‹ Napoléon et LarreyChapitre 121 sur 319 · SITUATION AMOINDRIE DES CHIRURGIENS MILITAIRES · texte numérisé non relu

SITUATION AMOINDRIE DES CHIRURGIENS MILITAIRES

proportions qu’ils méritaient aux grades, aux dotations et aux titres qui furent distribués avec tant de générosité à leurs compagnons d’armes ; mais ils se voyaient disputer leurs frais de route, leurs soldes et les indemnités pour leurs chevaux tués et leurs effets perdus ou enlevés par l’ennemi. Le port même d’insignes distinctifs dans leur costume, tels que les aiguillettes, qui au début des guerres de la Révolution et pendant le Consulat avaient fait partie de leur uniforme , leur était contesté, et il semble bien que les intendants n’eurent qu’une idée, celle de les ruiner et de les abaisser1. Toutes les lettres de Larrey sont pleines de récriminations à ce sujet, et il s’endette littéralement à chaque campagne. Cette façon de traiter les chefs du Service de santé contraste avec la géné-

1 II est intéressant de suivre, dans les lois et les décrets qui régissent depuis la Révolution le Service de santé , les diverses phases qu’il a traversées et les usurpations graduelles par lesquelles les administrateurs parvinrent à se placer audessus de lui et asservir un corps dont ils redoutaient l’indépendance et l’intégrité professionnelle.

La Convention avait décrété le principe de l’état militaire des médecins de l’armée, et les avait assimilés aux officiers (23 mars 1793). Or on leur dénia constamment ce privilège, et on leur refusa par la suite les suppléments en argent qui étaient attachés à la fonction. Malgré un nouveau décret du Directoire (15 nivôse an IV), l’administration persista dans cette attitude, et on eut soin d’omettre de les désigner nominativement dans les lois concernant les officiers. Et quand les assemblées souveraines eurent disparu , cette absence de désignation fut considérée comme disposition légale. A partir de l’an IV, le service de santé fut réglementé par une série de décrets dépourvus de base législative, se modifiant, s’annulant, se contredisant au gré du ministre de la guerre, c’est-à-dire des intendants, et aboutissant à l’appauvrissement et presque à l’anéantissement du corps de santé. Dans le service des hôpitaux, les médecins furent soumis à l’autorité du commissaire, et les officiers de santé en chef, privés des rapports avec les généraux commandants, furent mis à la disposition des ordonnateurs. Le Conseil de santé supprimé fut remplacé par une inspection qui n’inspecta rien. Les coups portés ainsi à la médecine militaire furent tels, que dès l’an IX on put prétendre que le Service de santé n’était fondé que sur une commission temporaire, que les titres étaient purement individuels, et qu’il n’y avait pas, à proprement parler, de corps d’officiers de santé. (Circulaire du 24 nivôse an IX.)

Percy et Larrey firent les plus grands efforts pour réagir contre un état de choses aussi humiliant pour les médecins que nuisible à l’armée. Ils présentèrent à diverses reprises à l’Empereur des projets de loi, réorganisant sur de nouvelles bases le service de santé. Percy remit, après Eylau, à Duroc un projet de corps militaire de chirurgiens des armées à organiser sur le modèle du corps du génie. L’Empereur ne l’accepta pas , parce qu’il n’embrassait qu’une partie du service. Larrey, sans se lasser, rédigea des projets de réorganisation jusqu'à la chute de l’Empire, et pendant la campagne de 1811, pendant celle de 1813, il en envoyait encore à l’Empereur. Ses efforts furent vains. Napoléon comprenait bien la nécessité de la réforme, mais sa volonté échoua constamment contre l’hostilité et l’inertie des bureaux.

rosité qui distingue Napoléon vis-à-vis de ses généraux. Thiébault, simple général de brigade, qu’il fit gouverneur de Fulde , touchait plus de vingt mille francs par mois, sans compter les accessoires qui étaient considérables, puisqu’en cent quatre-vingt- quatre jours de gouvernement il reçut deux cent douze mille francs. Mais Thiébault n’était qu’un personnage de troisième ordre dans l’Empire. Les grands premiers rôles, les chefs d’armée, les commandants de cavalerie furent comblés. Berthier reçut quarante millions1. Les appointements de Masséna s’élevaient à la somme énorme de neuf cent mille francs. Junot eut un traitement fixe de trois cent mille francs, des gratifications et des dons incessants, auxquels il faut ajouter les profits de ses missions et les avantages tant légitimes qu’illégitimes qu’il retira de sa campagne et de son gouvernement en Portugal. Nansouty touchait plus de cent mille francs par an 2, et il en était ainsi des autres.

Il était donc bien naturel que Larrey demandât à l’Empereur de l’aider à mettre sa famille à l’abri du besoin. Il est en effet pitoyable de voir un vieux et fidèle serviteur comme Larrey, la providence de l’armée en campagne, réduit à écrire à sa femme à son retour de cette guerre d’Autriche, où les gratifications avaient été distribuées à profusion aux généraux : « Je ne pourrai me rendre à Paris qu’à petites journées auprès de toi, faute d’argent pour prendre la poste. Celui que j’attends de toi m’est nécessaire pour payer le peu de dettes que la perte imprévue de mes deux chevaux m’a mis dans la nécessité de contracter ; mais ne me gronde pas, ma chère Laville, je suis plus affligé que toi. Peut-être Sa Majesté aura-t-elle égard à ma position et aux sacrifices qu’elle m’a fait faire pour la suivre à l’armée. Le tout serait de pouvoir le lui dire. Tâche de le voir à son arrivée à Paris3. »

1 Mémorial, t. IX, p. 30.

2 Le traitement d’un général comme Nansouty se décomposait ainsi : 54000 fr. comme commandant de la cavalerie de la garde; 20000 fr. comme grand- aigle de la Légion d’honneur, et 30000 fr. comme premier écuyer de l’Empereur.

3 Corresp. privée. Lettre de Larrey, Strasbourg, 23 janvier 1806.

Page 1