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LES CONSCRITS DE LA GARDE A KOENIGSBERG

dant de quelques jours l’Empereur et son quartier général. Il installa dans cette ville les hôpitaux pour les blessés et les malades de la garde, et les évacua par-Elbing et Custrin sur Berlin et Hanovre, où ils se rétablirent. C’est à Kœnigsberg- qu’un grand nombre de jeunes conscrits, qui avaient été envoyés de France après Eylau pour remplir les vides qu’avait faits la campagne dans les rangs de la garde, entrèrent à l’hôpital offrant des phénomènes de coxalgie. L’Empereur, s’alarmant de ces accidents survenus chez des soldats en pleine paix, fit appeler Larrey et l’interrogea. Celui-ci lui fit observer que chez ces soldats, conscrits de l’année et qui étaient à peine âgés de dix-huit ans, les épiphyses des os étaient encore imparfaitement soudées. Dans ces conditions, ils avaient souffert des marches forcées qui leur avaient été imposées avant le complet développement et la consolidation de leur système osseux1. L’Empereur fut frappé du raison-

1 Op. cit. Note manuscrite, t. III, p. 94.

Pour que ceux de nos lecteurs qui sont étrangers aux notions médicales puissent comprendre la portée de cet incident et l’importance de la décision que prit l’Empereur au sujet des conscrits, une courte explication est nécessaire. On appelle épiphyse l’éminence osseuse qui termine un os long, et diaphyse le corps même de l’os. L’accroissement des os en longueur se faisant aux extrémités de la diaphyse, il arrive que ces extrémités sont séparées de l’épiphyse, jusqu’à l’achèvement du développement, par des tissus cartilagineux, et ce n’est que lorsque le développement de l’os est achevé que la soudure s’opère entre l’éminence osseuse, — l’épiphyse, — et le corps de l’os, — la diaphyse. — Cette soudure se fait à des époques assez précises, mais différentes pour les diverses pièces du squelette. Lorsque la dernière épiphyse est soudée , l’homme a atteint à peu près sa taille définitive.

La dernière épiphyse qui se soude dans la race humaine est celle de l’extrémité inférieure du fémur, vers l’âge de vingt -cinq ans.

Larrey a laissé, sur son entretien avec Napoléon, une note très complète que j’ai retrouvée dans ses papiers, et qui montre une fois de plus avec quelle rare facilité Napoléon s’assimilait les questions médicales.

Après avoir exposé les conditions anatomiques et physiologiques qui avaient prédisposé les jeunes conscrits de la garde à des accidents fémoro-coxalgiques, il ajoute :

« Eh bien , une grande partie de ces jeunes conscrits qu’on enrégimentait, — spécialement dans le corps des fusiliers de la garde impériale, — fut frappée tout à coup, en rejoignant la grande armée de Kœnigsberg, dans la vieille Prusse, de cette cruelle maladie qui en fit périr un certain nombre et mit les autres hors d’état de continuer le service militaire ; encore ces derniers ne durent leur salut qu’à la médication active et énergique à laquelle je les soumis, et c’est le moxa qui fait la base de ce traitement.

« Jusqu’alors, et à l’exemple des Romains, la conscription était fixée, comme je l’ai dit, à dix -huit ans.

« L’Empereur m’ayant interrogé, comme le chirurgien en chef de sa garde, sur

nement de Larrey et des faits qu’il lui exposait. Il lui demanda un rapport sur cette question, et c’est d’après ce rapport que l’âge des conscrits fut désormais établi et fixé à vingt ans.

Kœnigsberg est une des villes les plus agréables et les plus salubres des bords de la Baltique. Sa population, heureuse de voir se dénouer une guerre dont elle avait beaucoup souffert, fit un excellent accueil aux Français, et Larrey fut l’objet de toutes sortes de prévenances de la part de son hôte, M. Jacobi, honnête et riche banquier de la ville, qui avait été l’ami de Kant. Les soins dont il fut entouré dans la famille de ce digne bourgeois de Kœnigsberg, le climat sain et vivifiant de cette ville le remirent vite des fatigues de cette dure campagne.

Kœnigsberg se livre à un commerce d’ambre assez étendu. Larrey n’oublia pas d’acheter un collier pour Mme Larrey ; mais la paix était promulguée, et l’heure de rentrer en France arrivée. Le chirurgien de la garde se sépara avec regret de son hôte et partit à la fin de juillet pour Berlin, où il retrouva avec plaisir son ami de Humboldt. De là il visita les hôpitaux d’Iéna, de Magdebourg et de Leipzig. Dans cette dernière ville, — siège d’une université célèbre, — les professeurs voulurent le recevoir solennellement et le retenir

la nature, les causes et les effets de cette maladie, je n’hésitai point à lui faire une réponse basée sur ce qui vient d’ètre exposé, et, en me résumant, je déclarai qu’à cet âge (dix -huit ans) l’ossilication chez l’homme n’étant pas entièrement terminée, il était dangereux de soumettre les jeunes gens de cet âge aux fatigues et aux vicissitudes de la guerre et que, pour avoir des hommes en état de les supporter sans aucun inconvénient pour leur santé, il fallait porter la conscription à vingt ans révolus, ainsi que cela se pratique chez les Juifs et les Grecs.

« Napoléon comprit parfaitement mes observations anatomico-physiologiques, et il s’empressa d’en faire faire l’objet d’un sénatus-consulte. Une loi a porté, en effet, le recrutement à vingt ans sonnés, et cette loi a été observée depuis religieusement.

« Plusieurs fois, le général Bonaparte m’interrogea spécialement en Egypte sur la peste ou autres maladies endémiques, telles que l’ophtalmie, et il parlait de ces sciences comme un médecin; aussi, quand je lui donnai la véritable cause de cette dernière maladie, qui est la suppression subite de la perspiration cutanée, accueillit -il avec empressement la proposition que je lui fis de changer l’habillement actuel de l’armée, consistant en toile de coton, et de lui donner des vêtements, pantalons et capotes, en bon drap de laine. Le général Kléber mit à exécution l’ordre donné par son prédécesseur; dès cette époque, nos soldats furent habillés d’une façon plus hygiénique. » (Larrey, Note inédite.)

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