‹ Napoléon et LarreyChapitre 175 sur 319 · LES AMBULANCES DE LARREY A WAGRAM · texte numérisé non relu

LES AMBULANCES DE LARREY A WAGRAM

de désarticulation de l’épaule. — C’était alors une opération encore discutée, que l’ablation du membre à travers une de ces grandes articulations, comme la hanche ou l’épaule, et on doit à Larrey d’en avoir posé les indications, perfectionné le manuel opératoire et d’avoir montré qu’elle était moins dangereuse qu’on ne le pensait de son temps. La statistique , du reste , parlait hautement : sur quatorze grandes désarticulations, il ne perdit qu’un seul opéré. C’est aussi à la bataille de Wagram qu’il montra, par ses succès opératoires, que ce principe peut être étendu à toutes les amputations, et que, toutes choses égales, l’intervention dans l’article est, d’une façon générale, préférable à l’amputation dans la continuité.

J’ai dit que le soir de la bataille l’ambulance de Larrey réunissait cinq cents blessés. Parmi eux étaient des officiers de la plus grande valeur : le maréchal Bessières, les colonels Corbineau, Daumesnil, de Sainte -Croix et d’Aboville1. Le maréchal Bessières, qui commandait la garde, fut renversé de cheval par un boulet, au moment où le centre de l’armée autrichienne venait d’être enfoncé par l’artillerie de Drouot et de Lauriston. Le cheval fut tué et Bessières reçut une forte contusion à la cuisse. Les autres blessés étaient autrement frappés. Corbineau, frère du général qui avait été tué à la bataille d’Eylau, avait été atteint d’un coup de canon à la jambe gauche. La blessure était incompatible avec la conservation du membre ; Larrey l’amputa derrière la ligne de bataille et l’évacua sur Vienne. Daumesnil, si connu depuis sous le nom de « la Jambe de bois » , était ce grenadier qui, à Saint - Jean -d’ Acre, se plaça, avec un de

1 A la bataille de Wagram, il y eut en outre cinq généraux tués : Lassalle, Gauthier, Guyot de la Cour, Duprat, Ordoner, de Hartitzsch (Saxon); et trente-huit blessés. Ces derniers furent : Severoli (Italien), Frère, Gresnier, Gudin, Pacthod, Seras, Vandamme, Vigriol, Sahuc, le général bavarois de Wrède et Oudinot, qui avait déjà été blessé à Essling; les généraux de brigade Ledru des Essarts, Aimeras, Beaupré, Bordessoulles, Bruyère, Cœhorn, Colbert, Cosson , Desailly, Fiteau, de France, Gency, Gérard, Gilly, Grilleau, Huart, Leclerc, Marulaz, Reynaud, Veaux, Latrille de Lorency, Lecoq (Saxon), Zettwitz (Saxon). Aux combats qui suivirent la bataille de Wagram, trois autres officiers généraux furent blessés : Brugière, dit Bruyère, Bertrand et Delzons.

ses camarades, devant Bonaparte pour le protéger au moment où un obus tombé à ses pieds allait éclater. Aussi grièvement atteint que Corbineau, son ami, il fut également amputé par Larrey et évacué sur Vienne.

Sainte- Croix, aide de camp de Masséna, jeune, brave, spirituel, instruit, d’une intelligence prodigieuse, doué d’aptitudes militaires supérieures, était devenu pendant cette campagne le favori de l’Empereur. Il lui avait rendu les plus grands services par son activité infatigable, son zèle et une rare ingéniosité, pendant l’édification des ouvrages qui firent de file de Lobau un vaste camp retranché; et Napoléon le réservait à un grand avenir. Il reçut, aux côtés de la voiture de Masséna, un coup de canon à la jambe. Le boulet ne fit heureusement que contourner le tibia sans causer de traumatisme sérieux. Quelques jours de repos suffirent à son rétablissement. Malheureusement il fut tué quelque temps après en Espagne.

Mais c’est d’Aboville, alors colonel d’artillerie, qui était le plus gravement atteint. Son état avait paru désespéré, et sa cure eut un immense retentissement. Un boulet de gros calibre lui avait emporté une portion de l’épaule, fracassant avec l’articulation la tête de l’humérus, divisée en plusieurs fragments, brisant la clavicule et l’acromion, arrachant tous les grands muscles de la région, le grand pectoral, le deltoïde, le grand dorsal, et dilacérant le plexus... On le ramassa mourant sur le champ de bataille, et l’Empereur, qui se trouvait présent au moment où on le relevait, le crut perdu.

Quand il eut été apporté à l’ambulance, Larrey, qui cependant fut un des plus audacieux opérateurs du temps, se demanda s’il pouvait intervenir utilement. La plaie était effrayante , et les phénomènes généraux d’une redoutable gravité. D’Aboville portait sur ses traits l’empreinte de la mort; le pouls était filiforme, les yeux ternes; il avait des agonisants la sueur froide et le hoquet, et sa fin paraissait imminente. Il semble que dans ces conditions il n’y avait qu’à le laisser mourir en paix. C’était l’opinion de tous les chirurgiens de l’ambulance consultés par Larrey. Mais, quoi-

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