‹ Napoléon et LarreyChapitre 176 sur 319 · LA BLESSURE DE D’ABOYILLE · texte numérisé non relu

LA BLESSURE DE D’ABOYILLE

qu’il n’eût pas une lueur d’espoir raisonnée, celui-ci, par cette sorte d’invincible impulsion qui portent les vrais sauveteurs à disputer à la mort la vie de leurs semblables, et aussi, peut-être, par cette coquetterie d’homme de l’art qui veut qu’un blessé ne meure pas sans avoir été opéré et sans qu’on ait tenté même l’impossible, voulut tenter cet impossible et lui pratiqua, séance tenante, la désarticulation de l’épaule. A son grand étonnement, non seulement le blessé ne succomba pas pendant 1 opération, mais il parut revenir un peu à la vie quand elle fut terminée. Il devint plus calme, son pouls se releva et il put prononcer quelques mots. On le laissa dans l’ambulance sur un lit de paille, — car les ambulances de campagne de l’Empire ne connurent jamais d’autre couchage, — jusqu’au moment de son évacuation sur Vienne.

Cependant l’Empereur fit appeler Larrey pour lui demander des renseignements sur les blessés de la journée. Le chirurgien de la garde le trouva sur le champ de bataille labouré d’obus, monté sur un cheval blanc comme la neige , présent du schah de Perse, nommé Euphrate, qui avait servi pendant toute la bataille de point de mire aux boulets autrichiens, sans qu’aucun ait pu l’atteindre. Duroc, Reille, Savary et un groupe d’officiers l’entouraient. L’Empereur leur donnait ses instructions très précises pour le relèvement des blessés et veillait lui -même à leur exécution. On était au moment de la récolte , et il fallait rechercher avec soin les blessés étendus parmi les épis de blé qui les dissimulaient aux regards. Ceux qui le pouvaient mettaient leur mouchoir au bout de leur fusil et faisaient ainsi des signes de détresse. Dès que Napoléon apercevait un de ces signaux, il se portait de ce côté, mettait pied à terre, parlait au blessé et le faisait immédiatement transporter. Il était moins satisfait que d habitude des résultats de la bataille, sa physionomie n offrait pas le rayonnement des jours de grande victoire. Cependant elle s’éclaira quand Larrey lui apprit que Bessières, qu’il croyait gravement atteint, n’avait éprouvé qu’une légère contusion et que son favori Sainte -Croix, en serait quitte pour quelques jours de repos. Après que Larrey lui

eut présenté un rapport sommaire sur les blessés et lui eût exposé l’état des colonels Daumesnil et Corbineau, il eut avec lui au sujet du plus grièvement blessé de tous, de d’Aboville, la conversation suivante que Larrey a rapportée : « D’Aboville est mort? lui dit Napoléon. — Non, sire, il vit. — Comment, il vit? Je l’ai vu emporter mourant, ce n’est pas possible. — Sire, je l’ai opéré, je lui ai pratiqué la désarticulation de l’épaule, et depuis ce moment il a retrouvé la connaissance et paraît un peu moins bas. — Le sauverez -vous par hasard? — Sire, je ne puis rien dire, il est possible que ce ne soit là qu’un succès momentané, et il peut ne pas avoir de lendemain. »

L’Empereur tenait beaucoup à d’Aboville, non seulement parce qu’il était un bon officier, mais aussi parce qu’il avait pour père un des plus riches et des plus influents sénateurs de l’Empire. « Comment pourrais-je vous aider à le sauver? demandez-moi ce que vous voudrez! — Je crois que le meilleur moyen serait de récompenser son courage et sa blessure. — Eh bien ! Larrey, allez dire vous-même au colonel d’Aboville que je le fais général, baron et commandant de la Légion d’honneur1. » Le chirurgien de la garde courut apporter cette bonne nouvelle à d’Aboville. Celui-ci exprima par le rayon de joie qui éclaira sa physionomie la satisfaction qu’il ressentait, et s’endormit sur sa litière de paille le sourire aux lèvres. Larrey prit de lui un soin extrême, l’évacua le dernier sur Vienne, et, pour lui épargner les secousses de la voiture , le fit transporter sur un brancard. Il le visita tous les jours, plaça en permanence deux excellents chirurgiens auprès de lui et voulut procéder lui -même à ses pansements. Il l’amena ainsi à une heureuse guérison. Il lui fit fabriquer, quand il fut guéri, une très ingénieuse épaule d’acier que l’on peut voir encore aujourd’hui au musée d’artillerie, à qui elle a été donnée il y a quelques années par un de ses descendants.

La guérison de d’Aboville fut connue de toute l’Europe

1 Larrey, Mémoires et campagnes. Note manuscrite.

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