LES PERTES DE L’ARMÉE
l’inspecteur général Percy, tous les blessés que nous avons rencontrés sur notre route, et les avons réunis dans les prochains villages, autant que les moyens de transport l’ont permis.
« Sire, je ne puis que louer le zèle et l’activité que tous les chirurgiens et tous les hommes de l’ambulance de la garde ont montrés dans la journée d’hier. Veuillez me permettre de les recommander à votre bienveillance.
« Larrey. »
Ce rapport, dont les occupations de Larrey au lendemain de la bataille d’Austerlitz expliquent la concision , est forcément incomplet et ne peut donner de détails sur les pertes subies par l’armée française. Elle eut en morts et blessés huit mille soldats hors de combat. La fameuse charge que fit la garde impériale française contre la garde impériale russe, au moment où celle-ci enfonçait le 4e de ligne, commandé par le propre frère de l’Empereur, Joseph Bonaparte, donna les premiers blessés. On sait avec quelle fureur les cavaliers français chargèrent ces chevaliers -gardes, recrutés dans la meilleure aristocratie russe et dont l’arrogance était connue de nos soldats. Les grenadiers à cheval enfonçaient leurs énormes sabres à travers leurs corps en criant : « Faisons pleurer les dames de Saint-Pétersbourg1. »
Cette charge fut conduite par Bessières et surtout par Rapp. Celui-ci culbuta l’artillerie russe et se précipita sur la cavalerie, qu’il mit à deux reprises en déroute. De ses propres mains il fit prisonnier le prince Repnin, commandant des chevaliers-gardes. Une blessure qu’il reçut ne ralentit pas sa fougue. C’est tout couvert de son propre sang et de celui des ennemis qu'il vint, à la fin du combat, présenter à l’Empereur son captif et les drapeaux enlevés aux Russes. C’est le sujet même du beau tableau de Gérard sur la bataille d’Austerlitz. Les blessures de Rapp n’étaient pas
1 Marbot, t. II, p. 204.
graves. Elles furent pansées séance tenante par Larrey. De r ambulance, il se rendit au château d’Austerlitz, où le chirurgien de la garde continua à le soigner et où l’Empereur vint le visiter.
Les autres blessés de marque furent les généraux Saint- Hilaire, Kellermann, Walter, Thiébault et Sébastiani. Kellermann , qui avec sa division de cavalerie légère avait pris une part très brillante à la victoire, eut la jambe brisée par un coup de feu. On voulut la lui couper. Larrey arriva à l’ambulance à temps pour s’y opposer. Il se rétablit sans accidents. Thiebault était plus gravement atteint. Il a raconté lui-même avec une certaine complaisance son histoire, que Larrey, moins prolixe, et naturellement moins intéressé, a exposée en quelques lignes1. Thiébault faisait partie de la division Saint- Hilaire, qui, sur le plateau de Pratzen, résista, avec une si magnifique vaillance, aux assauts tentés par les colonnes russes et autrichiennes pour la déloger de cette position. 11 marchait à la tête d’un de ses détachements sur une batterie russe, lorsqu’une décharge de cette batterie lui renversa une vingtaine d’hommes et le blessa grièvement. Il raconte qu’il eut l’épaule broyée, la clavicule et le sternum fracassés, ce qui est, je vais le montrer, parfaitement exagéré. Porté à l’ambulance, il fut pansé immédiatement par le chirurgien d’un régiment. Il est intéressant de noter comment un blessé de cette importance était soigné à cette époque. La narration de Thiébault nous permet de nous en rendre compte. On va voir que, toutes les fois qu’on le pouvait, il n’était pas d’égards et de prévenances qu’on n’eût pour les « officiers de 1 Empereur » .
On transporta d’abord le général à Brünn, dans un immense et vieux carrosse, découvert dans une maison d’un village voisin et qu’on aménagea pour qu’il pût recevoir un lit; et c’est confortablement couché, ayant d’un côté un médecin qu’il s’était attaché lui-même à sa personne jusqu’à sa guérison et qui le reconduisit en France, et de l’autre, son
1 Larrey, Relation médicale de campagnes et voyages, 1841.