COMMENT ÉTAIT SOIGNÉ UN « GÉNÉRAL DE L’EMPEREUR
domestique, qu’il fit le trajet. Le lendemain matin, se réunissaient autour de son lit les sommités chirurgicales de l’armée : Percy, Larrey, Yvan, chirurgien particulier de l’Empereur, et deux autres chirurgiens militaires.
On constata que la balle, fracturant la clavicule, avait pénétré dans l’épaule et était ressortie à travers la région supérieure de l’omoplate; on décida, en conséquence, de débrider les ouvertures d’entrée et de sortie et d’extraire les corps étrangers restés dans la plaie. Larrey fut chargé de pratiquer l’opération, qui était, comme on le voit, de la plus grande simplicité. La blessure n’offrait donc pas le caractère grave que lui prête Thiébault, qui, à l’en croire, aurait eu l’épaule broyée. Elle constituait cependant un traumatisme sérieux, et les chirurgiens firent naturellement des réserves au sujet du pronostic. D’après le général écrivain, ils parurent redouter une lésion artérielle et des hémorragies consécutives. Il n’en fut rien, et, malgré les exagérations de Thiébault, les suites furent régulières.
Dans cette situation, Thiébault est très entouré : l’Empereur fait prendre de ses nouvelles par Berthier; Suchet, Savary, tous ses camarades viennent le voir; son médecin militaire réside auprès de lui et ne le quitte pas. Larrey pratique les pansements, auxquels assiste Percy. Celui-ci visite le blessé, non seulement le matin, mais même le soir, et reste une heure ou deux à causer avec lui. Le général préfère Percy à Larrey. D’abord le premier, plus âgé, moins actif, mais brillant et aimable causeur, était plus sympathique à un lettré comme Thiébault. Il était aussi moins ménager de son temps que le second, dont chaque instant était employé dans le service, et il s’attardait volontiers dans de longues conversations auprès du blessé. Mais Thiébault avait contre Larrey un grief d’une autre nature. Le chirurgien de la garde, dont la rigidité était inflexible, n’admettait pas que les généraux se permissent de détourner des chirurgiens militaires de leurs fonctions dans les régiments ou les hôpitaux, pour les attacher à leur personne. En 1806, comme de nos jours, les officiers du Service de santé
ne pouvaient jamais parvenir à suffire en campagne au nombre des blessés, et Larrey s’éleva contre l’abus qui s’était répandu dans la Grande Armée et qu’il avait déjà dénoncé au ministre de la guerre1. 11 ne manqua évidemment pas de voir de mauvais œil le privilège que s’était attribué Thiébault, et il prescrivit de remplacer le médecin par un infirmier; mais le général réclama à grands cris, et Percy, la bonté et parfois aussi la faiblesse même, consentit à le lui laisser. Thiébault, très prolixe sur tout ce qui le concerne et qui conte minutieusement tous les détails de sa maladie et de son traitement, auxquels il ne consacre pas moins de vingt-huit pages, se garde bien de rapporter cet incident.
Cependant l’état-major et l’armée quittent Brünn, ne laissant dans la ville que les blessés intransportables. Thiébault est de ce nombre. L’Empereur envoie Savary lui remettre quinze cents florins. Il trouve naturellement que c’est peu; mais, quinze jours après, Saint-Hilaire lui apporte un nouveau présent de deux mille florins, et le général trouve que ce n’est pas encore assez'2.
Après un séjour de quelques semaines à Brünn, Thiébault entre en convalescence, part pour Vienne et de là pour la France. Il a acheté une voiture confortable, il voyage en caravane plutôt joyeuse, à petites journées, avec son médecin et deux aides de camp. En Bavière, on trouve un gêneur, Berthier, qui lui ordonne de laisser son médecin à Munich, dont les hôpitaux sont encombrés de blessés, et où l’on manque de chirurgiens. Mais Thiébault se rit de cet ordre,
1 Dans une lettre au ministre de la guerre , datée de Brünn , 4 frimaire an XIV (25 novembre 1805), Larrey proteste de la façon suivante :
« J’ajoute , et c’est avec peine , monseigneur, que les généraux , persuadés que les chirurgiens principaux sont entièrement à leur disposition, les attachent quelquefois à leurs personnes et se font accompagner par eux lorsqu’ils sont blessés. Il me parait beaucoup plus avantageux de donner à ces chirurgiens principaux une meilleure destination. » (Larrey, Corresp. offic. Ms. 5873. B. N. F. F. N. Acq.)
2 Un ordre du jour de l’Empereur prescrivait de remettre, comme gratification aux blessés, un napoléon à chaque soldat, et cinq cents, mille, quinze cents, deux mille francs aux officiers, suivant leur grade. Les officiers généraux en avaient trois mille. Thiébault, à qui on donna davantage, — et qui décidément était très exigeant, — se plaignit de l’insuffisance de sa gratification.