‹ Napoléon et LarreyChapitre 116 sur 319 · MORT DES GÉNÉRAUX VA LHUBERT ET MORLAND · texte numérisé non relu

MORT DES GÉNÉRAUX VA LHUBERT ET MORLAND

garde son Esculape et repart avec tout son monde pour Paris b

Telle est l’histoire de la blessure de Thiébault. On voit que les officiers généraux de la Grande Armée étaient admirablement soignés en campagne, et savaient parfois aussi se mettre au-dessus des règlements militaires. Thiébault, disons-le en passant, savait non moins bien soigner sa gloire, et un tableau du temps le représente au moment où il reçoit sa blessure et où il va être transporté à l’ambulance.

Les pertes les plus regrettables, parmi les tués, furent les généraux Valhubert et Morland et le colonel Mazas, surnommé « le brave ». Le vaillant général Valhubert était tombé sur le champ de bataille, la cuisse fracassée par un boulet. Ses soldats se précipitèrent vers lui pour l’emporter. « Restez à votre poste, leur dit-il, je saurai bien mourir seul. Il ne faut pas pour un homme en perdre six. » Relevé cependant par une ambulance volante, il fut opéré par Percy, mais ne tarda pas à succomber. Avant d’expirer, il dicta ses adieux à l’Empereur :

« A Sa Majesté l’Empereur.

« J’aurais voulu faire plus pour vous. Je ne regrette pas la vie, puisque j’ai participé à une victoire qui vous assure un règne heureux. Quand vous penserez aux braves qui vous étaient dévoués, pensez à ma mémoire. Il me suffit de vous dire que j’ai une famille, je n’ai pas besoin de vous la rappeler1 2. »

Morland fut tué dans la charge des chasseurs à cheval de la garde impériale contre la garde russe. L’Empereur décida que son corps serait conservé et déposé dans la crypte d’un monument qu’il se proposait de faire élever à l’espla-

1 Mémoires du général Thiébault, t. II, pages 487-515, Paris, 1894. Notes de Larrey.

2 Larrey, Note.

nade des Invalides, à Paris. Il prescrivit à Larrey de l’embaumer.

Marbot a raconté à sa façon cette histoire d’embaumement, et, pour transformer en une anecdote amusante un fait qui était loin de prêter à rire, voici ce qu’il a imaginé :

« Les médecins, n’ayant sur le champ de bataille aucune des préparations nécessaires à l’embaumement, placèrent simplement le général dans un tonneau de rhum. Ce colis funèbre fut mis en route sur Paris et déposé, en attendant le moment de le placer aux Invalides, dans un cabinet d’anatomie de l’École de médecine. Il y resta jusqu’en 1814. En ce moment, le tonneau s’étant brisé, on fut très étonné de constater que les moustaches du général avaient poussé dans le rhum d’une façon si extraordinaire qu’elles descendaient jusqu’à la ceinture. L’affaire fit du bruit, on allait voir le général comme une curiosité scientifique. La famille intervint et le réclama. Mais elle fut obligée d’intenter un procès au savant qui le détenait, pour en obtenir la restitution.

« Aimez donc la gloire, ajoute plaisamment Marbot, et allez vous faire tuer, pour qu’un olibrius de naturaliste vous place ensuite dans sa bibliothèque entre une corne de rhinocéros et un crocodile empaillé 1 ! »

Quand je lus les Mémoires de Marbot à leur apparition, je fus un peu étonné qu’un homme comme Larrey, dont les connaissances anatomiques étaient considérables et qui, au cœur de l’Allemagne savante, ne pouvait manquer d’aucune des substances qui lui étaient nécessaires, ait eu recours au procédé primitif de la conservation d’un corps dans du tafia.

Ce procédé, qui se comprendrait à la rigueur en mer, dans le cas où on n’a sous la main ni chirurgiens, ni instruments, ni produits médicamenteux, paraissait par trop sommaire dans un pays aussi civilisé que l’Allemagne. Ai -je besoin d’ajouter, en outre, que cette histoire de moustaches

1 Marbot, t. I, p. 105.

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