TILSITT
Dès le lendemain de la bataille de Friedland, l’armée se remit en route; Larrey accompagna jusqu’à Tilsitt la garde, qui fut lancée à la poursuite des débris de l’armée russe. Percy resta à Friedland pour diriger les soins des blessés. Pendant ce temps, Soult occupait Kœnigsberg. C’était, cette fois, la fin de la guerre. Kœnigsberg pris, l’armée russe en déroute au delà du Niémen, il ne restait plus à l’empereur Alexandre et au roi de Prusse qu’à demander la paix au vainqueur.
Larrey assista à l’entrevue et aux fêtes de Tilsitt. Après l’admirable étude dont ce brillant chapitre de l’histoire napoléonienne a été, à notre époque, l’objet de la part de M. Vandal, on me saura gré de ne pas l’aborder ici. Larrey, du reste, ne voyait, comme le soldat au combat, qu’une partie de ce qui se passait, et n’était pas en situation de porter un jugement sur les négociations qui se poursuivaient L On sait que Napoléon prodigua dans cette occasion à l’ en-
nombre d’hommes, qu’elle n’est plus en état de se représenter en ligne. Elle s’est arrêtée sur la rive droite du fleuve , où nous voyons les soldats russes comme tu vois les personnes qui passent sur le quai du Louvre ; ce spectacle est vraiment curieux et digne de faire l’objet d’un grand tableau.
« Nous avons déjà une suspension d’armes, et tout nous fait espérer la paix générale et la fin de nos campagnes. Je le désire bien, ma bonne amie, car je me trouve extrêmement fatigué. J’ai eu le malheur de perdre mon Coco, excellent pour la marche ; j’en ai acheté un autre qui, du premier jour, m’a blessé. Ce léger accident ne m’a pas empêché de suivre l’armée avec la même activité, mais j’ai beaucoup souffert et nous avons essuyé de grandes privations; malgré cela, je me porte toujours bien, et il me semble que si j’avais huit jours de repos et de tes soins, je ne me souviendrais plus de toutes ces vicissitudes, surtout si nous pouvions passer ces huit jours dans les montagnes.
« La poste va s’établir dans cette ville; j’espère y trouver même quelques lettres de toi. Je t’avoue que je ne saurai jamais m’en rassasier ; je trouve qu’elles me font le plus grand bien et le plus grand plaisir.
« Adieu, ma tendre Laville, à demain; je t’enverrai peut-être de plus grandes nouvelles ; embrasse mon Isaure pour moi , tes aimables sœurs et tous nos amis.
« Je désirerais voir M. Denon pour écrire à Girodet, et cependant je n’attendrai pas et remplirai ton désir.
« Ton inviolable ami,
« Tilsitt, 19 juin 1807. »
« Larrey. »
La dernière phrase de cette lettre se rapporte à une démarche que devait faire Larrey auprès de Denon, pour obtenir qu’il demandât à l’Empereur la décoration pour son ami, le peintre Girodet.
i Le traité de Tilsitt enlevait à la Prusse les provinces polonaises et tout le territoire entre l’Elbe et le Rhin. Le royaume de Westphalie, qui fut donné au prince Jérôme, et le grand duché de Varsovie, attribué au roi de Saxe, furent créés avec le démembrement de la monarchie prussienne.
tourage des princes étrangers les marques de sa munificence sous la forme courtoise de boîtes en or, ornées de son portrait et enrichies de diamants. L’empereur de Russie et le roi de Prusse imitèrent son exemple. Larrey et Percy furent compris dans cette distribution de riches présents et reçurent des tabatières de grand prix entourées de brillants. Alexandre offrit, en outre, au premier une bague d’une inestimable valeur. L’habileté et l’humanité de Larrey l’avaient rendu très populaire dans les armées étrangères, et les souverains saisirent cette occasion de lui donner un témoignage public de leur estime. Ils voulurent visiter ses ambulances volantes de la garde et le comblèrent de félicitations. L’excellent chirurgien s’éprit de compassion pour le roi de Prusse et surtout pour la reine. Duroc, son ami, auquel cette princesse manifestait une estime particulière, lui fit partager son admiration pour elle. Tous deux trouvaient que l’Empereur avait été dur en lui refusant Magdebourg en échange de sa rose1. Ils oubliaient que, depuis la Révolution, c’était la troisième fois que la Prusse prenait les armes contre la France, et que la reine Louise, qui avait été l’ardente instigatrice de la dernière guerre, était mal venue à solliciter la générosité du vainqueur. Les événements ont démontré du reste que, si à cette époque, Napoléon eût complété son œuvre de rigueur et mis pour jamais la Prusse hors d’état de refaire son armée et de nuire à la France, il ne l’eût pas trouvée quelques années plus tard à la têle de ses adversaires les plus implacables et les plus acharnés2, et probablement aussi, car tout s’enchaîne, les événements de 1870 ne se fussent pas accomplis.
Au commencement de juillet, Larrey se rendit à Kœnigsberg pour y préparer l’organisation de son service, précé-
1 On connaît l’épisode. L’Empereur offrait une belle rose à la reine... « Oui, dit -elle, mais en échange de Magdebourg... » Sans se déconcerter, Napoléon s’en tira en soldat victorieux, faisant remarquer qu’il appartenait à lui seul d’offrir et non d’accepter.
f Napoléon se reprocha, trop tard, comme une véritable faute d’avoir reçu le roi de Prusse à Tilsitt. Sa première détermination avait été de le refuser. Il aurait pu garder la Silésie, en eût enrichi la Saxe, et se fût probablement par là réservé d’autres destinées. ( Mémorial de Sainte- Hélène , t. IV, p. 263.)