ÉVACUATION DES BLESSÉS
possible de faire vivre cette immense population de malades dans des campagnes couvertes de neige et dont les habitants avaient fui, emportant avec eux toutes leurs ressources. Il conseilla énergiquement à l’Empereur l’évacuation au loin de tous les blessés et leur dissémination dans les villes situées sur la Vistule. Il lui représenta qu’il était préférable de les exposer aux fatigues d’un voyage long et pénible que de les voir mourir sur place d’accidents auxquels il serait impossible de remédier. Napoléon, qui se rappelait les merveilleux résultats de l’évacuation de Saint - Jean -d’ Acre, accepta sans objection. L’évacuation générale et successive fut ordonnée le même jour.
Le maréchal Bessières et Larrey avaient remarqué aux environs de Varsovie, à Inowraklaw, un vaste château qui réalisait les conditions nécessaires pour servir d’hôpital. Il fut décidé qu’il serait utilisé pour la garde , et Larrey écrivit de suite à Paulet, son chirurgien en second, resté à Varsovie avec une partie de l’ambulance, de se rendre immédiatement dans cette résidence pour l’aménager et y attendre les blessés. En même temps, Percy devait faire évacuer sur d’autres points ceux qui appartenaient aux différents corps de l’armée1. Sans tarder, Larrey, après avoir sérié à Eylau ses blessés par catégories, mit en route pour Inowraklaw un premier convoi , auquel d autres devaient succéder le lendemain.
Ce hardi déplacement à grande distance, que le chirurgien de la garde devait renouveler bien des fois, est un remarquable exemple de la facilité avec laquelle les blessés supportent les fatigues d’un long transport. 11 y a cinquante lieues entre Eylau et Inowraklaw, située au delà de la Vistule. Les chemins étaient affreux , transformés par le dégel en abominables fondrières;
1 Des hôpitaux furent établis à Bromberg, Fordon, Schwedt, Nieubourg, Dirschau, Marienwerder, Marienbourg et Elbing. Il y avait déjà, depuis le mois de janvier, vingt et un hôpitaux organisés dans la ville de Varsovie, avec dix mille malades/ Les mobiliers et les denrées provenaient de réquisitions, et on avait passé des marchés pour la fourniture du pain, du vin et des médicaments. A cette époque, le nombre des morts fut de soixante-dix-neuf pour mille, ce qui est loin d’être exagéré.
souvent des ponts rompus obligeaient à traverser des ruisseaux débordés. Le froid était vif, les campagnes désertes et couvertes de neige ou de verglas. Tout conspirait donc contre cette entreprise: l’état des routes, celui de l’atmosphère et les solitudes glacées qu’il fallait traverser. Malgré ces conditions si défavorables qu’à d’autres elles eussent paru désastreuses , malgré le défaut de vivres et de toniques et en dépit des fatigues qu’ils éprouvèrent, ces blessés, dont la plupart voyageaient en traîneaux ou sur de mauvaises charrettes, car les voitures d’ambulance de Larrey furent naturellement insuffisantes, arrivèrent généralement en bon état, et on en perdit à peine le onzième. Or, il y en avait parmi eux de très gravement atteints, les uns de plaies pénétrantes de la poitrine, les autres de traumatismes ayant nécessité l’amputation de la cuisse ou de la jambe ou ayant exigé la trépanation; un certain nombre était affecté de « fièvres nosocomiales j> , disons mieux, d’infection purulente. « J’ai placé moi-même, dit Larrey , sur les voitures plusieurs blessés qui pouvaient à peine se mouvoir dans leurs lits et que l’on craignait de voir expirer dans les vingt-quatre heures; ils parvinrent cependant à leur destination sans fievre , les plaies détergées et en très bon état. Beaucoup avaient regardé leur translation comme un acte de barbarie. » Ainsi se trouve justifiée cette sentence du prince de la médecine : « Aux maux extrêmes les remèdes extrêmes1. »
Du reste, à cette époque des belles années de l’Empire, les services fonctionnaient avec une précision admirable et une régularité parfaite. Un commissaire ordonnateur, Dufour, dirigeait et administrait le convoi. Des chirurgiens et des infirmiers, en nombre suffisant, accompagnaient les blessés et leur prodiguaient les soins nécessaires ; ils étaient devancés par des sous-officiers chargés de faire préparer leurs repas et leurs logements à toutes les étapes. Tout est facile en effet aux vainqueurs : l’autorité, les routes, les habitants, les ressources du pays leur appartiennent. Il n’est besoin que
1 Larrey, Mémoires et campagnes, t. 111, p. 50.