‹ Napoléon et LarreyChapitre 140 sur 319 · LE QUARTIER GÉNÉRAL A FINKENSTEIN · texte numérisé non relu

LE QUARTIER GÉNÉRAL A FINKENSTEIN

œuvre et il tomba malade. Percy le soigna avec un admirable dévouement; grâce à ces soins et à sa robuste constitution, il fut bientôt ramené à la santé.

L’armée passa tout le mois de mars dans ses cantonnements. Le mois suivant, l’Empereur la déplaça. Il établit son quartier général à Finkenstein, et fit construire des baraquements pour la garde sur un plateau élevé et salubre du voisinage.

La grande question était celle du ravitaillement des troupes. Napoléon s’y attacha avec l’activité prodigieuse et la remarquable prévoyance qu’il apportait, à cette époque de sa vie, dans toutes ses opérations, et il réussit à faire vivre une armée de cent mille hommes dans un pays où il n’y avait plus rien, où on ne trouvait même pas un grain de blé ou une pomme de terre, et où il fallait tout tirer du dehors. Les denrées, centralisées à Varsovie et à Bamberg, étaient transportées, par des relais de charrettes, des bords de la Vistule à ceux de la Passarge. Du littoral du nord, on fit venir des spiritueux ; mais l’Empereur aurait voulu donner du vin à ses soldats. Il y en avait à Dantzig, dont Lefebvre faisait le siège. Les soldats le savaient et pressaient la ville de près. Elle capitula en mai 1807, et ses immenses approvisionnements tombèrent entre les mains de l’armée française.

Cependant, trop souvent, le service des vivres laissait à désirer, et les soldats étaient réduits aux dangereux expédients de la maraude. Larrey raconte qu’il n’eut pas toujours à dîner et qu’il aurait réellement souffert si ses hommes, dans ces circonstances, ne l’eussent nourri. La fertilité d’imagination des soldats pour découvrir les vivres qu’avaient cachées les Polonais devint inimaginable et dépassa les ruses, — cependant finement tramées, — des paysans slaves; leurs baguettes de fusil devinrent entre leurs mains d’infaillibles instruments de devination. Ils découvraient des cachettes dans des cimetières, en établissant la disproportion entre des fosses fraîchement remuées et le décès probable des habitants des villages ; dans des ruisseaux dont on avait détourné le cours, ou encore au pied des sapins des forêts, marqués de

signes spéciaux que reconnaissaient leurs yeux scrutateurs. Mais parfois, ces ressources ingénieuses étant épuisées, il arrivait qu’on avait faim. C’est par une de ces journées de disette que l’Empereur traversait un jour, aux environs de Mysigniez, une colonne d’infanterie qui n’avait pas reçu d’aliments depuis la veille. Tous les soldats connaissaient ces deux mots de la langue polonaise : Kleba, « du pain » ; Niema, « il n’y en a pas... »

« Papa, kleba , » lui cria un soldat. — c Niema , » répondit aussitôt Napoléon. Toute la colonne se mit à éclater de rire et continua patiemment à jeûner.

Finkenstein, misérable bourgade perdue au fond de la Pologne, était devenue le centre de l’Europe. Tous les jours des hommes politiques, des diplomates étrangers, des Français en mission, des attachés des différents ministères ou des délégations du sénat arrivaient au quartier général. La correspondance de Larrey signale le passage de ces personnages. Quelquefois, parmi eux, il retrouvait un ami qu’il amenait à son cantonnement, après l’audience de l’Empereur. C’est ce qui arriva pour Jaubert, le célèbre orientaliste, avec lequel il s’était étroitement lié pendant l’expédition d’Égypte et qu’il rencontra un jour, au moment où il sortait de la résidence impériale. Ils ne s’étaient pas vus depuis trois ans. Jaubert, qui était à cheval, s’arrêta si brusquement qu’il faillit tomber de surprise. Ayant mis pied à terre, il se jeta dans ses bras. Ce diplomate venait de traverser les aventures les plus extraordinaires. Il avait fait partie, en Égypte, du petit groupe des secrétaires interprètes dont le chef était Venture, — qui rendit de si grands services à l’armée, — et gagné, à cette époque, la confiance de Bonaparte, qui le ramena avec lui en France. Employé depuis à différentes négociations diplomatiques en Orient, il fut envoyé en mission en Perse, en 1805, pour négocier un traité avec le schah. Arrêté à Bayazed par le pacha de cette ville, il fut dépouillé des présents que l’Empereur l’avait chargé de remettre au souverain persan et jeté au fond d’une citerne desséchée, où il

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