L’ÉMILIE DU POÈTE DEMOUSTIER
Si Larrey recherche la société de ses confrères de la Faculté et de ses compagnons d’armes, sa femme, — quoiqu’elle ne néglige pas les amis de son mari, — a plus d’attraits pour les poètes et les artistes. De bonne heure, elle et sa sœur Emilie, tout en faisant de la peinture avec Mme Yigée- Lebrun ou dans les ateliers de David et de Girodet, se sont liées avec le poète Demoustier. Élisabeth était déjà à cette époque engagée avec Larrey. Mais le cœur de sa sœur était libre, et le poète composa pour elle ses lettres célèbres sur la mythologie qui enchantèrent toute une génération et dont la jeune artiste, — elle avait seize à dix-huit ans, — fut l’inspiratrice. Peut-être même les deux sœurs collaborèrent- elles à l’œuvre de Demoustier.
Ce poète charmant, mais d’une originalité excessive, était aussi audacieux dans ses vers qu’il était réservé dans ses actes. En lisant le poème qu’il adressa à Emilie, on se demande quel peut être le caractère de l’homme qui fait entendre à une jeune fille un langage aussi risqué; et on s’imagine facilement un Parny ou quelque libertin de la fin du xvme siècle. Quelle erreur!... Demoustier était l’homme le plus honnête, le plus sage et le meilleur qui eût jamais existé, et il le faut bien, puisque sa longue liaison avec Emilie, — elle dura dix ans, — obtint l’autorisation de la mère de la jeune fille. Sans doute l’amour qu’il éprouva pour elle était une conception purement idéale. Ce qu’il y a de sûr, c’est que la pauvre Emilie ne reçut jamais de son poète de demande formelle en mariage. Elle dut se résigner, après avoir longtemps attendu, à épouser un chef de bureau au ministère de l’intérieur, nommé M. Benoît. C’était un homme de tact et d’esprit, au caractère avisé, qui, au talent d’avoir su se faire une belle carrière sous l’Empire, ajouta celui de la compléter sous la Restauration l. Demoustier continua cependant à aimer à sa manière l’héroïne de son poème jusqu’au dernier jour de sa vie, et, au moment de mourir, il lui envoyait cette nouvelle et touchante assurance : « Je sens
1 Ses descendants portent aujourd’hui le nom de Benoît d’Azy.
entre deux campagnes
que je n’ai plus la force de vivre, mais j’ai encore celle de vous aimer. »
Les deux sœurs, Émilie, devenue M">° Benoît, et Elisabeth, devenue Mme Larrey, le visitèrent quand, atteint de consomption, — la maladie des poètes, — il ne put plus sortir ; c’est dans une de ces visites qu’il dit à Émilie ce mot charmant : « Je vous adore d’amitié1. »
Les amis de Demoustier, Campenon, autre poète, Collin d’Harleville, l’aimable et élégant imitateur de Delille, l’auteur de V Inconstant et du Vieux célibataire, et l’excellent et sensible Legouvé, le courageux auteur d ’Epicharis et Néron en 1794, restèrent, après sa mort prématurée, fidèles aux deux sœurs et continuèrent à les entourer de leurs hommages discrets. Un autre poète , dont l’existence a été agitée et qui a mêlé au lyrisme la politique révolutionnaire , fréquente aussi chez elles : c’est Marie-Joseph Chénier. Mme Larrey ne l’aimait cependant pas. Quoiqu’il eût une physionomie agréable et des formes très douces, l’auteur du Chant du Départ ne lui inspirait qu’une confiance très relative. Elle dit qu’il avait <r l’àme méchante d. Elle nous raconte à son sujet un fait bizarre. Chénier avait sur sa labié, quand il composait ses vers, une coupe remplie de sang, — d’un animal bien entendu, — et il l’aspirait à pleins poumons quand sa verve poétique lui faisait défaut2.
Mais, parmi tous ces hommes de lettres et ces artistes, c’est surtout avec le peintre Girodet que le ménage est le plus lié. Il est l’hôte privilégié de la maison, et il le restera jusqu’à la fin. Girodet est un peu oublié aujourd’hui. Il tient cependant une place importante parmi les grands peintres d’histoire de la Révolution et de l’Empire. Tout le monde connaît son tableau (V Hippocrate refusant les présents d’ Ar taxer cès , qui a été tant de fois reproduit par la gravure. Mais ce n’est pas là sa meilleure œuvre. Son Sommeil d’Endymion, sa scène du Déluge et, quoique d’un ordre bien différent, la
1 Demoustier, Lettres à Émilie, préface de Paul Lacroix. Paris, Jouaust, 1883. Notes de Larrey.
2 Larrey, note inédite.