L’EMPEREUR FAIT DON DE SON ÉPÉE A LARREY
de méthode et de prévoyance pour coordonner, centraliser et répartir les secours, et on sait que Larrey excellait aussi bien en habileté administrative qu’en science chirurgicale. Tout devient difficile, au contraire, aux armées vaincues, et nous verrons que malgré le dévouement et l’habileté des chirurgiens militaires, malgré l’organisation supérieure des ambulances, le service de santé périclita au moment de nos désastres , et fut souvent impuissant à relever et à transporter ses blessés. Pendant que Larrey s’occupait de faire convoyer les blessés de la garde , Percy et les chirurgiens de l’armée pansaient tous ceux, — Français et Russes, — qu’on avait disséminés dans les ambulances d’Eylau et dans les villages environnants, et qui n’avaient pas encore pu être soignés. Ils les évacuèrent sur les hôpitaux des villes situées aux bords de la Yistule.
Le 17 février, l’Empereur quitta Eylau avec la garde. Larrey le suivit avec l’état-major général. Passant par hasard à côté de lui, Napoléon s’aperçut qu’il n’avait pas d’épée. Elle lui avait été enlevée à Eylau par les Russes avec ses bagages et les caissons de l’ambulance, pendant qu’il opérait ses blessés. « Mais vous n’avez pas d’épée, Larrey? — Sire, elle m’a été prise à l’ambulance. » Napoléon détachant alors la sienne : « Voici la mienne, acceptez-la en souvenir des services que vous m’avez rendus à la bataille d’Eylau. » Larrey, profondément ému, ne put, dit-il, trouver une parole pour exprimer sa reconnaissance b
Le quartier général fut établi à Osterode. Les corps d’armée prirent leurs cantonnements d’hiver derrière la Passarge, sur la ligne de Liesbstadt, Mohrungen et Elbing. Benningsen avec l’armée russe s’était retiré sur Kœnigsberg.
Osterode est un des plus misérables villages de la Pologne. L’Empereur n’y trouva qn’une sorte de grange pour installer son quartier général. Les plus hauts personnages de l’armée furent logés à l’avenant. Les vivres étaient rares et le maté-
1 C’est cette épée qui est aujourd’hui au Val-de-Grâce , auquel elle a été, sur la demande de M. Dujardin -Beaumetz, donnée par son fils.
riel faisait défaut. C’est Percy qui raconte qu’il se disputa un seau et une marmite avec un des grands officiers de la maison de l’Empereur. « Si vous connaissiez, lui dit-il, la qualité dont Sa Majesté vient de m’honorer, vous ne persisteriez pas dans votre réclamation. — Qui êtes -vous donc, monsieur? — Ce que je suis?... Apprenez que je suis le garde des seaux. » L’autre se retira en riant1. Larrey était logé dans une pauvre maison de paysan. 11 était dépourvu de tout, ayant perdu à Eylau non seulement ses armes, mais aussi, comme nous venons de le voir, ses équipages pillés par les Russes avec le matériel ambulancier. Son linge, ses vêtements, son portemanteau lui avaient été volés, et il ne lui restait plus que les habits qu’il portait sur lui. Or, par cette fin de février, il faisait encore plus de dix degrés de froid. Dans sa misère, ce qu’il regrettait le plus, ce n’étaient cependant pas les objets de première nécessité, dont d’autres auraient cruellement ressenti la privation, c’était les lettres de sa femme qu’il lisait et relisait sans cesse et dont la lecture constituait sa plus grande diversion; c’était le premier billet que lui avait écrit sa fille Isaure et qui se composait de ces trois mots : « Papa, je t’aime. » Mais qui le croirait, il était également inconsolable de la perte des poésies de Demoustier. Il avait fait de ces jolis vers, adressés à la sœur de sa femme, sa lecture favorite, et il se plaisait à retrouver dans ces strophes l’image de sa Laville confondue avec celle d’Emilie, qui les avait inspirées2.
» A ce moment il se fit chez cet homme, qui était un des plus robustes de son temps, une violente réaction; la fatigue, le dénuement, le froid, la tristesse accomplirent enfin leur
1 Laurent, Histoire de Percy, p. 203.
2 Le passage est à citer. Il peint l’état d’âme des hommes de ce temps : « J’ai
également perdu le charmant livre de Demoustier. Il me faisait passer des moments agréables ; sa lecture me reposait des plus grandes fatigues et nourrissait mon esprit des plus agréables idées. Je trouvais à chaque instant l’image de son intéressante Emilie et de ses deux compagnes chéries, et je distinguais, à travers les ombres, ces deux grands yeux noirs qui me portent, jusqu’au fond du cœui, une impression si vive et si douce. Loin de toi, ma chère Laville, la perte de cet ouvrage est irréparable pour moi. » ( Larrey à Mme Larrey, Osterode, 27 février 1807.) y ’