conseillers, et deux représentants du Grand Conseil. Avec le temps sa Constitution avait fini par ressembler à celle de Venise, et la noblesse avait comme son Livre d’Or, sur lequel^ figuraient les Diesbach, les Erlach, les Grafîenried, les Steiger, les Watteville (Wattenwyl), et d’autres illustres familles.
Les Bernois ressentaient une juste fierté de ce sénat,, remarquable par la gravité de ses membres et par l’imposant appareil de ses délibérations. Un Bernois qui était sorti du patriciat, et qui n’en dissimule pas les défauts dans ses SomenirSy Bonstetten ne se tient pas pourtant d’admirer l’assemblée, où il fut admis à siéger lui-même (en 1775).
(( Rien de plus auguste que ce sénat, vieux de cinq siècles, d’une honorable existence. En entrant dans cette salle bâtie en voûte peu élevée, mais belle dans sa simplicité, avec les conseillers en cos-
tume, rangés le long des murs sur des sièges élevés, le président (l’avoyer) placé au milieu d’eux, sur ce qu’on appelle son trône, le Grand Conseil des Deux-Cents sur des bancs divisés en quatre quartiers; en entrant, dis-je, dans la salle de cette auguste assemblée, on se sentait saisi de respect... Ce sénat avait les défauts d’une aristocratie, mais aussi il en possédait toutes les vertus. Tel était le désintéressement de ces patriciens qui n’avaient à rendre compte de leurs finances qu’à eux-mêmes, qu’ils vécurent dans la médiocrité, à côté des 20 ou 30 millions d’épargne, trouvés dans le pillage qu’en firent leurs amis et alliés de France (1). »
C’était ce patriciat qui accaparait le gouvernement. C’était lui qui se partageait les emplois. C’était lui qui levait à son profit les impôts et les redevances de toute sorte. C’était lui qui rendait la justice et qui commandait les troupes. Il ne se piquait pas d’ailleurs de justifier ses prétentions par ses talents ou ses lumières, et les Souvenirs de Bonstetten nous édifient pleinement sur l’ignorance et l’orgueil du milieu où il avait grandi.
En revanche, ce patriciat était fort jaloux de ses privilèges, et se montrait impitoyable pour toute tentative qui les menaçait. De tragiques aventures l’avaient montré : celle du major Davel, dans le pays de Vaud, en 1723; celle de Samuel Henzi,
(1) Bonstetten (Charles- Victor de), né à Berne. 1745-1832. Voyageur, archéologue, moraliste et homme d’esprit. Il fut des amis de Mme de Staël et un des familiers du salon de Coppet. Voir sur lui un agréable article de Sainte-Beuve, Lundis, t. XIV.
à Berne, en 1749; celle de Nicolas Chenaux, à Fribourg, en 1781.
De ces trois victimes du despotisme et de l’arbitraire, le major Davel était la plus noble. Il était Vaudois.
Enrôlé au service de la Hollande, puis de la France, il s’était signalé par sa valeur militaire et la probité de son caractère. De retour dans son pays, il avait été investi par Berne d’un des arrondissements militaires du pays de Vaud (bailliages de Ghillon, d’Oron et de Lavaux). Touché de la servitude de ses compatriotes, il rassembla un jour les milices dans la plaine de Lavaux, les conduisit à Lausanne et proposa au Grand Conseil de secouer la tutelle de « Leurs Excellences ». (31 mars.)
Il ne fut pas entendu. Arrêté, jugé sur des ordres venus de Berne, il fut condamné à la peine capitale. Il la subit le 24 avril, avec fermeté, en disant : « Ce que je fais n’est pas l’œuvre d’un jour. Ma mort sera utile à mon pays (1). »
Le major Davel avait voulu affranchir son pays. Le capitaine Samuel Henzi, des milices de Berne, conspira contre l’aristocratie de Berne, pour enlever leur pouvoir aux Deux-Cents. Mais le complot fut éventé, et Henzi fut condamné à mort, avec deux des principaux conjurés, le lieutenant Fueter et le bourgeois Warnier.
Il mourut avec un courage extraordinaire. Le
(1) Il était né en 1670 à Morrens. Il a aujourd’hui sa statue à Lausanne, au pied du château. — Voir sur cet épisode Juste Olivier, Etudes d’histoire nationale^ et Levinson, le Major Davel.
bourreau Tayant manqué par deux fois, il lui cria, sous la hache : « Misérable, tu exécutes comme tes maîtres jugent. »
Nicolas Chénaux, du bourg de Trème (canton de Fribourg), ayant eu à souffrir d’un déni de justice, souleva plusieurs communes des environs, et marcha sur Fribourg, avec 3 ou 4 000 paysans (1781). Le mouvement échoua. Chénaux, en fuite, tomba sous les coups d’un traître, et sa tête fut plantée sur la porte de Romont. Beaucoup de ses partisans furent punis de l’exil ou de la prison; mais, plus tard, le peuple le regarda comme un martyr (1).
Les Petits Gantons se laissaient eux-mêmes gagner à de pareils excès d’orgueil et d’injustice. C’est ainsi qu’en 1755, un soulèvement du val Levantina, dans les bailliages italiens, fut réprimé avec une cruauté injustifiable. Bref, nulle part autant qu’au coeur des Alpes, dans ce petit pays de mœurs en apparence tranquilles et pastorales, et dans le moment même où Gessner écrivait ses gracieuses idylles, on n’étalait avec complaisance la rigueur et les supplices.
On n’était pas plus tendre à Genève. Genève, où dominait une bourgeoisie orgueilleuse et hostile aux réformes, avait eu ses martyrs dans le courant du siècle, comme Henri Fatio, et Micheli du Crest. Elle venait encore de connaître l’agitation intérieure en 1782.
1) Sur ces épisodes, pour plus de détails, voir les historiens du pays.
Les patriciens, menacés par la colère populaire, avaient demandé leur protection à la France, au Piémont, aux cantons alliés de Berne et de Fribourg, et leur victoire avait été suivie de la proscription. C’est alors qu’étaient sortis de Genève, Glavière, Dumont, Roybaz et quelques autres qui allaient être mêlés à notre Révolution. Voilà pourquoi, dans toute l’Europe, on trouvait de nombreux Suisses chassés de leur pays, ou des Suisses qui s’étaient dérobés par l’exil aux colères de l’aristocratie*
« Messieurs de Berne » étaient réputés pour avoir la main lourde. Elle pesait particulièrement sur le pays de Vaud.
Le pays de Vaud était de langue française. Après avoir appartenu longtemps à la Savoie, il était tombé sous la domination de Berne en 1536. C’est en 1536, en effet, que 6 000 soldats de Berne, descendus de leurs montagnes, surprirent le château de Chilien, où était enfermé le fameux Bonnivard et se rendirent maîtres de toute la rive septentrionale du Léman (1).
Le pays n’y gagna que la Réforme, dans laquelle il entra. R paya cher son affranchissement.
Il était partagé en bailliages (quinze en 1798). Les baillis étaient des patriciens bernois, désignés par le sort tous les six ans. Ils recueillaient les impôts, donnaient ou vendaient les emplois, veillaient aux
(1) Sur le château de Chilien et Bonnivard, il est peut-être superflu de renvoyer au poème de lord Byron. {Child Harold, chant III.)
écoles et aux tribunaux, encourageaient l’agriculture et commandaient les milices.
La république, en effet, avait donné au pays une forte organisation militaire. Tous les citoyens, de vingt à soixante ans, formaient des bataillons de milices, partagés en plusieurs bans. Les châteaux des baillis (Ghillon était un des plus solides) renfermaient des trésors militaires, et Berne avait un arsenal central pourvu d’un matériel considérable.
Les autres pays sujets de la Confédération, Argovie, Thurgovie, Tessin étaient également administrés par des baillis, avec les mêmes abus qui poussaient aux complots et à la révolte. Pour conclure, après avoir été le pays des héros de Sempach et de Granson, des guerriers de Marignan, et des rades défenseurs de la Réforme, la Suisse, à la fin du dix-huitième siècle, n’était plus que le pays des privilèges, de l’intolérance et des baillis.
On devine l’effet produit par la Révolution française. Chez nous, elle fut saluée avec joie par de nombreux réfugiés genevois, vaudois, fribourgeois, qui fondèrent un Club hehétique à Paris, dès 1790.
En Suisse, elle ne tarda pas à provoquer de l’agitation. D’abord, dans le pays de Vaud, où Berne, en 1791, sévit avec sa rigueur accoutumée (1).
(1) C’est un banquet du 14 juillet 1791, donné aux Jordies, sous Lausanne, qui excita la fureur de Berne et valut aux principaux citoyens, organisateurs et convives du banquet, l’exil, la prison et la confiscation des biens. La noble cité de Lausanne, qui a le culte du souvenir, a consacré récemment la mémoire du banquet des Jordies par des tables de marbre où sont inscrits les noms des
Puis, dans l’Argovie, dans le canton de Bâle, dans la ville de Genève, et, plus tard, autour du lac de Zurich, où elle se prolongea quelques années.
La Suisse en conçut une légitime inquiétude. La journée du 10 août 1792 à Paris, et les massacres de Septembre, où succombèrent de nombreux Suisses de la maison du roi, changèrent ses craintes en irritation. En outre, elle était l’asile des émigrés qui conspiraient contre nous, tandis que les agents de l’étranger dénonçaient les funestes progrès de la Révolution.
Qu’allait faire la Confédération? Rompre l’amitié plusieurs fois séculaire qui l’unissait à la France? C’était renoncer au bénéfice d’une longue neutralité, favorable à nos frontières, mais précieuse pour sa propre indépendance. La Diète était très divisée. Elle fut retenue par le sentiment de sa faiblesse, de son morcellement, de son impuissance militaire. Elle fut protégée aussi par la sage politique de notre ambassadeur, Barthélemy.
C’était le neveu du savant abbé dont la fin du siècle avait goûté si vivement le Voyage d'Anacharsis. Entré dans la diplomatie par le crédit de Choiseul, dont son oncle était le secrétaire, il avait passé successivement à Stockholm, à Vienne et à Londres, d’où il fut envoyé auprès des « Louables Cantons », au commencement de 1792. Il allait s’y maintenir pendant plusieurs années, malgré les
patriotes de 1791. En tête, celui d’Amédée de La Harpe, 'qui fut condamné à mort, par contumace, mais dont les biens furent confisqués.
vicissitudes de notre politique intérieure, et nous y rendre les plus grands services.
Car, dit justement Albert Sorel, « l’ambassade de Suisse était la plus importante de nos agences à l’étranger. Elle était le centre de nos relations incertaines, interrompues, le plus souvent occultes, que la République tâchait d’entretenir avec l’Europe. C’était surtout une agence de renseignements (1) ».
Aussi, la correspondance de Barthélemy est-elle des plus intéressantes. Elle ne traite pas seulement de nos relations avec les Cantons, mais encore de l’ensemble des affaires européennes. Pendant plusieurs années, Barthélemy ne fut pas seulement le plus prudent de nos diplomates, il fut en quelque sorte le conseiller clairvoyant de nos relations extérieures. Il y gagna assez de crédit pour devenir l’arbitre d’une partie de l’Europe, et faire conclure la paix de Bâle en 1795.
Ses instructions, qui sont du 22 janvier 1792 (du ministre Delessart), ne lui dissimulaient pas les difficultés qui l’attendaient, et les premières impressions furent peu favorables. Il se heurta à la malveillance polie de l’avoyer de Berne, Steiger, inffuent et actif, qui demeura jusqu’au bout notre inconciliable adversaire. Mais il fut habilement secondé par le premier secrétaire Bâcher, soutenu par les intelligences qu’il se ménagea dans plusieurs cantons, à Bâle, à Zurich, à Berne même.
(1) Papiers de Barthélemy. Introduction.
OÙ il mit dans nos intérêts le trésorier Frisching, et il prit pied peu à peu.
Il commença par mener à bien l’affaire des régiments suisses, et s’employa au rapatriement des soldats licenciés et à la liquidation de leur pension.
Il protégea Genève contre une tentative imprudente d’annexion, conseillée par les réfugiés genevois. Genève, menacée par l’armée qui venait de conquérir la Savoie, mais alliée de Berne et de Zurich, avait fait appel aux troupes des deux cantons, et le canon tiré sur les bords du Léman aurait retenti dans toute la Confédération. Enfin, il sut fermer le pays à la propagande étourdie de la Gironde, et inspirer au Comité de Salut public une politique de réserve plus conforme à nos véritables intérêts, qui n’eut pas, dans la Convention, de plus zélé défenseur que Robespierre (1).
Au dedans, il n’avait pas moins à faire. Il avait à combattre l’influence des émigrés, celle de l’agent des princes, le baron de Castelnau, qui allait, d’un canton à l’autre, exciter les esprits contre nous ; celle des ambassadeurs des États auxquels nous faisions la guerre, et surtout celle de l’émissaire anglais Wickham, bien plus actif que son ambassadeur, lord Robert Fitz-Gerald.
Wickham était spécialement chargé par son gouvernement de diriger les intrigues des émigrés
(1) Voirie rapport de Robespierre du 18 novembre 1793 (27 brumaire an II) sur notre politique envers la Suisse et les États-Unis, suivi d’un décret de la Convention nationale. Papiers de Barthélemy, t. III.
français dont il faut voir l’incohérence dans les rapports de Mallet du Pan, qui décrivent « cette nuée d’émissaires, de ministres ambulants, de cerveaux timbrés, de légats bavardant, intriguant, entassant sottises sur sottises, éloignant tous les gens sensés ».
Barthélemy put se démêler au milieu de ces difficultés, se faire apprécier du dehors comme au dedans, nous garder la neutralité de la Suisse qui couvrait quarante lieues de nos frontières, et convoquer « au parloir de Bâle » la Prusse et l’Espagne qui abandonnèrent la coalition.
Il quitta le pays suivi des regrets les plus flatteurs.
Il était appelé dans le Directoire exécutif à la succession du directeur sortant. Le Tourneur (mai 1797). Ce ne fut pas pour longtemps, car il fut atteint par le coup d’État du 18 fructidor, avec son collègue Carnot, et déporté à la Guyane (1).
En restant au pouvoir, aurait-il protégé la Suisse comme il venait de le faire? Non. Le Directoire voulait mettre la main sur le pays. Et Bonaparte était d’accord avec lui.
Le Directoire pouvait invoquer contre la Suisse les mêmes griefs que la Convention. Sans doute.
(1) Il parvint à s’en échapper et à gagner l’Angleterre. Rappelé après le 18 brumaire, sénateur sous le Consulat et l’Empire, pair de France et marquis sous la Restauration, il ne mourut qu’en 1830, à quatre-vingts ans.
sur notre demande, elle venait de renvoyer Wickham (septembre 1797). Mais l’oligarchie conservait les mêmes défiances ' contre nous, et les mêmes relations avec l’Autriche et avec l’Angleterre.
Non seulement son alliance demeurait incertaine, mais sa faiblesse rendait sa neutralité illusoire. Elle pouvait servir de chemin à une invasion.
Il fallait donc agir contre les Cantons. Gomment ? Les réfugiés vaudois en fournissaient le prétexte.
Ceux-ci avaient alors pour chef et pour porteparole un homme de grand talent, dont les brillantes qualités ne laissèrent pas d’être parfois dangereuses pour son pays.
Frédéric-César de La Harpe était né à Rolle, en 1754, d’une famille noble du pays de Vaud. Après avoir fait de solides études en Suisse et en Allemagne, il s’établit comme avocat à Berne. Comme on lui faisait trop sentir, paraît-il, sa condition de sujet, il quitta la Suisse pour Saint-Pétersbourg, où la recommandation du baron Grimm le fit nommer précepteur des archiducs Alexandre et Constantin, petit-fils de la grande Catherine. (1782) (1).
Il n’en garda pas moins à la cour ses idées républicaines. Il y salua avec transport l’avènement de la Révolution, et il écrivit au gouvernement de
(1) Sur sa vie en Russie et ses doctrines pédagogiques, voir un livre récent, mais anonyme et sans date : le Gouverneur d'un prince, Frédéric-César de La Harpe. Lausanne et Paris, in-18.
Berne en faveur de ses compatriotes, et au peuple vaudois pour l’exciter à la liberté.
Berne se plaignit, et Catherine le congédia en 1795. Il ne put rentrer dans son pays dont la police de Berne lui interdit l’accès. C’est alors qu’il se retira à Paris. 11 s’occupa d’abord de faire restituer les biens confisqués à son cousin Amédée et d’obtenir le rappel des Vaudois exilés. Puis il se lia avec le patriote de Bâle, Pierre Ochs, qui allait être son auxiliaire le plus actif dans ce que les Suisses ont appelé le « révolutionnement » de leur pays.
Pierre Ochs était d’une famille de riche bourgeoisie, qui lui avait fait donner une remarquable instruction. Secrétaire du Conseil de Bâle, en 1792, beau-frère de l’Alsacien Dietrich, qui fut maire de Strasbourg, et dont le souvenir est mêlé à l’histoire de la Marseillaise, il hébergea Barthélemy en 1795, et c’est dans sa maison que furent signés les traités qui désarmaient la Prusse et l’Espagne.
Grand tribun, en 1796 (Oberzunftmeister), en correspondance avec Reubell et avec Talleyrand, admirateur de Bonaparte, il devint entre leurs mains un instrument. Comme notre Siéyès, il avait dans sa poche une Constitution toute prête qui fut adoptée d’abord par le canton de Bâle, et qui, revue et corrigée par Talleyrand, devint celle de la République Helvétique (1).
La Harpe et P. Ochs conçurent le dessein de
(1) Pierre Ochs, né à Bâle en 1749, mourut en 1821. Il a laissé quelques ouvrages, dont une Histoire de Bâle, en plusieurs volumes.
faire intervenir la France dans les affaires de la Confédération ; non seulement pour obtenir le rappel des proscrits, mais encore pour établir l’unité, la liberté et l’égalité sur les débris de l’oligarchie. A ceux qui les accusaient de trahison, les patriotes répondaient que le devoir de délivrer la patrie des tyrans était supérieur à tous les autres. La Harpe, en particulier, déclarait qu’un peuple ne peut en asservir un autre, sans fouler aux pieds les droits les plus sacrés ; que l’aristocratie devait s’effacer devant le règne de la liberté et de l’égalité. Il conviait le Directoire à fonder ce régime bienfaisant dans son pays, et il invoquait un traité de 1565, en vertu duquel le droit de protection des Vaudois avait été transmis par le duc de Savoie au roi Charles IX et à la France (1).
Des cinq membres du Directoire, trois entraient dans ces vues : Barras, Merlin (de Douai), et surtout Reubell. Une action contre la Suisse leur paraissait nécessaire, et, derrière la victoire, ils entrevoyaient le profit. Les deux autres hésitaient : La Revellière et François (de Neufchâteau). Le ministre des relations extérieures, Talleyrand, hésitait également. R venait d’être porté aux affaires par le crédit de Mme de Staël. L’adhésion de Bonaparte entraîna tout.
Durant la campagne qu’il venait de conduire, depuis les Apennins jusqu’à Leoben, il avait pu se
(1) Cf. Des intérêts de la République française, considérés relativement aux oligarchies helvétiques, par le colonel Frédéric-César DE La Harpe. Paris, an VI de la République.
convaincre des avantages de la Suisse. Il n’en voyait que la valeur stratégique. Il la regardait comme un « bastion des Alpes » qui couvrait notre frontière, du Rhin au Rhône, permettait de tourner la vallée supérieure du Danube et maintenait nos communications avec l’Italie. Comme il le dit, en 1803, « c’est l’intérêt de la défense qui nous liait à ce pays ; c’est l’intérêt de V attaque qui peut rendre la Suisse intéressante aux autres puissances )). Il ne fallait pas que ce pays tombât sous une autre influence que la nôtre.
Chemin faisant, entre deux victoires, il semblait chercher le prétexte d’une querelle.
Il avait jeté quelques chaloupes canonnières sur le petit lac de Lugano pour empêcher la contrebande. Elles abordaient souvent sur la rive des bailliages italiens. Les Cantons propriétaires se plaignaient. Ils envoyèrent des députés qu’il reçut bien, mais en se plaignant de Berne, de la Diète, et des « oligarques ».
Il écrivait au Directoire, le 10 février 1797 : (( ... Nous avions le droit de mettre des barques sur le lac, puisqu’une bonne partie du rivage nous appartient. Si les bailliages continuent à se mal porter, je ne leur accorderai plus de blé. Les Suisses ne sont plus les hommes du seizième siècle. Ils ne sont fiers que lorsqu’on les cajole trop. Ils Sont humbles et bas, lorsqu’on leur fait sentir qu’on n’a pas besoin d’eux. »
Quelque temps après, les bailliages de la Valteline, pressurés par les Grisons, sollicitèrent sa
protection. Les Grisons députèrent à leur tour. Il leur conseilla de faire de la Valteline un État libre, une quatrième ligue, car « un peuple, écrivait-il, ne saurait avoir pour sujet un autre peuple sans violer les principes du droit public et naturel ». C’était le langage de La Harpe en faveur du pays de Vaud.
Les Grisons ne purent s’y résoudre. Alors il incorpora la Valteline à la république Cisalpine.
Après la paix de Campo-Formio, il se plut à traverser la Suisse, pour se rendre à Rastatt. Et ce voyage fut comme un encouragement aux espérances des patriotes.
Parti de Milan, le 16 novembre 1797, par Turin, le mont Cenis et Chambéry, il était à Genève le 21. Il logea chez notre ministre Desportes, démocrate fougueux qui poussait à la réunion de Genève avec la France. Bonaparte dit aux magistrats de la ville, accourus pour le féliciter : « La France voudrait être entourée de beaucoup de républiques comme la vôtre. »
De Genève, après avoir déjeuné à Rolle, il se rendit à Lausanne, où il fut accueilli comme un libérateur. La cathédrale était illuminée. Il passa sous un arc de triomphe où se lisait la phrase qu’il avait écrite aux Grisons : « Un peuple ne saurait avoir pour sujet un autre peuple sans violer les principes du droit public et naturel. » Cette phrase, il l’oublia plus tard.
De Lausanne, par Moudon, il gagna Morat. Partout, on s’empressait sur les routes et aux relais
pour le voir et l’acclamer. A Morat, où il resta deux heures, il visita l’ossuaire des Bourguignons et s’entretint avec le comte Louis d’Alîry, le futur Landammann de 1803.
Il entra à Berne à cinq heures du soir, dans le bruit des salves d’artillerie, mais il refusa de s’y arrêter. Quel langage tenir aux oligarques? Il refusa même de prendre part au festin qui lui était préparé à l’hôtel du Faucon. Il repartit à minuit
Il voyagea toute la nuit. Par Soleure et Langenbrücke, il était à Bâle vers midi (le 25 novembre). Là, il était dans un milieu démocratique.
Aussi, ce fut une joie universelle et bruyante. Aux salves d’artillerie de la ville répondaient celles des forts de Huningue. Le général fut reçu par Bâcher, envoyé lui aussi à Rastatt par le Directoire, par notre ministre Mengaud, successeur de Barthélemy, par le bourgmestre Buxtorf, de nombreux conseillers de la ville, et une députation de libéraux que conduisait Pierre Ochs.
Il descendit au fameux hôtel des Trois Rois, où il vit le Rhin pour la première fois. Mengaud lui présenta P. Ochs avec lequel il s’entretint pendant le repas. Dans cet entretien officiel, il n’était question que du Frickthal, que nous venions d’enlever à l’Autriche et que le Directoire se montrait disposé à céder au canton de Bâle. Mais il ne voulait pas d’autre négociateur que Pierre Ochs, Il avait besoin de lui pour préparer la révolution.
Aussi bien, tout le monde semblait s’y attendre, et parmi les Suisses épris des idées nouvelles se
trouvait alors Jean de Muller, qui remettait à Mengaud un projet de Constitution pour la Suisse transformée.
Bonaparte reprit, le soir même, le chemin de Rastatt, par Ofîenbourg.
A Rastatt, il ne s’attarda que peu de jours, le temps d’installer le Congrès, dont il redoutait les lenteurs protocolaires, auxquelles il se déroba. Le 2 décembre, en compagnie de Berthier, de Championnet et de quelques autres généraux, il quitta la ville. A Meaux, il trouva Pierre Ochs, que le canton de Bâle envoyait à Paris, suivant les voeux du Directoire, et auquel la population offrait des bouquets, en le prenant pour le général de l’armée d’Italie.
Le 5 décembre, il était à Paris. C’est alors, et dans les jours qui suivirent, que fut décidé le sort de la Suisse (1).
Le 8 décembre, Bonaparte dîna chez Reubell, ainsi que Ochs. Après le dîner, dans un coin du salon, tous les trois s’entretinrent de la Suisse. Bonaparte demanda si les patriotes étaient prêts à la révolution, avec notre appui.
■ — Non, répondit Ochs.
— Pourquoi?
Ochs allégua la surveillance inquiète du patriciat, les rigueurs dont ils poursuivaient les mécontents, etc.
(1) D’après des renseignements communiqués par M. François Castanié et qu’on retrouvera dans son Napoléon au jour le jour, dont la publication est attendue par tous ceux qui s’intéressent aux études napoléoniennes.
— Cependant, reprit Bonaparte, la révolution est imminente.
— D’accord. Mais elle ne sera pas faite par le peuple. Il faudra qu’elle vienne d’en haut. Pour le canton de Bâle, il sera le premier à marcher.
Deux jours après, le Directoire reçut officiellement Bonaparte dans cette fête magnifique qui eut pour théâtre la cour du Luxembourg. Elle fut suivie d’un banquet, à quatre heures, auquel assistait le député de Bâle. Ensuite, il y eut un grand bal à l’hôtel Gonti.
Bonaparte y parut. Il s’y entretint encore avec Ochs. Il déclara qu’il était nécessaire que la Suisse ne fît qu^ un seul État. Tous les deux convinrent que si elle restait divisée, il faudrait renouveler fréquemment chez nous les 13 vendémiaire et les 18 fructidor, à cause de l’appui que trouvaient chez elle les royalistes et l’étranger.
(( La Constitution fédérative, dit Bonaparte, sert l’Autriche. » Et il insista sur la constitution d’une Suisse unitaire, qui serait l’alliée fidèle de la France et protégerait sur les Alpes une partie de ses frontières.
Voilà bien le point de vue militaire et particulier auquel se plaçait Bonaparte. C’est le Directoire qui ajouta le reste, la propagande et la fiscalité.
Le lendemain, le général dîna chez Merlin, président du Directoire, avec les généraux Desaix, Kléber, Joubert et quelques autres personnes, dont P. Ochs, naturellement. Bonaparte s’exprima en termes violents contre les « oligarques » de Berne,
et Ton s’accorda sur la nécessité de « révolutionner » la Suisse.
Ochs revint sur la question dans plusieurs lettres qu’il adressa à Bonaparte les jours suivants (12, 19, 21 décembre). Il insistait sur le besoin de décider, avant tout le reste, si l’on établirait Vunité ou si l’on garderait Vétat fédératif. Mais le Directoire était pressé. Le moment d’agir était venu.
Une active propagande démocratique, conduite par nos ministres Mengaud, parent de Reubell, Desportes à Genève, Mangourit dans le Valais, Florent-Guiot dans les Grisons, et par d’autres agents subalternes répandus dans les Gantons, avait préparé l’action militaire.
Celle-ci commença par l’occupation de l’Erguel.
L’Erguel est un petit pays des environs de Porentruy, formé des vallées de Moutiers et de Saint- Ismier. Porentruy, qui appartenait à l’évêché de Bâle, avait été occupé par nous, en 1792, et transformé, l’année suivante, en département du Mont- Terrible (1). L’Erguel était resté dans la dépendance de l’évêque de Bâle, mais il était allié de la Confédération. Le 15 décembre, quelques bataillons détachés de l’armée du Rhin y entrèrent sans coup férir.
La neutralité de la Confédération était violée. Était-ce la guerre ?
(1) Voir sur cet épisode un ouvrage tout récent: la Révolution française dans V ancien évêché de Bâle: la République rauracienne et le département du Mont-Terrible, par M. Gustave Gautherot,
L’énergique avoyer de Berne, l’inflexible adversaire de la Révolution, Frédéric Steiger, la demandait. Il la voulait en 1792. Il la voulait encore. Mais il n’était pas le maître.
Il rencontrait l’opposition d’un parti modéré conduit par le trésorier Frisching, le noble Conrad Escher et quelques autres citoyens, sages et clairvoyants, pénétrés des abus dont souffrait le pays et persuadés que des réformes, devenues nécessaires, enlèveraient tout prétexte à l’intrusion étrangère.
C’est dans ces conjonctures qu’une Diète extraordinaire, réclamée par Berne et par Fribourg, se réunit à Aarau, le 27 décembre. Ce fut la dernière de la vieille Confédération.
Elle pouvait faire un beau geste. Elle pouvait émanciper le pays de Vaud, amnistier les patriotes de Zurich et d’ailleurs, qui étaient dans les prisons, renoncer aux abus séculaires, proclamer la liberté et l’égalité, et couper court à l’agitation grandissante. Elle ne le fit pas. Sur la proposition de Berne, elle décida de renouveler le serment aux anciennes alliances, serment oublié depuis le seizième siècle. L’heure était singulièrement choisie. La plupart des Cantons prêtèrent le serment, d’autres s’abstinrent. Et pendant ce temps, la catastrophe arriva.
Le 28 décembre, après avoir reçu une pétition de quelques réfugiés vaudois et fribourgeois, rédigée par La Harpe, et tendant « à obtenir les bons offices et la générosité du gouvernement français en faveur de leur patrie », le Directoire prit un arrêté qui plaçait les réfugiés sous sa protection :
« Les membres des gouvernements de Berne et de Fribourg répondront personnellement de la sûreté individuelle et des propriétés des habitants du pays de Vaud qui se seraient adressés et pourraient s’adresser encore à la République française, pour réclamer, en exécution d’anciens traités, sa médiation à l’effet d’être maintenus ou réintégrés dans leurs droits. «
Pour appuyer cette déclaration, la division Masséna, qui revenait d’Italie sous le commandement du général Ménard, et qui avait traversé la Savoie, tourna le territoire de Genève et s’établit à Ferney. En même temps une division de l’armée du Rhin, commandée par le général Schauenbourg, accomplissait un mouvement analogue du côté de Bâle.
La révolution pouvait commencer.
Bâle, suivant la promesse de Ochs, en donna le signal. A Bâle, le 20 janvier 1798, le Grand Conseil proclama l’égalité des droits entre tous les citoyens. La députation à la Diète fut rappelée, et, le 30, une Convention cantonale se chargea de donner au pays une Constitution nouvelle.
L’agitation s’étendit à Lucerne, à Soleure, à Saint-Gall, à Schaffouse, dans les bailliages italiens, et triompha dans le pays de Vaud.
Celui-ci avait été mis en émoi par la marche de nos troupes. Aussi les gouvernements de Berne et de Fribourg, pour comprimer l’insurrection, avaient fini par lever un contingent de 20 000 hommes, qui fut placé sous le commandement du général baron Louis d’Erlaçh. En attendant, le colonel Weiss,
avec quelques troupes, poussa jusqu’à Lausanne.
Mais il perdit plusieurs jours à parlementer avec les rebelles et, comme Ménard approchait, il se retira à Yverdon.
Son départ fut suivi d’une insurrection qui se propagea le même jour avec la rapidité d’une traînée de poudre (25 janvier 1798). Partout les baillis furent éconduits, les caisses publiques saisies, les prisonniers délivrés, la cocarde verte et blanche substituée aux couleurs de Berne ; partout on planta des arbres de la liberté ; et une assemblée réunie à Lausanne, sous la présidence du citoyen Pierre-Maurice Glayre, de Vevey, proclama la république Lémanique.
Cette révolution pacifique pouvait gagner tous les Gantons. Mais serait-elle durable tant que Berne resterait debout ? La chute de Berne devait être le vœu et le but des patriotes. Le hasard leur vint en aide.
Le jour même où l’assemblée de Lausanne proclamait la république, le général Ménard fit sommer le colonel Weiss d’évacuer le pays de Vaud, et il chargea de cette sommation l’un de ses aides de camp, le capitaine Autier.
Celui-ci se mit en route avec deux hussards auxquels les habitants de Moudon adjoignirent deux dragons vaudois. Mais au sortir du village de Thierens, sur la route d’Yverdon, le capitaine fut attaqué par des paysans armés qui tuèrent deux hommes de son escorte et le forcèrent de rebrousser chemin (nuit du 25 au 26 janvier).
Cette malencontreuse affaire déchaîna l’invasion.
Ménard mit aussitôt ses troupes en mouvement. Weiss, qui n’était pas en force pour résister, abandonna Yverdon et se replia sur Morat. Ménard pouvait le suivre, le détruire, emporter Fribourg, t peut-être Berne. Mais il n’avait pas d’instruc-
ns précises, et il ne sortit pas des limites de la
uvelle république que sa présence venait de faire éclore si brusquement.
Le Directoire ne pouvait laisser passer une aussi belle occasion.
Dans un message aux deux Conseils, lu dans la séance du 17 pluviôse (5 février), il disait, sans préambule :
« Citoyens représentants,
(( L’oligarchie helvétique qui, depuis le commencement de la Révolution, a pris une part si active à toutes les machinations ourdies contre la liberté et à tous les complots tramés pour le renversement de la République française, vient de mettre le comble à ses attentats en violant dans la personne de plusieurs de nos frères d’armes les lois les plus sacrées du droit des gens. »
Puis il exposait comment il avait pris les Vaudois sous sa protection, en vertu du traité de 1565 ; comment il avait signifié ses intentions au gouvernement de Berne, dont les troupes du général Ménard avaient été chargés de surveiller les mouvements ;
enfin, dans quelles circonstances s’était produite l’afîaire de Ttiierens.
En même temps était organisée une armée d’Helçétie, dont le commandement était dévolu au général Brune.
L’ancien imprimeur, membre du Club des Cordeliers, ami de Danton et de Camille Desmoulins, avait laissé la politique pour la guerre, et n’avait eu qu’à s’en louer. Adjudant général aux armées du Nord, général de division en 1796, il venait de se distinguer dans la campagne d’Italie et l’invasion du Tyrol. De haute taille, de belle prestance, d’esprit avisé et retors, avec le facile usage de la phrase révolutionnaire, il n’eut pas de peine à conduire cette courte campagne (1).
Il était à Lausanne dès le 5 février. Il y fut accueilli avec joie par ses soldats d’Italie. Mais il ne disposait que de 11 000 hommes, en assez mauvais état, que les Vaudois renforcèrent de 4 000 volontaires bien armés. « Si l’armée bernoise, dit Jomini, eût attaqué sur-le-champ, il est probable qu’elle eût accablé les Français. Une première victoire eût rallié au gouvernement les esprits flottants et entraîné la majorité des Cantons. »
Aussi, le général crut-il prudent d’attendre l’arrivée de la division Schauenbourg et d’amuser les Bernois par des négociations. Elles s’ouvrirent à
(1) Brune (Guillaume), né à Brive en 1763. Après la campagne d’Helvétie, général en chef des armées d’Italie et de Hollande. Sous le Consulat, conseiller d’État et ambassadeur à Constantinople. Maréchal d’ Empire en 1804. Disgracié en 1807 et privé de tout commandement. Assassiné à Avignon en 1815.
Payerne, à la faveur d’un armistice conclu de part et d’autre jusqu’au mars et dont Brune transmettait les résultats au Directoire.
Au lieu de mettre le temps à profit pour augmenter leurs forces et les concentrer, les Bernois s’occupèrent à fortifier les passages de Neueneck, de Laupen et de Guminnen, qui couvrent les approches de Berne. Dans le Conseil, ils continuaient d’hésiter entre l’avoyer Steiger, qui prêchait la résistance, et le trésorier Frisching, qui inclinait à traiter.
Schauenbourg, qui s’avançait par le département du Mont-Terrible, en sortit le 5 février. Le 7, il s’empara de Bienne, et il concerta un plan d’attaque avec Brune, pour le mars.
Le mars. Brune dénonça l’armistice, et, du quartier général de Payerne, lança deux proclamations aux Bernois et aux troupes.
11 disait aux premiers :
« Bernois,
(( Pourquoi prenez-vous les armes? Pour votre Sénat ou pour la liberté ?
{( Votre Sénat a outragé la France. Il a usurpé vos droits; ne défendez pas des tyrans... En vain, les nobles, les patriciens, les oligarques disent qu’ils vous arment pour la liberté. Guillaume Tell sort de sa tombe vénérée. Il vous crie : « Enfants, brisez « vos chaînes ; vos sénateurs sont des geôliers, les « Français sont vos frères. »
(( Oui, les Français sont vos frères. Loin de vous
toute défiance ! Ils respecteront vos propriétés, vos usages, votre religion, votre indépendance. Interrogez les habitants du pays de Vaud et ceux du canton de Bâle. Leurs sentiments pour nous démentent toutes les calomnies.
« Suisses de tous les cantons, unissez-vous. Ne faites ensemble qu’une seule famille dont l’amitié de la France cimentera le bonheur.
(( Brune.
Il disait aux troupes :
« Soldats,
(( La patrie vous offre de nouveaux lauriers à cueillir. La tâche est digne de votre courage...
« C’est ici que les chefs des émigrés formèrent leurs bandes parricides. Ici, l’Anglais Wickham, secondé par Carnot, manoeuvrait cette grande trahison que vous avez déjouée le 18 fructidor. C’est à Berne que les rebelles eurent constamment leur arsenal, leurs magasins et leurs conseils...
(( Républicains, vous êtes V avant-garde de Varmée d^ Angleterre (1). En écrasant l’oligarchie bernoise, vous portez un premier coup à l’ennemi du genre humain, au gouvernement anglais, et ce coup doit hâter sa destruction.
Terribles contre les satellites de la tyrannie, vous protégerez, vous consolerez ces bons habitants
(1) Bonaparte dira, deux mois plus tard, à l’armée d’Egypte: « Soldats, vous êtes une des ailes de l’armée d’Angleterre. » C’est l’Angleterre qu’on se flattait d’atteindre partout. Obsession de la République qui deviendra celle de l’Empire.
de THelvétie qui gémissent sous le joug et qui vous devront leur affranchissement. Impatiente de recouvrer son premier domaine, voyez la Liberté qui, du haut de ces rochers, applaudit à vos efforts généreux, et vous appelle aux plus glorieux triomphes,
« Brune. »
La lutte commença aussitôt. Elle fut terminée en cinq jours (1-5 mars).
Schauenbourg, qui s’était porté sur la route de Bienne à Soleure, enleva la ville sans difficulté, le 2 mars. De son côté, le général Pijon investit Fribourg et somma la ville.
Celle-ci demanda quelques heures, pour permettre au contingent bernois de se retirer. Pij on accorda deux heures. Mais on en profita pour renforcer la défense d’un grand nombre de paysans que le tocsin rassemblait dans les villages voisins.
Pijon renouvela sa sommation qui fut repoussée. Il fit alors mettre en batterie quelques pièces qui ouvrirent une brèche, par où plusieurs soldats se jetèrent dans la ville, tandis que les autres y entraient par une porte que l’artillerie venait de défoncer. Quinze cents Bernois et 4 ou 5 000 paysans s’enfuirent avec de l’artillerie et des armes qu’ils avaient enlevées à l’arsenal. Mais on les poursuivit, et on leur reprit tout ce qu’ils emportaient.
Berne se trouvait découverte à droite et à gauche par la chute de Soleure et celle de Fribourg. Brune marcha alors sur Berne, et fit attaquer sur trois
points à la fois, Guminnen, Laupen, Neueneck, la ligne des confédérés, défendue par une division que commandait le colonel Grafîenried.
La brigade Rampon s’empara de Guminnen (4 mars). Le même jour, Pijon parvint à s’emparer de Neueneck et à refouler l’ennemi en lui prenant quelques canons. Mais le 5, au matin, les Bernois recommencèrent la lutte avec une ardeur extraordinaire. Ils reprirent le village, et forcèrent Pijon de repasser la rivière (la Singine, affluent de la Sarine), avec des pertes énormes, en abandonnant une partie de son artillerie.
Succès inutile, car d’Erlach, qui gardait les approches de Berne, était écrasé à Grauholz par Schauenbourg et, malgré son énergique résistance, rejeté sur la ville (5 mars). Un dernier et furieux combat s’engagea sous les murs de Berne. Steiger, qui avait fait la campagne avec d’Erlach, était parmi les combattants. De nombreux habitants et des paysans s’étaient joints aux soldats. Mais que pouvaient faire ces braves gens contre des soldats aguerris par vingt batailles ?
Les charges de notre cavalerie décidèrent la victoire. La ville traita.
Schauenbourg y entra dans l’après-midi. Brune le rejoignit dans la nuit. L’armée ennemie s’était dispersée. La plupart des soldats regagnèrent leurs montagnes. Steiger put se réfugier en Bavière ; mais le brave et malheureux d’Erlach fut massacré par ses troupes qui l’accusaient de trahison (1).
(l)Sur cette courte campagne, voir: Jomini, t. X, Esquisse historique sur le maréchal Brune. — Lieutenant-colonel Mueet, V Inva-
La chute de Berne fut accueillie avec joie dans le pays de Vaud. A Lausanne, un service solennel d’actions de grâces fut célébré à la cathédrale et l’administration provisoire du canton envoya féliciter le général Brune. Dans les autres cantons, l’aristocratie fut atteinte du coup qui venait de frapper l’oligarchie bernoise, et nulle part elle n’essaya d’une résistance regardée comme inutile et dangereuse.
Maître de Berne, Brune y installa un gouvernement provisoire dont la présidence fut dévolue au trésorier Frisching et fit planter un arbre de la liberté qu’il arrosa de phrases démocratiques où se retrouvait l’ancien orateur du club des Cordeliers,
Puis il s’empressa de mettre la main sur le fameux Trésor qui ne donna pas, d’ailleurs, tout ce qu’on s’en promettait. La monnaie, les lingots, les lettres de créance, la vente du matériel de guerre, les impositions frappées sur plusieurs cantons ne « rendirent » pas plus d’une quarantaine de millions, dont la moitié fut consacrée aux armements pour l’expédition d’Égypte (1).
Brune chargea les chefs de brigade Suchet (pour sa division) et Ruby (division Schauenbourg) de porter au Directoire 29 drapeaux pris à l’ennemi. Dans le nombre, plusieurs avaient été enlevés à l’arsenal de Soleure et perdus jadis par les bandes du Téméraire. Enfin, il achemina sur Paris des pri-
sion française en Suisse. 2 vol. in-8®. Lausanne, 1881 et 1884. — A. G. Rapports de Brune et de Schauenbourg.
(1) Voir Appendice, note A.
sonniers d’une espèce toute nouvelle, les ours des fosses de Berne destinés au Jardin des Plantes, et dont le départ fut aussi sensible peut-être aux Bernois que la perte de leur Trésor.
Dès le 13 mars, le Directoire avait adressé un message au Conseil des Cinq-Cents pour lui retracer les événements de la campagne et se féliciter de la victoire, victoire également remportée sur l’Angleterre « qui avait fait de ce pays le centre de ses intrigues ».
Le 18, le gouvernement reçut au Luxembourg les chefs de brigade et les drapeaux. Après les harangues de Suchet (le futur maréchal) et de Ruby, au nom de leurs camarades, après quelques paroles du ministre de la guerre. Merlin, alors président du Directoire, prononça un long discours.
Il s’écriait, dans un mouvement de regret sans doute sincère :
« Par quelle fatalité, dans la lutte des puissances de l’Europe contre la République française, nos plus cruels ennemis se sont-ils trouvés dans le pays qui nous avait devancés de plusieurs siècles dans la carrière de la liberté ? Les rochers de la Suisse avaient été consacrés par l’égalité républicaine. Nous aimions à célébrer les monuments de la valeur helvétique. Et cependant, c’est dans le pays de Guillaume Tell que les plus odieuses trames furent ourdies contre notre génération ; c’est du sommet de ces montagnes qui semblaient le dernier asile des hommes libres que l’oligarchie déchaînait sur nous ses fanatiques émissaires. »
Après avoir vu encore une fois dans la chute de cette oligarchie une défaite de l’Angleterre, il finissait par cette péroraison pathétique et consolante :
« Citoyens de la Suisse, peuple bon, franc et généreux, jouissez de la haute destinée qui vous attend. Voyez l’odieuse oligarchie (toujours !), abattue sur les débris de sa puissance, expirer dans les convulsions d’une rage impuissante. Que les immortels souvenirs de vos aïeux raniment dans vos âmes les vertus dont elles brillèrent si longtemps ! Le beau siècle de Guillaume Tell va recommencer pour vous sous les auspices de la confiance et de la bonne foi ( ?). Resserrez les liens qui vous unissent; songez que tous les enfants de la Suisse sont frères et ne reconnaissez de rivalité que dans votre amour et votre dévouement pour la patrie commune. »
« En terminant, dit le Moniteur, le président du Directoire donne aux deux guerriers l’accolade fraternelle. La salle retentit des acclamations des spectateurs. La musique exécute l’air de V Hymne à la Liberté. Les drapeaux défilent au milieu des applaudissements et sont réunis aux innombrables trophées de la gloire des armées françaises. » (Moniteur, numéro du décadi 30 ventôse. (20 mars.)
Ce qui caractérise bien cette époque, c’est la manie dont étaient possédés nos hommes d’État, et à leur exemple nos généraux, de semer partout de petites républiques, batave, cisalpine, ligurienne, helvétique, romaine, parthénopéenne, organisées à l’image de la grande et destinées à la protéger et à la nourrir.
Brune n’était pas maître de la Suisse depuis
quinze jours qu’il la découpait, si modeste qu’elle fût déjà, en trois républiques. Un arrêté du 16 mars instituait une république rhodanique, comprenant cinq départements : Léman, ci-devant pays de Vaud ; Sarine et Broyé, ci-devant Fribourg ; Oberland, Valais et Tessin, ci-devant bailliages italiens.
Un autre instituait une république helvétique composée de douze cantons : Bâle, Argovie, Baden, Thurgovie, Schafîouse, Zurich, Saint-Gall, Appenzell, Sargans, Lucerne, Soleure, Berne.
Enfin, les petits cantons du centre en auraient formé une troisième sous le nom de Tellgau.
Ce morcellement fît jeter les hauts cris aux unitaires. La Harpe et Ochs se plaignirent au Directoire. Sur leurs réclamations, celui-ci chargea le citoyen Lecarlier, ancien membre de la Convention, d’organiser constitutionnellement le pays. Brune, appelé au commandement en chef de l’armée d’Italie, laissa la place à Lecarlier, l’armée à Schauenbourg et Berne pour Milan.
Lecarlier arriva dans les derniers jours de mars avec son secrétaire Rapinat et tout un personnel de commissaires des guerres, tels que Rouhière, Pommier et d’autres, comme Forfait et Grujeon, dont les noms inquiétants, comme celui de Rapinat, allaient être justifiés par de fâcheux exploits.
Lecarlier se présenta lui-même, dans ces termes modestes :
« Aux citoyens de l’Helvétie,
« Citoyens, envoyé près l’armée française, je vous
annonce avec franchise l’objet de ma mission. Elle a pour but votre bonheur et la gloire du nom français.
(( Citoyens, j’appelle votre confiance. J’en ai besoin pour vous servir. Comptez sur la justice et la générosité du gouvernement français. Il regarde tous les hommes libres comme les enfants de la même patrie.
« A Berne, le 8 germinal an VI (28 mars) de la République française, une et indivisible.
(( Legarlier. »
La Diète d’Aarau s’était séparée le 1®^ février. Derrière elle était venu Mengaud, avec un arbre de la liberté.
C’est dans cette même petite ville que Lecarlier prit plaisir à convoquer les députés des cantons « pour l’acceptation de la Constitution ». Laquelle? Ils devaient être réunis le 10 avril.
L’Assemblée s’ouvrit le 12. Elle ne comptait que 110 députés au lieu de 264. Dix Cantons seulement s’étaient fait représenter, les plus importants, il est vrai : Argovie, Bâle, Berne, , Fribourg, Léman (Vaud), Lucerne, Oberland, Schafîouse, Soleure et Zurich. Les petits cantons s’étaient abstenus.
La présidence fut décernée au vénérable Jean Bodmer, de Stafa, vieux patriote compromis dans les troubles de Zurich, en 1796, condamné à la prison perpétuelle et délivré par notre victoire, comme Oberlin, de Soleure, et beaucoup d’autres.
Un peu étonnée de se trouver là, et dans de pareilles circonstances, l’Assemblée n’en proclama pas moins la République helvétique, une et indivisible. (12 avril.)
C’est ainsi que finit la vieille Confédération. Sa faiblesse devant des difficultés qu’elle n’avait su ni prévoir, ni éviter, ni résoudre, avait pris les apparences d’une abdication. Mais elle avait honoré ses derniers jours par une résistance digne des héros d’autrefois.
Elle avait duré cinq siècles. La nouvelle république allait durer cinq ans (1).
(1) En même temps, la petite république de Genève cessait d’exister.
Sauvée de l’annexion en 1792, mais agitée par les factions, et" travaillée depuis un an par notre ministre Desportes, elle fut occupée le 15 avril 1798 par un petit corps de 1 500 hommes que commandait le général Girard. Elle vota sa réunion à la France, et devint le département du Léman. Mais en dépit de la langue et des intérêts qui l’avaient toujours rapprochée de nous, elle regretta sa liberté et nous échappa dès la fin de 1813.
De la vieille Confédération, il ne restait plus que le pays allié de Neufchâtel, propriété du roi de Prusse, que Napoléon s’adjugea en 1806, et qu’il donna au maréchal Berthier.