‹ Napoléon et la Suisse, 1803-1815Chapitre 6 sur 21 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La République helvétique, « une et indivisible », était sortie de la collaboration de P. Ochs et de Talleyrand. C’est une proclamation du 18 avril qui apprit au pays étonné la naissance d’une Constitution nouvelle qu’il n’avait ni demandée, ni débattue.

Mais comment résister aux magnifiques promesses du titre premier ?

« La République helvétique est une et indivisible. Il n’y a plus de frontières entre les cantons et les pays sujets, ni de canton à canton. L’unité de patrie et d’intérêt succède au faible lien qui rassemblait et guidait au hasard des parties hétérogènes, inégales, disproportionnées et asservies à de petites localités et à des préjugés domestiques. On était faible de toute sa faiblesse individuelle; on sera fort de la force de tous. Etc. »

Les pouvoirs étaient organisés comme dans notre Constitution de l’an III.

Le pouvoir législatif était partagé entre deux Chambres : un Sénat et un Grand Conseil. Le pouvoir exécutif confié à un Directoire de cinq membres.

Au point de vue territorial, la république comprenait dix-neuf cantons (1). Chacun d’eux était administré par un préfet que nommait le Directoire. Le canton était lui-même partagé en districts, administrés par des sous-préfets, et en communes. C’est ainsi qu’on l’avait fait à l’image de notre département.

Ce qui valait mieux que cette organisation politique uniforme, et contraire à de séculaires habitudes, c’était l’égalité de tous devant la loi, la suppression des droits féodaux, l’admission de tous aux fonctions publiques, la liberté de la presse, la liberté des cultes, etc. ; bref, les conquêtes civiles et sociales assurées par la Révolution française.

L’Assemblée d’Aarau organisa le nouveau gouvernement. Elle forma les deux Conseils qui choisirent comme membres du premier Directoire : Lucas Le Grand, de Bâle, théologien et philanthrope; Glayre, de Vevey; Oberlin, de Soleure; Bay, de Berne, et Pfyfïer, de Lucerne. Ochs, écarté du Directoire, ce qui dut lui être sensible, fut relégué à la

(1) L’ancien territoire de Berne, qui était le plus étendu de la Confédération, forma quatre cantons : Berne, Oberland, Argovie, Léman (Vaud). En revanche, sous le nom de Waldstàtten, on réunit les quatre petits cantons de Schwitz, d’Uri, d’Unterwalden et de Zug. Une partie de Saint-Gall et de l’Appenzell reçut le nom de Sentis, porté par la plus haute montagne du pays. Le reste de Saint- Gall et Glaris formèrent le canton de la Linth. Des pays autrefois sujets formèrent de nouveaux cantons ; Baden, Thurgovie, Lugano, Bellinzona. Les Grisons devinrent la Bhétie, Fribourg devint Sarine et Broyé. Le Valais prit place dans la nouvelle République. Enfin à ces cantons nouveaux s’ajoutèrent les anciens : Bâle, Lucerne, Soleure, Schaffouse et Zurich. La population était de 1 700 000 habitants.

présidence du Sénat, tandis que Kuhn présidait le Grand Conseil (1). Le gouvernement central constitua ensuite les autorités cantonales. Il ne restait plus qu’à vivre. Ce fut le plus difficile.

La nouvelle république, en effet, allait souffrir d’un accident qui tenait à sa naissance et auquel il fut impossible de remédier. L’Assemblée d’Aarau n’avait réuni que les députés de dix Cantons. Les autres purent lui reprocher de s’être imposée contre le vœu du pays, et ne s’en privèrent pas.

En outre, le clergé, tout-puissant dans les petits cantons, attaqua des nouveautés qu’il regardait comme contraires à l’Église : suppression des dîmes, vente des biens ecclésiastiques, mariages mixtes, etc., de sorte qu'avec les nobles, privés de leur clientèle, les curés et les moines, atteints dans leur influence, devinrent aussitôt de dangereux adversaires.

Ils n’attendirent pas longtemps pour déclarer la guerre. Dès la fin d’avril, elle éclatait dans les petits cantons.

Une Diète dissidente, rassemblée à Schwitz, protesta contre la Constitution et conçut même le projet de rétablir l’ancienne Confédération. Un mouvement populaire fut prêché par des membres

(1) Sur Lucas Le Grand, Pierre Ochs, les membres du premier Directoire, et les citoyens de Bâle mêlés aux événements de 1798, voir l’intéressant travail de M. Albert Burckhahdt-Finsler, Basel und die Eidgenossen, AufJdàrung und Révolution. Basel, 1901, in-â®.

Il est accompagné de portraits qui font revivre ces personnages devant nos yeux. Pierre Ochs tout jeune, rose, imberbe, charmant, ressemble àSaint-Just. Il fut assez mal payé de son rôle en 1798, et en 1811 il alla jusqu’à écrire des vers français en l’honneur du roi de Rome.

fanatiques du clergé, comme le curé d’Einsideln, Marianus Herzog et le capucin Paul Stiguer, de Rothenthurm. On présentait les innovations comme diaboliques et les Français, qui les avaient apportées, comme des émissaires de Satan.

Le commandement fut dévolu au Landammann de Schwitz, Aloïs Reding, d’une vieille famille du pays et qui devait rester, jusqu’au bout, contre nous, le défenseur du passé. Reding avait servi en Espagne jusqu’au grade de colonel, mais il n’était pas de taille à lutter contre Schauenbourg.

Le successeur de Brune avait fait la guerre dans les armées du Rhin et il apportait au métier, avec l’expérience d’un vétéran, des qualités toutes germaniques de sang-froid et d’énergie (1).

Il disposait de 18 000 hommes. Le 28 avril, il porta son quartier général à Zurich, d’où il commença l’attaque des positions occupées sur le lac parles rebelles.

Après les avoir délogés, il marcha sur le cœur du pays. Herzog, chargé de défendre le chemin d’Einsideln, se laissa surprendre. Reding recula alors sur Morgarten, où il livra un combat honorable le 2 mai. Il recommença la lutte le lendemain, à Rothenthurm (3 mai). Mais il fallut céder au nombre. Le 9, tout était fini et le pays de Schwitz déclara qu’il acceptait la Constitution.

(1) Schauenbourg, né à Imgholtz (Haut-Rhin), en 1748.

Sous-lieutenant au régiment d’Alsace en 1764. Capitaine en 1777, major en 1785, colonel en 1791, maréchal de camp en 1792, général de division le 8 mars 1793. Campagnes de la Moselle, du Rhin, d’Helvétie. Inspecteur général de l’infanterie en 1807. Mis à la retraite en 18lL (Archives de la guerre.)

Peu après, il fallut y prêter serment. Les Cantons s’y soumirent tour à tour. Seuls, les Waldstatten s’y refusèrent et leur résistance se concentra dans le Nidwald.

Le canton d’Untervalden, un des plus pitto^ resques de la Suisse, est formé de plusieurs vallées où dorment de petits lacs et partagé en haut et bas pays, Obwald et Nidwald, L’Obwald a pour capitale Sarnen, bourg important sans histoire. Le Nidwald a pour capitale Stanz, qui est la patrie d’Arnold de Winkelried, le héros de Sempach. Les autres bourgs sont Hergyswill et Stanztadt, sur le lac des Quatre- Gantons.

Les paysans de ce canton, honnêtes, laborieux et pauvres, vivaient isolés dans leurs montagnes, réfractaires aux idées nouvelles et dociles à la voix de leurs prêtres qui n’eurent pas de peine à les exciter contre le gouvernement et contre le petit livre (Büchlein) qui contenait la Constitution. De là le mot d’ordre : « Guerre au livret ! »

Ils avaient pris pour chef Aloïs Reding et le capucin Paul Stiguer était, pour la circonstance, revenu du Tyrol où il s’était réfugié. Stiguer se répandait dans les villages, à cheval, coiffé d’un chapeau à plumes et laissait pendre un grand sabre auprès de son chapelet. Il multipliait les prédications et distribuait des amulettes pour rendre les combattants invulnérables. Il criait : « Courage, mes amis, au nom de la Vierge Marie ! Nous renverrons les Français à Paris peler leurs pommes de terre. Quant au Directoire helvétique, c’est une émanation

de Satan, et vous repousserez toutes les diableries qu’il veut nous imposer. Etc. »

Nous étions destinés à retrouver quelques années plus tard, dans les Calabres et en Espagne, une éloquence du même genre et d’aussi singuliers adversaires.

En quelques jours, les montagnards soulevés par le tocsin qui sonnait partout, avaient préparé une résistance qui menaçait d’être plus redoutable que celle de Schwitz. Ils avaient occupé tous les passages en les protégeant par des abatis d’arbres et des terrassements derrière lesquels étaient postés les meilleurs tireurs, appuyés de quelques pièces d’artillerie. Presque tout le pays était transformé en un véritable camp retranché.

Schauenbourg comprit la nécessité d’écraser énergiquement la révolte. Il partit de Zurich le 3 septembre. Il achemina une partie de ses troupes par le lac de Thun et le col du Brunig. Lui-même, avec une seconde colonne et une batterie d’artillerie légère commandée par le chef d’escadron Foy (le futur général), traversa le lac des Quatre-Gantons et se porta contre Stanz, de manière à prendre les rebelles entre deux feux,

Après plusieurs jours employés à reconnaître le terrain, il livra bataille le 9 septembre. La lutte, qui dura toute la journée jusqu’à six heures du soir, fut marquée par un acharnement incroyable. Schauenbourg, dans ses rapports, ne put que rendre hommage à la bravoure de ces paysans, dignes descendants des ancêtres de Sempach. Mais le soldat qui

avait subi des pertes énormes, et que la résistance rendait furieux, ne garda aucun ménagement dans la répression. Il n’épargna personne. La ville de Stanz fut en partie brûlée. Stanzstadt et plusieurs villages furent livrés aux flammes.

Il ne restait plus dans le Nidwald que des ruines fumantes sur lesquelles pleuraient des veuves et des orphelins. Schauenbourg, pris de pitié, leur fit distribuer des rations de pain et de viande. Le Directoire envoya des secours et recueillit les orphelins qui furent rassemblés à Stanz, dans un asile, et confiés au dévouement de Pestalozzi. Mais cette malheureuse affaire n’en pesa pas moins lourdement sur le souvenir de la République helvétique. Celleci, comme la nôtre, avait eu sa Vendée.

Pour résister à ses ennemis intérieurs, le gouvernement avait besoin de notre appui. Il ne l’acheta qu’au prix d’une étroite dépendance.

Il avait envoyé à Paris comme chargé d’affaires le citoyen Zeltner, auquel il avait associé le Bernois Jenner, renommé pour son habileté commerciale. Tous les deux signèrent, le 19 août 1798, avec notre ministre Talleyrand, un traité d’alliance, offensive et défenswe, qui mettait fin à l’ancienne neutralité dont les deux pays avaient retiré tant d’avantages.

Il était dit, dans le préambule :

« La République française et la République helvétique, également animées de faire succéder la paix la plus complète et l’amitié la plus étroite à la guerre que l’oligarchie avait provoquée, ont résolu de s’unir par une alliance fondée sur les vrais

intérêts des deux peuples et sont convenus des articles suivants :

« Article premier. — Il y aura, à perpétuité entre la République française et la République helvétique, paix, amitié et bonne intelligence. » C’était compter, pour notre voisine, sur une longévité qui lui fut refusée.

L’article II stipulait notre alliance offensive et défensive et l’article III accordait à la Suisse notre protection :

« En conséquence, la République française garantit à la R. H. son indépendance et l’unité de son gouvernement. Et dans le cas où l’oligarchie (toujours !) tenterait de renverser la Constitution actuelle de l’Helvétie, la R. F. s’engage à donner à la R. H. sur sa réquisition les secours dont elle aurait besoin pour triompher des attaques intérieures ou extérieures qui seraient dirigées contre elle. »

Le traité déclare ensuite que les frontières seront déterminées par une convention particulière qui nous laissera Porentruy et ce qui faisait partie du ci-devant évêché de Bâle (art. IV), et nous réserve deux routes à travers le pays ; l’une, au nord, aboutissant au lac de Constance ; l’autre, au sud, à travers le Valais, pour maintenir nos communications avec la Cisalpine (art. V). Les autres articles (il y en a quinze) étaient consacrés à des stipulations économiques.

Cette alliance onéreuse n’était pas du goût de l’Helvétie. Les conséquences s’en firent sentir dès

l’année suivante, pendant la deuxième coalition dirigée contre nous et dont la Suisse souffrit plus que nous.

La Suisse paya notre appui d’une autre façon, qui lui parut singulièrement vexatoire. C’était la rançon de l’affranchissement.

Notre Directoire était né pauvre, et, durant sa courte existence, il souffrit toujours de cette maladie que le bon Panurge appelait « faulte d’argent ». Les sommes énormes que Bonaparte envoya d’Italie le remirent à l’aise quelque temps. Il trouva merveilleux, dès lors, de battre monnaie avec la victoire et d’associer la fiscalité à la propagande démocratique. La suppression de Venise, la transformation de la Hollande en république unitaire, l’occupation du Piémont et de Rome, la conquête de Naples, furent des opérations autant financières que politiques. L’Helvétie était pauvre. Elle n’en subit pas moins le sort commun.

Lecarlier s’était borné à la transformation politique. Son successeur Rapinat se chargea surtout de la besogne financière.

Il ne faut rien exagérer, d’ailleurs. Il s’est formé une légende autour de Rapinat, victime d’un nom trop plein de promesses.

Avocat au Conseil souverain d’Alsace avant la Révolution, président du tribunal criminel du Haut- Rhin, de 1792 à 1794, Rapinat (Jean-Jacques) était le beau-frère du conventionnel Reubell, porté au Directoire par des qualités incontestables de labeur, d’énergie et de sévérité administratives. Ce

sont les ennemis de Reubell, et il s’en fit beaucoup, qui ont décrié Rapinat.

Celui-ci, appelé à Paris par le crédit de son parent, fut d’abord employé aux Archives, puis attaché à Lecarlier, dont il recueillit la succession, de préférence à Mengaud qui se retira.

Rapinat commença par frapper plusieurs cantons d’une imposition dont le total s’élevait à 15 millions. Berne dut en payer 6, Fribourg, Soleure, Lucerne et Zurich chacun 2. Le clergé de Lucerne, le couvent de Saint-Urbain et la célèbre abbaye d’Einsideln parfirent la somme.

Rapinat mit en vente de nombreuses propriétés cantonales. Il confisqua les biens d’ « oligarques » notoires. Il ouvrit les caisses publiques, malgré les scellés qui les protégeaient ; il vida les arsenaux et les magasins. Que donnèrent ces opérations? Il est difficile de donner des chiffres, et il semble qu’en dehors du Trésor de Berne, tout se réduise à un léger supplément de 22 millions : confiscations, matériel, matières d’or et d’argent, etc.

Rapinat n’était pas plus âpre à la curée que son collègue Faypoult, de l’armée de Naples, mais il n’avait pas, comme lui, le tour de main. Il en était resté à la manière lourde, brutale et germanique.

Ce qu’on peut lui reprocher surtout, c’est son ingérence dans les affaires du gouvernement helvétique. Deux des directeurs, Bay et Pfiffer, ayant protesté contre ses agissements, il le prit de très haut et réclama leur démission. Il les fit remplacer par Ochs et Dolder (21 juin).

Cet excès de pouvoir fut blâmé par notre Directoire et l’arrêté rapporté. Toutefois, Bay et Pfifîer persistèrent dans leur retraite. Ochs resta, mais Dolder préféra s’en aller (30 juin). Il fut alors remplacé par La Harpe qui était à Paris et qui se rendit à Aarau vers la fin de juillet.

Rapinat, d’ailleurs, finit par se calmer et par faire bon ménage avec le gouvernement helvétique. La Harpe écrivait, quelques mois après, à Jean Debry ;

« Nous sommes infiniment contents du brave Schauenbourg, qui fait l’impossible pour faire observer la plus exacte discipline et pour nous agréer en toute chose. Aussi, nous lui sommes tous dévoués. Le citoyen Rapinat en agit aussi très bien avec nous. L’armée, à quelques exceptions près, se conduit généralement en amie ; mais la race infernale de vos commissaires des guerres et des fournisseurs détruit absolument les effets salutaires qu’ont produits la discipline sévère introduite par Schauenbourg et notre traité d’alliance. » (20 octobre 1798.)

Au mois de février suivant, Rapinat fut rappelé et envoyé à Mayence. Il publia un mémoire pour se défendre et n’y réussit pas. Il est resté sous le poids de ce quatrain célèbre et flétrissant :

Le bon Suisse que l’on opprime Voudrait bien que l’on décidât Si Rapinat vient de rapine,

Ou rapine de Rapinat (1).

(1) L’opuscule de Rapinat a pour titre : Précis des opérations du citoyen Rapinat en Helvétie. Mais il est très court (27 pages), très emphatique et peu précis, en dépit de son titre. Il est certain cepen-

Le Directoire n’ignorait pas ces abus.

Talleyrand les lui signala, dans un de ses rapports diplomatiques, avec une franchise qui lui fait honneur.

« 11 n’est pas douteux, disait-il, que pendant la guerre qui vient de finir, et malgré l’apparente neutralité dont il faisait profession, le Corps helvétique n’ait favorisé de tous ses vœux et souvent de sa secrète assistance les efforts de la coalition. La Suisse était devenue l’asile de nos ennemis les plus actifs, le foyer de leurs intrigues, le berceau de toutes les conspirations qui ont compromis notre liberté et notre repos intérieur. »

Après avoir découvert dans de vieux traités notre droit particulier de protéger le pays de Vaud, il résumait en quelques lignes notre campagne, la chute de Berne, l’établissement de la République ; mais il ne dissimulait pas que le pays semblait profondément aigri.

dant que Rapinat ne revint pas de sa mission plus riche qu’auparavant.

Né à Colmar en 1752, il y fut, sous l’Empire, conseiller à laCour d’appel et mourut en 1817.

Quant au fameux quatrain, il serait, d’après Barras, de Rousselin de Saint- Albin, qui fut secrétaire général du ministère de la guerre, sous le Directoire : « Le véritable auteur, écrit Barras, était un jeune homme de mes amis qui avait accompagné le général Chérin, chef de l’état-major, en Helvétie, et qui en étajt revenu avec la conviction que Rapinat méritait fort sérieusement la plaisanterie dirigée contre lui. » [Mémoires, t. III, chap. vin.)

On l’a attribué également au doyen Philippe Bridel, qui fut pasteur de Montreux (Vaud) et dont la mémoire est encore justement honorée sur ces bords du Léman. Voir le Doyen Bridel (1757-1845). Essai sur V Helvétisme littéraire à la fin du dix-huitième siècle, par Ch. DE Reynold. Lausanne, 1909.

(( Il est malheureusement trop vrai, ajoutait-il, que les agents de la République n’ont pas toujours mis dans leur conduite la sagesse et les ménagements qui devaient les diriger vis-à-vis d’une nation d’autant plus jalouse de sa liberté qu’il y a quelques siècles qu’elle a la réputation d’être libre. »

Il ne craignait pas de nommer Rapinat, malgré la présence de Reubell dans le Directoire, et il concluait par ces judicieuses réflexions :

« Que le Directoire achève son ouvrage; qu’il donne à ses agents en Suisse des instructions positives ; qu’il leur rappelle de ne point trop user du droit de conquête. Si, jusqu’à la conclusion d’un traité d’alliance entre les deux républiques, la nôtre doit exercer une sorte de protectorat indispensable pour épargner à la Suisse des convulsions dangereuses, que, du moins, le poids en soit adouci, que les prestations soient réduites à l’entretien de nos armées. Etc. (1) »

Mais le Directoire était décidé à ne rien voir, et, plus tard, les observations présentées par notre ministre en Suisse, le citoyen Perrochel, ne furent pas mieux entendues.

Cependant le Directoire helvétique et ses ministres s’acquittaient de leur tâche avec ardeur.

(1) Mémoire sur la situation de la République française dans ses rapports extérieurs avec les autres puissances, présenté au Directoire le 22 messidor an VI (10 juillet 1798).

Cf. G. Pallain, le Ministère de Talleyrand sous le Directoire. 1891, in-8o.

La petite ville d’Aarau, où siégea d’abord le gouvernement, qui se transporta quelques mois plus tard à Lucerne, Aarau ne connut pas les fêtes de notre Luxembourg. La vie des directeurs était simple et laborieuse.

La Harpe écrivait à Jean Debry :

« La vie d’un directeur est extrêmement laborieuse par suite de la règle invariable que nous suivons de ne pas laisser arriérer les affaires. De six à huit heures du matin, notre porte est ouverte à tous. A huit ou neuf heures, nous nous rassemblons et demeurons en séance jusqu’à deux heures. Les audiences nous prennent encore quelques heures de l’après-dîner, et très souvent nous nous rassemblons le soir pour concerter seuls les mesures générales qui sont arrêtées le lendemain. Ajoutez-y enfin les heures à donner à la lecture de divers mémoires et à la méditation et vous jugerez que notre métier n’a rien de celui d’un sybarite. Nous sommes, à la lettre, les serfs de la république, et il faut vraiment avoir le diable au corps pour y résister. » (Aarau, 10 août 1798.) (1).

Des cinq ministres (affaires extérieures, guerre, intérieur, finances, instruction publique), Finsler, chargé des finances, se montra un habile admi-

(1) Jean Dabry (1760-1835), député à l’Assemblée législative et à la Convention. Membre du conseil des Cinq-Cents et négociateur à Rastatt, fut pendant quelque temps en correspondance avec La Harpe. Préfet du Doubs sous l’Empire, il se montra habile administrateur.

Voir le livre récent de L. Pingaud, Jean Dehry. Paris, 1909. Chez Plon.

nistrateur. Deux autres, Rengger et Stapfer, furent des hommes remarquables (1).

Rengger (intérieur et justice) s’efforça de mettre de l’ordre dans la diversité des institutions, des coutumes et du droit et de substituer l’unité administrative au morcellement féodal. Stapfer, avec des vues généreuses de pasteur et de philosophe, pensait, comme les hommes de notre Constituante et de notre Convention, que c’est sur l’éducation qu’il faut édifier les sociétés nouvelles. Il se consacrait à l’instruction publique, où tout était à faire, et il y fut secondé par le zèle de Pestalozzi.

Pour l’enseignement primaire, il y eut dans chaque Canton un inspecteur de l’enseignement, une école pour former les instituteurs et un conseil d’éducation de sept membres. Pour l’enseignement secondaire, il fonda des gymnases et poussa à la création des bibliothèques. Enfin, il concevait un enseignement supérieur qui aurait été donné dans des Universités comme celles de l’Allemagne ou des Académies comme celle de Berne, où il avait enseigné lui-même. Mais ses efforts furent contrariés par

(1) Rengger (Albert), né à Brugg en 1764, médecin à Berne en 1789, et homme politique, mort en 1835. Voir l’intéressant ouvrage Lehen und Briefwechsel von Albrecht Rengger, minister des Innern der Helvetischen Repuhlik, publié par F. Wydler. Zurich. 2 vol. in-8°. 1847. Il y a de nombreuses lettres à Stapfer, à Escher et à La Harpe.

Stapfer (Albert), né à Berne en 1766. Pasteur et professeur de morale et de théologie à Berne. Ministre de Suisse à Paris sous le Consulat (1800-03). Nous le retrouverons plus loin. Retiré de la politique après 1803, vécut à Paris. Lié avec Guizot et les écrivains du temps. Mort en 1840. On a publié de lui deux volumes à.' Œuvres choisies. 1891. In-8°.

l’ignorance du peuple, l’hostilité du clergé catholique et aussi par le manque d’argent. Le pays avait été appauvri par l’invasion. La guerre étrangère acheva de le ruiner.

Alarmées par les empiétements successifs du Directoire, l’Autriche et la Russie, avec le concours de l’Angleterre et de Naples, avaient formé contre nous une deuxième coalition (1799). Leur plan était de nous enlever toutes nos conquêtes extérieures et l’archiduc Charles était chargé de nous déloger de la Suisse. Parmi ses lieutenants, un des meilleurs, le général Hotze, était un Suisse de Richterwyl, et sous ses ordres servaient des émigrés suisses, partagés en quatre régiments à la solde de l’Angleterre : Bachmann, Rovéréa, Gourten et de Salis.

« Les émigrés suisses, écrivait Hotze, ne sont pas plus raisonnables dans leurs projets de révolution que les émigrés français. Je ne fais d’exception que pour Steiger. » En effet, notre vieil adversaire accompagnait l’armée autrichienne et mourut de sa défaite quelques mois après, à Augsbourg (1).

Parmi les projets bizarres que caressaient les représentants du patriciat dépossédé était celui de former de la Suisse délivrée une sorte de stathoudérat au profit de l’archiduc Jean, frère de l’archiduc Charles, celui qu’attendait le magnifique désastre de Hohenlinden, deux ans plus tard.

L’archiduc Charles se fit précéder d’une procla-

(1) Il a son tombeau dans la cathédrale de Berne.

mation le 30 mars. Il y disait, comme Schwarzenberg le dira, en 1813 :

« Ce n’est pas pour faire la guerre à un pays ami que nos troupes entrent en Suisse. L’Empereur, en poursuivant Vennemi commun, n’a pas d’autre but que de contribuer à conserver l’indépendance de la Suisse avec ses libertés et ses possessions. Etc. »

Il avait compté sans Masséna.

Masséna avait reçu la mission de défendre la Suisse. Il y apporta les qualités brillantes qui avaient fait sa réputation d’Italie. Il allait faire de cette campagne d’Helvétie une des plus belles de l’histoire militaire.

Il avait une armée de 38 000 hommes qui fut successivement portée jusqu’à 75 000 et commandée sous ses ordres par des lieutenants comme Soult, Mortier, Molitor, Gudin, Ménard, et surtout Lecourbe qui se montra incomparable dans la guerre de montagnes.

»Dès le début des hostilités, en avril, il avait pris l’offensive, conquis le Rhin supérieur, occupé les Grisons et menacé le Tyrol. Il était maître ainsi de ce « bastion des Alpes » qui permet de déboucher soit en Allemagne, soit en Italie. Mais il fut découvert, sur son flanc gauche, par la défaite de Jourdan en Allemagne, sur son flanc droit par celle de Scherer en Italie. Il ne pouvait se flatter de garder toute la Suisse. Il abandonna le « bastion » pour une position moins saillante et plus resserrée, derrière la Linth-Limmat ; la droite aux Alpes, le centre à Zurich, la gauche à Bâle. Il occupait une série de

hauteurs qui bordent à la fois la rivière et le lac et il les avait couvertes de retranchements qui les rendaient difficilement abordables.

L’archiduc entreprit pourtant de les enlever. Il les attaqua sur toute la ligne dans la journée du 4 juin. L’action fut très chaude. Les Autrichiens y perdirent beaucoup de monde. Mais pendant la nuit, craignant d’être forcé ou tourné, Masséna évacua ses lignes et Zurich pour se retirer en arrière, sur la chaîne de l’Albis, où jil s’établit fortement.

Les Autrichiens entrèrent dans Zurich. Ils y trouvèrent 150 pièces de canon et un matériel considérable que nous y avions laissé de peur de retarder notre mouvement de retraite. Cet abandon de Zurich fut vivement reproché à Masséna. Il était prudent, comme le remarque Jomini, et Masséna allait se le faire pardonner.

La République helvétique parut tout près de sa chute.

Le Directoire avait mis sur pied vingt bataillons de milices. Mais sauf celles de Bâle, de Vaud et de Zurich, on ne pouvait compter sur les autres. Mal équipées, mal exercées, mal commandées par l’incapable Keller, aussi médiocre général que ministre de la guerre insuffisant, elles furent encore réduites par la désertion; il fallut les licencier. Seuls, quelques bataillons vaudois, quelques compagnies de l’Argovie et 500 à 600 patriotes de Zurich s’associèrent bravement aux dangers de l’armée française.

Les efforts de l’Autriche pour retourner le pays contre son gouvernement et les excitations des

émigrés n’avaient donné que de faibles résultats. Une tentative de révolte dans les Grisons, une autre dans les petits cantons, autour de Schwitz, avaient été rapidement comprimées, l’une par Ménard, l’autre par Soult. Mais après la retraite de Zurich, le Directoire n’en quitta pas moins Lucerne pour Berne.

« Le Directoire, dit Jomini, les membres des deux Conseils, le tribunal suprême, les ministres et leurs bureaux formaient une suite d’équipages aussi considérable que celle d’une armée. Sa marche processionnelle excitait sur la route une joie ironique ou la terreur, suivant l’esprit de parti des contrées qu’elle traversait. Ce trajet ne s’était pas fait sans crainte, car une faible escorte semblait peu rassurante contre les entreprises des paysans de Lucerne, de l’Argovie et de Berne, généralement mal disposés pour le nouvel ordre de choses (1). »

La détresse du pays était extrême. Si l’on songe que des milliers et des milliers d’hommes durent subsister plusieurs mois, au pied des Alpes, dans un pays pauvre, dépourvu de chemins, accablé de corvées et de réquisitions, pillé, mangé, ravagé, on imagine les souffrances et le désespoir du paysan.

La Harpe écrivait, le 25 juillet, à notre Directoire : « Citoyens directeurs, il est un terme à tout. Une partie de l'Helvétie est occupée par l’ennemi, une autre réduite en désert. Le reste est désolé par les réquisitions et les passages de troupes... Nous

(1) Histoire critique des guerres de la Révolution, t. XI, chap. Lxxxv.

déclarons qu’il n’est aucune extrémité à laquelle nous ne soyons prêts à nous livrer plutôt que d’être davantage les instruments de la ruine et de la désolation de nos concitoyens. Etc. »

Le Directoire, ne sachant que répondre, pressait Masséna de reprendre l’ofîensive. Celui-ci attendait toujours. La politique de l’Autriche hâta le dénouement.

Maîtres d’une partie de la Suisse, les Autrichiens y commirent de nombreux excès, tandis que Korsakov, installé dans Zurich avec ses généraux, y tenait table ouverte, faisait bombance et menait grand tapage. Mais ce fut en vain que les émigrés qui servaient dans l’état-major autrichien, les Diesbach, les Courten, les Salis pressèrent l’archiduc Charles de restaurer l’ancienne Confédération. Il se borna à changer les autorités de Schafîouse et à faire emprisonner quelques patriotes. L’Autriche ne se souciait que de l’Italie. Elle ne cessait de regarder du côté de la vallée du Pô et s’inquiétait des progrès qu’y faisait Souvarov.

Cette jalousie nous sauva. Le Conseil aulique, qui dirigeait de Vienne les opérations, décida d’envoyer Souvarov en Suisse pour s’y réunir à Korsakov, tandis que l’archiduc Charles reviendrait dans la vallée du Danube. De cette façon, il n’y aurait plus d’Autrichiens en Suisse, ni de Russes en Italie.

Ce changement était déjà dangereux parce qu’il devait s’accomplir devant l’ennemi. Il l’était davantage avec le plan qu’on imposa à Souvarov.

On avait à choisir entre deux routes. Souvarov

pouvait déboucher par le Splügen, atteindre Coire, descendre le Rhin et faire sa jonction avec Hotze, à l’abri de l’ennemi. Il pouvait aussi passer par le Saint-Gothard, suivre la vallée de la Reuss et déboucher derrière Masséna, tandis que celui-ci serait aux prises avec Korsakov.

Ce plan, qui semblait le plus efficace, présentait aussi le plus de risques. D’abord, à cause des difficultés qu’offrait la route. De plus, il importait à Souvarov de combiner ses mouvements avec ceux de Hotze, ce qui était d’autant moins aisé qu’il fallait agir sur de grandes distances, dans un pays peu favorable aux mouvements d’armées et d’ailleurs habilement gardé par Recourbe. Enfin, il pouvait se heurter à un ennemi victorieux. Ce qui arriva.

Ce fut pourtant la route du Saint-Gothard qui fut prescrite à Souvarov et il semble bien qu’on l’ait exposé sciemment au désastre qui l’attendait (1).

L’armée de Masséna s’étendait du Saint-Gothard à Bâle, séparée de l’ennemi par la Linth, le lac de Zurich et la Limmat. Sa droite était formée par la division Recourbe qui avait sous ses ordres Gudin, Loyson et Molitor. Soult gardait la Linth. Masséna, avec les divisions Ménard, Mortier, Klein, de Lorge (37 000 hommes), était derrière la Limmat, de Zurich à Brugg.

(1) C’est la conclusion de l’historien russe Miliutine. C’est aussi celle des officiers suisses qui ont récemment étudié cette campagne. Cf. l’ouvrage du colonel fédéral Biberegg, Der Zug Souvoroffs, in der Schweiz im Jahre, 1799. Zurich, 1896 et celui de Reinhard Guisr- THEB, Der Feldzug der div. Lecourhe. Frauenfeld, 1896. — Voir Mémoires de Masséna, t. III, et Soult, Mémoires, t. IL

Son plan fut de saisir le moment où l’archiduc Charles se séparait de Korsakov pour tomber sur celui-ci et l’écraser; de se jeter en même temps sur Hotze pour s’en délivrer, puis de se retourner contre Korsakov pour l’accabler à son tour.

Tout fut habilement prévu, rapidement préparé, admirablement conduit.

Dans la nuit du 24 au 25 septembre, Masséna qui avait fait rassembler tous les bateaux de la rivière et des lacs voisins, franchit la Limmat au-dessous de Zurich, à Kloster-Fahr, avec ses quatre divisions. L’attaque fut si bien menée qu’aux 37 000 de Masséna, Korsakov n’en put opposer que 26 000. On se battit deux jours sur les hauteurs et dans les rues de Zurich. Après avoir bravement résisté et craignant d’être enveloppé, Korsakov forma une seule colonne de son infanterie, s’ouvrit un chemin à travers les grenadiers d’Oudinot et battit en retraite sur Winterthur et le Rhin. Il avait perdu 13 000 hommes, tués ou blessés ; il nous laissait 5 000 prisonniers, 100 pièces de canon et tout son matériel (1).

Pendant ce temps, au-dessus du lac, Soult avait franchi la Linth avec le même bonheur et culbuté le corps de Hotze, qui perdit 3 000 hommes ainsi que son chef et fut rejeté sur le Vorarlberg.

C’était le moment où Souvarov débouchait dans la vallée de la Reuss avec 18 000 hommes.

(1) L’avoyer Steiger avait pu quitter la ville quelques heures avant la défaite, de même que l’agent anglais Wickham, dont la caisse alimentait l’hostilité contre nous. En revanche, c’est dans la bataille des rues que fut grièvement blessé, par erreur, l’illustre Lavater, qui mourut quelques mois après.

Il avait franchi le Saint-Gothard du 21 au 23 septembre. Il descendit les gorges escarpées et rapides où se tord et mugit la Reuss, en refoulant devant lui les soldats de Recourbe qui ne cédaient le terrain que pied à pied. Au Pont du Diable, que nous avions fait sauter derrière nous, les Russes connurent des heures terribles. Leurs cavaliers, entraînés par les pentes, roulaient et se noyaient dans le torrent. Enfin, le 26 septembre, Souvarov atteignit Altorf, sur le lac des Quatre-Gantons.

C’était le jour où finissait la bataille de Zurich. Au lieu de couper la retraite à Masséna, c’était lui qui se voyait isolé, menacé par une armée victorieuse. Reculer, il ne le voulait pas. Il se jeta dans la vallée de la Muotta pour gagner Schwitz. Il s’y heurta aux troupes de Mortier qui barraient la route. Il s’engagea dans la vallée de la Linth pour atteindre Claris. Il y rencontra les soldats de Molitor, qui l’arrêtèrent en quelques jours de combats furieux. Que faire? Il recula sur les Grisons.

Alors, par Schwanden et la passe de Panix que dominent les glaciers du Hausstock, par des chemins affreux bordés de précipices où il laissait ses chevaux, ses voitures et ses canons, avec des soldats mourant de faim et souffrant du froid déjà très vif dans ces montagnes, il réussit à gagner Ilanz sur le Rhin, puis Goire, le 10 octobre.

Il ne lui restait plus que quelques milliers d’hommes avec lesquels il se retira à Feldkirch. C’en était fait de son prestige. De l’exterminateur des Turcs, du vainqueur de la Pologne, du libéra-

teur de l’Italie, il ne restait plus qu’un colosse écroulé, que la disgrâce rappela en Russie pour y mourir.

Telle fut cette admirable campagne de quinze jours (25 septembre-lO octobre), où Bonaparte aurait trouvé la matière de quinze victoires aux noms retentissants et qui reste simplement dans l’histoire sous le nom de bataille de Zurich.

La République helvétique était sauvée et la France avec elle. Les deux Directoires déclarèrent que Masséna et son armée « avaient bien mérité de la patrie ». Mais l’enthousiasme excité par le triomphe tomba devant de nouvelles exactions.

Masséna imposa de lourdes contributions aux villes de Bâle, de Saint-Gall, de Zurich. Il fallut payer la délivrance, comme on avait naguère payé la liberté.

Le Directoire se plaignit amèrement.

Il écrivait à Paris : « Ces maux sous lesquels le peuple gémit lui font haïr la Révolution. Il ne voit dans son gouvernement que l’instrument de celui de la France qui l’opprime. Gomment, en effet, pourrait-on lui parler d’indépendance, quand les généraux français donnent des ordres directement et les accompagnent de menaces? Etc. »

Rien de plus juste. Le peuple qui n’entendait rien à la politique, à ses intérêts, aux nécessités des circonstances, attribuait ses misères à la Constitution, au Büchlein. Il s’en détachait de plus en plus. On pouvait prévoir qu’après la guerre étrangère on aurait la guerre civile, et c’est ainsi que le pays.

sauvé de Finvasion, marchait aux discordes intérieures qui firent surgir Fintervention de Bonaparte.

Depuis la fondation de la République, deux partis se trouvaient en présence : les unitaires et les fédéralistes. Leurs divisions éclataient surtout dans le gouvernement et dans les Conseils et chacun d’eux cherchait à modifier la Constitution suivant ses préférences. Voilà pourquoi l’existence éphémère de la République fut marquée par des coups d’Etat aussi nombreux que ceux dont notre pays offrait le spectacle. Ceux qui avaient lieu chez nous avaient en Suisse leur contre-coup.

Le 30 prairial an VII (30 juin 1799), un coup d’Etat des Conseils législatifs fit sortir du Directoire français Reubell, Merlin de Douai et Larevellière-Lépeaux, les plus chauds partisans de la République helvétique. Ochs, qui était leur instrument dans le Directoire helvétique, donna sa démission, quelques jours après, pour des raisons de santé auxquelles personne ne se laissa prendre et il disparut de la politique. Il fut remplacé par Philibert Secrétan, de Lausanne, ami politique de La Harpe.

Chef du parti des unitaires, doyen du Directoire, sûr d’Oberlin et appuyé par Secrétan, son compatriote, La Harpe devint une sorte de dictateur.

Pendant la crise que venait de traverser le gouvernement, il avait travaillé plus que tout autre à le défendre. Tout en poussant aux mesures mili-

taires, il avait fait suspendre la liberté de la presse, mettre la main sur quelques otages et emprisonner plusieurs citoyens suspects de connivence avec rAutriche. La guerre finie, il reprit la lutte contre Toligarchie et ses deux soutiens, la noblesse et le clergé. Mais il rencontra l’opposition des modérés, représentée par les nouveaux directeurs Savary, de Fribourg, et Dolder (1), derrière lesquels se groupaient de nombreux partisans : Carlier, Escher, Kuhn, Usteri, Zimmermann, etc. ; quelques-uns anciens amis de La Harpe, mais fatigués de son autorité et de ce qu’ils appelaient sa « démence fanatique ».

Enhardi par ce qui venait de se passer chez nous, La Harpe voulut jouer les Bonaparte. Il conçut l’idée d’un 18 brumaire au petit pied, dirigé contre les Conseils. Il s’était assuré le concours de quelques bataillons commandés par son compatriote Glavel. Mais le projet fut éventé par un autre Vaudois, le secrétaire général du Directoire, Marc Mousson. La fraction modérée du Directoire s’entendit avec les deux Conseils et ce fut La Harpe qui dut s’en aller (2) (janvier 1800).

(1) Savary avait remplacé Bay, démissionnaire en juin 1798, et Dolder avait remplacé Glayre, démissionnaire lui-même, à la fin de 1798, pour raison de santé.

(2) Quelques mois après, il fut arrêté à Lausanne, comme prévenu de complot contre le gouvernement. Mais il trouva moyen de s’enfuir et gagna Paris où il vécut jusqu’en 1814. Grâce à l’affection qu’ Alexandre de Russie portait à son ancien précepteur, La Harpe put alors rendre de grands services à son pays, et faire oublier les écarts de sa politique. Après 1815, il revint dans le canton de Vaud, entouré de l’estime générale et mourut à Lausanne, en 1838.

Les deux Conseils proclamèrent la dissolution du Directoire et le remplacèrent par une Commission exécutive de sept membres, dans laquelle entrèrent, avec Dolder, qui avait tenu tête à La Harpe, les deux anciens directeurs, Glayre et Savary ; l’ancien trésorier de Berne, Frisching; le ministre des finances, Finsler; Muller et Geschwend. (7 janvier 1800.)

Dolder était privé de l’instruction étendue et des qualités brillantes de La Harpe. Mais il joignait à une ardente ambition un sens très avisé et une extrême souplesse de caractère. Il crut pouvoir remplacer La Harpe avec d’autres moyens. Il se fit le chef des modérés, tout en s’assurant un appui chez nous.

Le parti vaincu était encore assez fort pour gêner la Commission exécutive. Elle en vint à faire ce qu’elle avait reproché à La Harpe de méditer. Elle compléta l’œuvre du 7 janvier par un nouveau coup d’Etat du 7 août suivant.

Sous la pression de la Commission, les deux Conseils votèrent un article constitutionnel qui substituait au Sénat et au Grand Conseil, établis en 1798, un Corps législatif unique, de quarantetrois membres, avec un Conseil exécutif de sept membres qui furent quatre membres de l’ancienne Commission : Dolder, Glayre, Savary, Frisching ; et trois nouveaux : Rüttimann (Lucerne), Schmidt (Bâle) et Zimmermann (Brugg). L’élément républicain en était exclu.

Cette fois, c’était bien un 18 brumaire. Nos

troupes occupaient les rues de Berne pendant l’opération et les patriotes des deux Conseils qui essayèrent de se réunir furent dispersés.

La chute de La Harpe d’abord, la suppression du Directoire ensuite ; enfin l’établissement d’une Chambre unique dans laquelle ils escomptaient la majorité ; ces événements inattendus avaient rempli de joie les fédéralistes qui se flattaient de ressaisir le pouvoir. Quelques mesures d’ailleurs n’avaient pas tardé qui marquaient le retour en arrière.

On arrachait les arbres de la liberté plantés un peu partout ; on fermait les clubs; on supprimait les journaux républicains et on changeait les fonctionnaires trop notoirement dévoués àla République. Mais la victoire était encore indécise.

Unitaires et fédéralistes restaient en présence. Les uns conduits par Stapfer, Rengger, Kuhn; les autres par Aloïs Reding. Dolder, « l’homme de liège )), comme l’avaient surnommé ceux qui le connaissaient bien, Dolder flottait.

Lequel des deux partis allait triompher dans l’établissement d’une constitution nouvelle?

Bonaparte, en effet, venait d’imposer à l’Autriche la paix de Lunéville (9 février 1801). Il avait fait reconnaître à l’orgueilleuse monarchie les nouvelles républiques fondées par nos armes et protégées par nous : cisalpine, batave, helvétique, ligurienne. L’article XI du traité laissait ces Etats libres d’adopter la forme de gouvernement qu’ils jugeraient convenable.

A.vec l’aveu de Bonaparte, puisqu’il fallait con-

sulter ce puissant allié comme on consultait naguère le Directoire, les hommes politiques de la Suisse se mirent au travail.

Un projet de constitution dans le sens unitaire fut soumis au Premier Consul par une délégation que conduisait Glayre.

Dans Paudience qu’il accorda aux députés le 30 avril (1801), Bonaparte leur déclara nettement qu’il s’occupait de leurs affaires non comme chef de gouvernement, mais comme simple particulier; que leur pays étant indépendant, il n’avait pas de conseils à leur donner; que s’ils croyaient avoir besoin d’une constitution, celle dont il leur soumettait le projet lui paraissait la meilleure. Et il leur remit ce projet connu sous le nom de Constitution de La Malmaison.

Ce projet laissait subsister l’unité. « La République helvétique est une. Berne est sa capitale. Son territoire est divisé en cantons. » (Titre premier.) Mais Bonaparte tenait compte des traditions et renforçait le fédéralisme. La Suisse, partagée en dix-sept cantons, avait une organisation centrale et une organisation cantonale.

L’organisation centrale était représentée par une Diète de soixante-dix-sept membres et un Sénat de trente-cinq, dont deux Landammanns. Il y avait toujours un Landammann en exercice et chacun d’eux présidait alternativement le Sénat. Pour l’organisation cantonale, chaque canton avait un préfet nommé par le Landammann et conservait son administration particulière.

Cette constitution unitaire modérée allait servir de base à Pacte de 1803, comme celui-ci a servi de modèle aux projets de révision de 1832 et de 1833, d’où sortit la Constitution de 1848 (1).

Elle fut rapportée à Berne, et adoptée le 29 mai suivant. Mais elle ne dura pas. Les unitaires réussirent à la modifier d’après leurs vues. Ils remplirent la Diète et le Sénat de leurs partisans et la République helvétique se trouva ainsi reconstituée. Les fédéralistes furent mécontents. Bonaparte également.

Dolder, toujours prêt à des combinaisons qui pouvaient le servir, s’entendit avec le général Montchoisy (2). Celui-ci commandait la division française qui occupait encore la Suisse. Il s’était prêté au coup d’Etat du 7 août. Il ne se refusa pas à celui qu’on préparait. Après tout, ces expédients devenaient si fréquents qu’on ne les jugeait plus que d’après leurs résultats. C’est ainsi que la Diète, avec le concours de nos troupes, fut dissoute le 28 octobre 1801, comme l’avaient été les deux Conseils, le 7 août 1800.

Il fut décidé que la Constitution du 29 mai serait maintenue et qu’un Sénat intérimaire exercerait les pouvoirs qui lui étaient attribués par elle. Ce Sénat, présidé par Dolder, fut dominé par l’élément

(1) Cf. Hilty.

(2) Montchoisy (Louis-Antoine Choin, baron de).

Elève au corps royal d’artillerie en 1765, garde du corps. Capitaine en 1784. Colonel en 1791, général de brigade en 1793, divisionnaire en 1795. Campagnes du Rhin, des Alpes, d’Italie et d’Helvétie. Inspecteur en chef aux revues en 1802. Mort en 1814.

conservateur, si bien que pour l’élection du Landammann, ce fut Aloïs Reding qui passa contre Dolder, le 21 novembre 1801.

Ainsi, grâce à trois ans de discordes intérieures, la première magistrature du pays se trouvait dévolue à l’ennemi du Directoire, au chef de l’insurrection des petits cantons, au champion déclaré du fédéralisme, et comme chez nous, avant le 18 fructidor, les réactionnaires allaient en arriver à détruire constitutionnellement la constitution.

Bonaparte ne pouvait admettre un pareil retour en arrière. Montchoisy, coupable de s’y être associé, fut rappelé.

Reding avait passé sa vie au service étranger. Il était énergique et ambitieux. Porté au pouvoir par les hasards de la politique, il tenait à y rester dans l’intérêt de son petit canton et de son parti.

Il ne pouvait se flatter d’y réussir contre le gré de Bonaparte. Il décida donc de faire le voyage de Paris. Arrivé le 7 décembre, il eut deux conférences avec Talleyrand, et, le 15, il fut reçu par le Premier Consul.

Bonaparte lui montra qu’il connaissait aussi bien que lui les affaires de la Suisse. Tous les deux convinrent que le parti conservateur était respectable et qu’il fallait le ménager en Suisse, comme Bonaparte le ménageait en France ; mais deux questions les occupèrent sur lesquelles ils ne purent se mettre d’accord; celles du pays de Vaud et du Valais.

Bonaparte se refusait formellement à ramener le pays de Vaud sous la domination de Berne. Quant

au Valais, nous l’avions occupé en 1798 pour nous assurer la route du Simplon. Actuellement, il était administré par le général Turreau dont l’énergie, qui confinait à la brutalité, soulevait de nombreuses protestations. Mais Bonaparte entendait le garder ou tout au moins en garder une partie, c’est-à-dire la rive gauche du Rhône, de Martigny jusqu’à Brigue, toujours pour les mêmes raisons stratégiques. Bref, l’examen de la question fut ajourné.

Reding ressentit vivement ce double échec. En dépit des conseils que lui envoya Bonaparte dans une lettre pleine de haute raison politique (1), il se laissa circonvenir, au retour, par les exaltés de son parti, n chercha, au dehors, un autre appui que le nôtre. Il le demanda aux monarchies du continent, à l’Autriche, à la Prusse, à l’Angleterre. L’Autriche reçut M. de Diesbach sans lui donner d’encouragements. La Prusse refusa de recevoir M. Lentulus, de Berne. Seule, l’Angleterre, dans la perspective d’une rupture avec nous et attentive à ménager tout ce qui pouvait nous être désagréable, offrit aux oligarques son argent et le concours de sa diplomatie.

En même temps, on travaillait à une nouvelle constitution qui fut publiée le 26 février 1802. Elle était animée de l’esprit fédéraliste et fut naturellement attaquée par les unitaires qui profitèrent d’une absence de Reding pour se délivrer de lui et pour écarter tout un état-major d’oligarques dans

(1) Lettre du 6 janvier 1802. On la trouvera au chapitre suivant.

lequel figuraient, avec Diesbach de Garouge, le bras droit de Reding, Thormann, Wyss, les Salis, Zellvéguer, Hirzel et quelques autres. Reding fut remplacé par Rüttimann, de Lucerne (17 avril). Mais ce n’était pas fini.

Le 29 mai, un nouveau Pacte fédéral fut proposé. C’était une transaction entre tous les intérêts. Elle laissait subsister l’unité de la République. Elle partageait le pouvoir législatif entre une Diète et un Sénat et confiait le pouvoir exécutif à un Landammann, assisté de deux statthalters et de cinq ministres, les uns et les autres choisis par le Sénat. Dolder, cette fois, fut nommé. Il avait pour adjoints Rüttimann et Füssli, de Zurich.

C’est cette transaction qui fut appelée la deuxième constitution helvétique. Approuvée par une assemblée de notables, elle fut ensuite soumise au plébisciste et recueillit une grande majorité, sauf dans les petits cantons. C’est d’elle pourtant qu’allait sortir la guerre civile.

Depuis la paix de Lunéville, nos troupes d’occu- ■ pation étaient réduites à une seule division. Le Premier Consul en décida brusquement le rappel. Il écrivait à Berthier, le 6 thermidor an X (25 juillet 1802) :

« Toutes les troupes qui sont en Helvétie, citoyen ministre, se mettront en marche le 11 thermidor (1®"^ août) pour évacuer ce pays... Il est indispensable qu’au plus tard le 20 thermidor il n’y ait plus de troupes françaises en Helvétie. Tout ce qui existe d’artillerie de modèle français, de munitions

de guerre appartenant à l’armée sera également évacué sur les arsenaux les plus proches.

Le Valais forme une république indépendante sous la protection de la France, de l’Italie, de l’Helvétie. Nos troupes continueront à y rester. Les troupes du Valais feront partie de la 7® division militaire...

Vous ferez connaître au général Turreau que mon intention est qu’à dater du 1®^ fructidor, il laisse jouir le nouveau gouvernement du Valais, qui sera probablement formé à cette époque, de la plus entière indépendance, qu’il lui restitue tous les revenus du pays, de manière que les troupes françaises ne coûtent rien aux habitants.

On lui laisse deux demi-brigades afin qu’il puisse travailler avec le plus d’activité possible au chemin du Simplon.

Sous quelque prétexte que ce soit, les troupes françaises ne doivent plus passer désormais sur le territoire de l’Helvétie, ni dans le pays de Vaud. La route d’étape passera de Genève au Valais par la rive gauche du lac Léman et par le lac de Genève à Villeneuve... »

Ce rappel n’était pas particulier à la Suisse. On appliquait également cette mesure à nos troupes de Naples et d’Ancône, mais dans la crise que traversait le pays, l’évacuation fut accueillie par le gouvernement avec une inquiétude que les événements allaient justifier.

En effet, à peine nos troupes étaient-elles parties que les oligarques se déclarèrent.

LA RÉPUBLIQUE HELVÉTIQUE 7b

A l’instigation de Reding et de ses partisans, les petits cantons qui regrettaient leurs Landes gemeinde se soulevèrent. D’autres, Oberland, Appenzell, Zurich même adhérèrent au mouvement.

Le gouvernement décida de recourir à la force (4 août) et confia des troupes au général Andermatt. Les premiers coups de feu furent échangés dans la nuit du 27 au 28 août sur la frontière de Lucerne et d’Unterwalden, auprès d’Hergyswill. Ils furent suivis d’une courte trêve pendant laquelle le gouvernement fut très perplexe. Que faire? Demander l’appui de la France, en vertu du traité du 19 août 1798? Il s’y résigna.

Bonaparte envoya deux des demi-hrigades helvétiques à notre service.

Les jours du gouvernement n’en étaient pas moins comptés. Ce fut en vain qu’en reprenant les hostilités, Andermatt lança quelques boulets sur Zurich dont il ne put s’emparer, le gouvernement dut quitter Berne le 18 septembre, avec notre ministre Verninac, et se retirer à Lausanne.

Quelques jours après, les fédéralistes se rassemblaient dans une Diète qui s’ouvrit à Schwitz le 25 septembre, sous la présidence de Reding, et qui réunissait les députés de douze cantons. Reding y prononça un discours enthousiaste.

« Soyez les bienvenus, chers et nobles amis, sur cette terre de la liberté, dans un des cantons les plus petits, mais des plus connus pour son amour de la liberté. C’est ici que la liberté suisse est née en 1308 et qu’elle a succombé en 1798 sous les attaques

réunies de l’intérieur et de l’étranger. C’est ici qu’elle a tenté dès lors tant d’efforts pour revenir à la vie et qu’elle renaît, grâce au Dieu tout-puissant, pour propager de nouvelles bénédictions autour d’elle. Etc. »

La Diète déclara qu’elle entendait défendre l’indépendance du pays garantie par la paix de Lunéville et promit une constitution nouvelle capable d’assurer la tranquillité publique. En même temps, ses troupes poursuivaient leurs avantages et s’emparaient de Morat et de Fribourg.

Le général en chef Bachmann, ancien colonel au service de Louis XVI, entrait dans le pays de Vaud, travaillé par Rovéréa et quelques autres partisans de la réaction. Il menaçait Lausanne et se flattait, suivant ses expressions, de « jeter dans le lac le gouvernement ».

Celui-ci songeait à se retirer en Savoie. La cause de l’unité semblait perdue.

C’est alors que Bonaparte intervint.

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