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VISITE DE NAPOLÉON A L'AMBULANCE

gereux et dictent les décisions viriles; enfin, la vigueur physique qui domine le système nerveux et maîtrise la fatigue. A ces conditions souveraines il faut joindre les qualités accessoires qui complètent le grand chirurgien : la rapidité dans l’exécution qui épargne la souffrance, la régularité des actes opératoires qui atténue le danger, l’assurance et la fermeté dans l’attitude qui encouragent le blessé, la douceur qui l’apaise, la bienveillance qui le console et l’autorité impérieuse qui lui commande la confiance et lui donne l’espoir.

Napoléon, qui est lui -même le plus grand maître d’énergie qui ait jamais existé, s’arrête plein d’admiration. Il fait remarquer à son entourage que Larrey ne donne aucun signe de fatigue, que sa physionomie est restée calme et sereine, et que sa main offre la même sûreté et possède la même adresse que la veille. Les blessés qui l’environnent entendent ces réflexions. Il se passe alors une scène pathétique et inoubliable. Tous ces mutilés se dressent, et désignant du doigt à Napoléon le vaillant chirurgien : « Sire, voilà notre sauveur, notre père ; depuis hier matin il ne nous a pas abandonnés un seul instant, nous lui devons la vie et la liberté. » L’Empereur connaît l’incident de la veille, la vaillante conduite de Larrey au moment où l’on a pu craindre que l’ambulance ne soit enlevée. Il le félicite chaudement, lui rappelle ses actions d’éclat si nombreuses, l’estime qu’il a pour lui, et lui promet une récompense signalée b

1 Dans la lettre suivante, écrite à son ami Girodet, qui voulait peindre un tableau sur la bataille d’Eylau , Larrey lui donne les renseignements suivants, qui complètent les récits que je viens de faire et en justifient l’authenticité :

« Voyez, mon ami, si, sans embarrasser le génie du peintre, ce désir peut être accompli; vous servirez l’amitié la plus sincère et vous procurerez peut-être de vraies jouissances aux braves qui, dans ce triste asile des blessés, trouvèrent de si grands sujets de consolation, et j’ose même dire les souffrances nécessaires qui les sauvèrent de la mort. Les granges où ils ont été abrités sont à l’entrée de la ville de Preuss-Eylau , alignées sur le bord du chemin et à quatre pas de la porte de la ville, à gauche du plateau où l’infanterie de la garde était en bataille, à une très courte distance de l’église, vers l’angle de laquelle l’Empereur se trouvait avec son état-major pendant l’horrible combat. La principale action s’est passée à la droite de cette ville, à quelques toises en avant, sur une colline, où l’ennemi avait concentré ses forces.

« Les granges étaient percées de toutes parts, les toitures en partie enlevées ou dégradées , en sorte que le vent et la neige y pénétraient de tous côtés. Nous

L’armée française avait, je l’ai dit, sept mille blessés; l’armée russe en avait laissé cinq mille entre nos mains. Il ne fallait pas songer à les garder dans une petite ville comme Eylau, servant déjà de résidence au quartier général et à la garde impériale. Larrey connaissait les tristes conséquences de l’encombrement, et avait encore présents à l’esprit les désastres qu’éprouvèrent les blessés laissés en trop grand nombre à Brünn après la bataille d’Austerlitz. Il était du reste im-

étions à peine à l’abri des boulets. Les malheureux blessés étaient entassés dans ces granges sur une très mince couche de paille en mauvais état , et couverte de leurs seuls habits. Il y en avait de toutes les armes : infanterie, cavalerie de différents corps, artillerie et mameluks (ces derniers en petit nombre). Là, les officiers étaient confondus avec les soldats; les blessures étaient horribles, parce qu’elles provenaient presque toutes de l’artillerie. Jamais mon âme n’avait été soumise à de si rudes épreuves. Mon courage, mon activité, qui ce jour étaient infatigables, mon zèle et celui de mes camarades devenaient insuffisants pour soulager et consoler ces malheureux; tous faisaient retentir à la fois l’air de mon nom et des cris de la douleur. Un grand nombre étaient devant ces granges, quoique très spacieuses, parce qu’ils ne pouvaient y entrer, et je fus obligé de les opérer sur place. C’est au milieu de ces pénibles vicissitudes que j’ai rempli cette tâche si difficile, que l’homme qui voit la mort planer sur sa tête peut seul apprécier.

« Mes camarades s’étaient successivement retirés, épuisés de fatigue; j’eus seul la force de rester là en permanence, jusqu’à ce que tous les blessés en danger de perdre la vie eussent reçu mes soins ; et durant toute cette action je n’avais ressenti aucun des besoins de la vie, ni la faim, ni la soif, ni le reste. Le froid, qui a gelé les pieds et les doigts d’un grand nombre autour de moi, me fut insensible; ma main n’a jamais perdu sa sûreté par cette circonstance. Mes opérations ont été faites heureusement, sans nul accident; la plupart enfin sont parvenues à guérison.

« Devant cette ambulance était notre bivouac, où j’avais réuni les voitures d’ambulances et leurs employés.

« Voilà un aperçu des principaux faits, de ma compétence, pour cette terrible bataille, ainsi que de l’emplacement où elle a eu lieu.

« Ces tristes images ne s’effaceront jamais de ma mémoire, et sans doute je ressentirai par la suite les effets des vicissitudes que j’ai éprouvées dans celte campagne. Elle me rappelle du reste celle du siège de Saint-Jean-d’Acre, en opposant le grand froid et les vents nébuleux à l’extrême chaleur et au kamsin de la Syrie.

« Adieu, mon ami, je vous embrasse de cœur et d’âme, en vous priant de croire à toute mon amitié.

« D.-J. Larrey. »

« Pardon, si je vous écris à la hâte, le courrier va partir. »

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