PÉRIODE HEUREUSE DE LA VIE DE LARREY
Ce fut, peut-être, la période la plus heureuse de sa vie. Il venait enfin de voir ses services reconnus et brillamment récompensés. Ses fonctions d’inspecteur général, jointes à celles de chirurgien en chef de la Garde, — dont l’importance venait d’être considérablement accrue, — et de l’hôpital spécial de ce corps d’élite, lui assuraient dans l’armée et le corps médical une situation importante et fixaient définitivement sa carrière. L’estime que lui manifestait l’Empereur dans toutes les occasions, l’amitié qui l’unissait aux grands personnages de son entourage, qui presque tous avaient été ses compagnons d’armes en Égypte, Eugène de Beauharnais, Duroc, Bessières, Lannes, Murat, Monge, Berthollet, lui donnaient à la nouvelle cour une situation privilégiée.
Son bonheur domestique était, à ce moment, sans mélange. 11 avait, avec des transports de joie, retrouvé à son retour d’Orient sa femme, pour laquelle son ardent attachement avait encore grandi, et sa petite fille Isaure, née en son absence et qui ne tarda pas, malgré le désappointement que son sexe lui avait fait éprouver, à être pour lui l’objet d’une tendresse passionnée. Après une longue séparation de quatre années, il jouissait avec une véritable félicité de cette vie de famille dont il avait été si longtemps sevré. Une élite d’amis se pressait autour de lui. C’étaient son compatriote Bibes, qui, pendant son séjour en Égypte, avait soigné sa femme avec un véritable dévouement ; Antoine Dubois , son prédécesseur à l’Institut d’Égypte ; Pelletan , qu’il remplacera plus tard à l’Institut de France; Percy, autrefois son chef, devenu son collègue; son vieux maître Sabatier, qui représentait l’autre siècle à la Faculté de médecine; et Villemanzy, l’ami de sa jeunesse, l’habile et intègre ordonnateur de l’armée du Rhin et de l’armée d’Italie.
C’étaient aussi, — avec ses camarades de l’armée d’Égypte, — des artistes, des hommes de lettres, amis personnels de Mme Larrey. Dans ce milieu composite, à la fois militaire et intellectuel, — comme on dirait aujourd’hui, — Mme Larrey, dont l’éducation et l’esprit ont été très cultivés, apparaît comme une personnalité des plus intéressantes. La haute figure des
ENTRE DEUX CAMPAGNES
soldats de l’Empire relègue souvent au second plan la physionomie des jeunes femmes qui furent leurs compagnes ; un certain nombre cependant méritent d’être retenues par l’histoire. Parmi elles est la fille de Leroulx de Laville. Nous avons vu qu’elle appartenait à une famille justement estimée de la vieille bourgeoisie française, avant la Révolution. Son père, l’ancien ministre de 1792, avait traversé les orages politiques sans qu’une tache de sang ou de boue eût éclaboussé son nom, et était sorti, — ce qui fut, on le sait, excessivement rare, les mains et la conscience nettes de la tourmente révolutionnaire. Un autre Leroulx de Laville, son oncle, homme politique influent, était membre du Tribunat et fut appelé à faire partie du Sénat impérial. Par sa famille, elle avait donc des relations élevées et étendues dans le nouveau monde politique; elle avait été, sous le Directoire, en commerce de visites avec Mme Bonaparte, Mme Tallien, les femmes et les amis des Directeurs et des ministres. Dans cette société mêlée et troublée, elle passa cependant, comme son père au gouvernement, sans que sa réputation eût reçu une atteinte, et elle resta une des plus honnêtes femmes du régime. Très fine et très intelligente , elle sut employer plus d’une fois son crédit mondain à sauvegarder ou à avancer la situation de son mari; car, malgré l’éclat des services, les recommandations, alors comme aujourd’hui, étaient une condition indispensable à l’avancement, ou même au maintien de la situation.
On a vu que Mme Larrey, comme sa sœur, l’Emilie de Demoustier, possédait de remarquables dons artistiques ; elle était musicienne, chantait et exécutait avec goût, et surtout peignait avec talent. Les deux sœurs s’étaient spécialisées dans le portrait, et aux expositions d’art leurs travaux étaient très remarqués. On a d’Émilie, qui devint Mine Benoît, un portrait de Bonaparte en costume de membre de l’Institut1. Je ne connais guère de Mme Larrey que quelques dessins et miniatures.
1 Ce portrait a été donné par H. Larrey à l’Institut.